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Podcast | la migration irrégulière suscite un débat animé sur le continent africain

Dans la tête des hommes. Episode 16. Tounkan Namo en Guinée.
Dans la tête des hommes. Episode 16. Tounkan Namo en Guinée.   -   Tous droits réservés  AFP
Par Arwa Barkallah  & Naira Davlashyan
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Sur le continent africain, la question de la nécessité de quitter son pays d'origine ou d'y rester fait l'objet d'un débat animé. Certains disent qu'il existe de nombreuses façons de réussir chez soi, d'autres pensent que ce n'est qu'en partant que l'on peut s’accomplir.

Dans cet épisode de Dans la tête des hommes, Arwa Barkallah poursuit la discussion avec Mary-Noel Niba, la réalisatrice de "Partir ?", un documentaire sur la migration irrégulière en provenance du Cameroun. Mamadou Bah, journaliste qui a fui la Guinée par l'une de ces routes migratoires, participe également à cette conversation.

Ensemble, ils abordent la question de savoir si cela vaut la peine de quitter son pays et du rôle des femmes dans la migration irrégulière.

À propos de “Dans la tête des hommes”

Dans la tête des hommes” est une série de podcasts originaux d'Euronews qui explore comment la pression d'être “un homme” peut nuire à des familles et des sociétés entières. Ces émissions vous emmènent à travers le continent africain à la rencontre d’hommes qui défient les stéréotypes de genre séculaire et redéfinissent leur rôle d'homme.

Le podcast est aussi disponible en anglais sous le nom Cry like a Boy.

N’hésitez pas à encourager ce projet en écoutant et en vous abonnant au podcast sur euronews.com ou sur les plateformes Castbox, Spotify, Apple, Google,Deezer, ainsi qu’à partager votre avis et point de vue.

TOUNKAN NAMO EN GUINEE : LE DEBAT

Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode de "Dans la tête des hommes". Je suis Arwa Barkallah et aujourd'hui, nous poursuivons notre discussion sur le tounkan namo, “l’aventure” en langue malinké. Nous écryptons comment des hommes et des femmes se lancent dans l’aventure migratoire en Afrique, pour atteindre l’Europe. Nous poursuivons le débat avec Mary-Noël Niba, réalisatrice franco-camerounaise du film “Partir ?” et Mamadou Bah, journaliste guinéen.

Arwa Barkallah : Mary-Noël, comment le public a-t-il reçu votre film durant les projections ? L'émotion était-elle présente ?

Mary-Noël Niba : Il faut dire que mon film n'était pas complètement focalisé sur ces atrocités, car je pense que franchement, sur ce point, il n’y a rien de nouveau. L'un des protagonistes, Guy Roméo, a raconté en quelques mots ce qu'il a vécu. C'était déjà difficilement acceptable. Alors, plutôt que de redire ce que tout le monde avait déjà raconté concernant ces atrocités, j’ai préféré piocher ailleurs et me demander, pourquoi ? Pourquoi choisir l’aventure migratoire ?

Mamadou Bah : Je veux vraiment rebondir sur ce que ma collègue vient de dire. Quand on est là, il est très facile de dire pourquoi l’on est parti ou pourquoi l’on veut revenir. Car, dans un pays, certains aspects sont indéniablement liés à la vie humaine. Pour qu’une personne reste et vive dignement dans un pays, il y a d’abord la notion de la constitution de l'État et des rôles régaliens. Il s’agit d’assurer la sécurité des personnes et de leurs biens.

Pour moi, il est facile de dire qu’aujourd'hui, si je parviens à critiquer, à écrire, à dénoncer et à combattre les injustices dont souffrent nombre de mes compatriotes en Guinée, c'est parce que je suis loin. Si toutefois, nous en sommes là, c’est que nous avons envie, bien entendu, que nos différents pays soient comme les pays européens.

