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France : autant en emporte le sable radioactif

Poussière de sable du Sahara observée à La Fouly dans le Val Ferret, en Suisse, le 6 février 2021
Poussière de sable du Sahara observée à La Fouly dans le Val Ferret, en Suisse, le 6 février 2021   -   Tous droits réservés  Salvatore Di Nolfi/Keystone via AP
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Comme un ciel d'apocalypse. Ces dernières semaines, les habitants de sud et de l'est de la France ont été les témoins d'un phénomène donnant à l'horizon "d'inquiétantes" teintes ocre et orangées. L'origine de ces épisodes, qui se sont également produits ailleurs en Europe (cf. photo d'illustration), est largement documentée depuis longtemps. Chaque année, à plusieurs reprises, de fines particules et du sable provenant du Sahara sont, en effet, charriés vers le nord, sur le continent européen par des masses d'air atmosphérique.

Si ce phénomène a pu surprendre par son ampleur le 6 février dernier, un autre élément est encore plus saisissant. Des niveaux de radiation anormaux ont été mis en exergue par l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'Ouest (ACRO).

Un "effet boomerang"

Cette association française a effectué des mesures sur des particules prélevées, ce 6 février, dans le massif du Jura, non loin de la frontière suisse. Une fine couche de couleur orange avait recouvert la neige et les véhicules présents dans cette zone.

ACRO
Neige recouverte dans le Jura, par des particules de sable provenant du Sahara, le 6 février 2021ACRO

Les résultats des analyses ont ainsi mis en évidence une pollution radioactive d'un niveau "très faible", de l'ordre de "80 000 becquerels au km²", ne constituant pas un risque pour les populations. A titre de comparaison, les dépôts de césium-137 observés en Ukraine après l'accident de Tchernobyl ont dépassé les "40 000 becquerels par mètre carré" selon l'institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

Mais ce qui est le plus intéressant dans l'étude de l'ACRO, c'est l'origine du césium-137 responsable de cette pollution, un "radioélément artificiel qui n’est pas présent naturellement dans le sable". Il s'agit en effet du "produit issu de la fission nucléaire mise en jeu lors d’une explosion nucléaire". L'association pointe ainsi du doigt les essais nucléaires effectués par la France dans les années 1960 dans les Territoires du Sud, une des divisions administratives de l'Algérie française.

AFP
Le général français Jean Thiry montrant du doigt le site du troisième essai aérien de la bombe atomique française, le 27 décembre 1960 à Reggane en AlgérieAFP

Dans cette zone désertique, à Reggane, en plein Sahara , l'Hexagone a en effet procédé, entre février 1960 et avril 1961, à quatre essais nucléaires aériens. Ces essais ont entraîné "une pollution radioactive encore observable à de longues distances 60 ans après", selon l'ACRO. Et cette pollution est donc revenue en France "comme un boomerang".

Une poussière radioactive sans danger pour l'homme ?

Les Canaries sont encore plus coutumières de ces dépôts de particules issues du Sahara. Il se produit, en effet, bien plus d'épisodes sur cet archipel espagnol que sur le continent, pour le professeur Pedro Salazar Carballo, de l'université de Laguna à Tenerife. Son laboratoire a notamment publié une étude sur les niveaux de radiation présents dans des particules de sable saharien retrouvées aux Canaries après un épisode de fortes tempêtes en février 2020. Cet épisode climatique avait contraint les autorités à fermer les aéroports de l'archipel, "clouant" au sol des centaines touristes.

D'importants niveaux de potassium-40, "naturellement présent dans les minéraux" et de césium-137, "provenant des essais nucléaires français" avait été ainsi identifiés par le scientifique espagnol après analyse de cette poussière, ou "calima comme on l'appelle aux îles Canaries".

Toutefois, Pedro Salazar Carballo insiste sur le fait que les niveaux observés sont sans danger. Son laboratoire effectue un suivi constant. Les relevés sont envoyés au Conseil de sécurité nucléaire espagnol (CSN, Consejo de Seguridad Nuclear). Son équipe n'a jamais constaté de niveau alarmant provoqué par des tempêtes saisonnières.

Le professeur Salazar Carballo nous explique que "ce qui nous expose le plus à la radioactivité est le radon naturel qui émane du sol lui-même". "On estime qu'entre 5 et 14 % des cancers du poumon sont dus au gaz radon que nous respirons, en particulier dans les espaces souterrains et fermés" ajoute le scientifique.

Nouvel épisode cette semaine

Pour la troisième fois en l'espace de quelques semaines, l'Europe occidentale est confrontée à ces poussières sahariennes.

Un nuage assez épais est en train de traverser la Méditerranée. Il couvre déjà des régions en Espagne, en France, au Royaume-Uni, au Benelux et en Allemagne. Des précipitations sont attendues, ce qui pourrait provoquer des "pluies de boue" selon les météorologues. Pour les populations européennes, ces poussières n'ont donc rien d'alarmant, au-delà d'éventuels problèmes respiratoires dus à la concentration de particules

Une nouvelle fois, ce phénomène a pris son essor dans l'arrière-pays algérien. Ces particules qui se trouvent déjà au-dessus de l'Europe, contiennent à n'en pas douter du césium-137 dû à "Gerboise bleue", nom de code du premier essai nucléaire français effectué le 13 février 1960 dans le Sahara.

L'Algérie demande réparation à la France

Début février, l'Algérie, par la voix du général Bouzid Boufrioua, a demandé à la France, "qui persiste dans son refus de livrer les cartes révélant la localisation de ses restes nucléaires", "d'assumer ses responsabilités historiques".

FAYEZ NURELDINE/AFP
Un homme devant la clôture et le panneau danger érigés autour du site d'essai de la bombe atomique française à In Ekker en Algérie, le 25 février 2010FAYEZ NURELDINE/AFP

Les essais nucléaires français dans le Sahara, qui se sont poursuivis ensuite dans un site souterrain à In Ekker jusqu'en 1966, ont "causé un grand nombre de victimes parmi la population locale et des dégâts à l’environnement qui perdurent hélas jusqu’à nos jours", a également ajouté ce haut gradé de l'armée algérienne.