Il est facile de dire que l'on peut repartir. Laissez-moi vous donner un exemple. En Guinée, aujourd’hui, beaucoup d'activistes sont en prison. Pourquoi ? Parce qu'ils sont retournés au pays. Ils sont repartis en Guinée pour mener le combat sur le terrain parce que nous en avons marre de ce que nous vivons et de ce que vivent nos compatriotes. Nous sommes fatigués de vivre dans un pays extrêmement riche, mais qui est devenu plus pauvre que quelqu'un qui vit dans le désert.

Arwa Barkallah : Alors justement, dans notre podcast documentaire, il y a une séquence où Fana, l’un de nos personnages, nous parle du fait qu'il préfère rester discret sur ses conditions de vie quand il appelle sa famille. Mamadou, face à votre parcours, est-ce qu’on vous voit comme un héros, vous, en Guinée ?

Mamadou Bah : Non, je ne pense pas. Je ne pense pas que ce soit à vie pour quelqu'un qui reste. Personnellement, avant d’arriver ici, je travaillais et j’avais un salaire mensuel. Je subvenais alors davantage aux besoins de ma famille que je ne peux le faire aujourd’hui.

Vivre en Europe n'est pas synonyme de réussite, même si les gens le voient ainsi sur les réseaux sociaux. Ils s’arrêtent à une image. Mais aujourd'hui, si je me compare à certains de mes amis qui sont restés au pays, je ne peux pas me considérer comme quelqu'un qui a réussi. Car, eux, par exemple, ont de grandes responsabilités. Et moi, je mesure la réussite d’un homme à l’importance de ses responsabilités.

Quand j'étais en Guinée, j'avais des élèves et je partageais aussi mon savoir avec les enfants de mon pays. J'avais une responsabilité envers ces enfants-là. Ça représente bien plus que tout l’argent que je peux gagner, parce que là, il s’agit du savoir. A travers ces connaissances, ils peuvent construire leur avenir et aussi le futur de notre nation. C'est cela la réussite ; c'est cette responsabilité.

Aujourd'hui, si je veux avoir les mêmes responsabilités dans un autre pays où vraiment les systèmes sont diamétralement opposés, je suis obligé de repartir à zéro. Peut-être que certains ne l'ont pas compris. Quand tu arrives en Europe, tu recommences à zéro. Est-ce que tu es sûr de le vouloir et d’être prêt à attendre 10 ans ? Je pense qu’il faut se poser cette question. La vie en Europe est très, très différente de la vie en Afrique. Il faut que les gens arrêtent un peu de tout matérialiser.

Mary-Noël Niba : Je pense que c'est ça le problème de notre Afrique, de notre continent, de nos pays, de la valeur des gens qui est un diamant à polir encore et encore afin qu’il brille. C'est-à-dire que vous, vous avez une valeur et vous savez ce que vous pouvez donner. On vous donne simplement l'opportunité, ou alors vous saisissez cette opportunité de mettre votre savoir à contribution.

Arwa Barkallah : Mary-Noël, votre expérience documentaire montre-t-elle que de plus en plus de femmes tentent l’aventure migratoire ?

Mary-Noël Niba : Si je prends le cas de l'immigration par la voie de l'enfer, comme je l’appelle, il y a des femmes qui s’y lancent aussi. Elles sont un peu moins nombreuses que les hommes, mais elles sont là et vivent pratiquement les mêmes choses qu’eux. A l’exception qu’il s’agit d’un système élaboré par des hommes et que les femmes sont généralement traitées comme des objets.

Elles ne peuvent pas se battre parce que les hommes sont toujours ceux qui ont le pouvoir et la force. Les différents gangs sont tenus par les hommes. Mais aujourd'hui, les femmes veulent faire partie intégrante de la société civile et elles n’hésitent pas à prendre des risques. Certaines femmes sont devenues des Amazones. Elles se disent que ce que les hommes ont fait, elles peuvent le faire aussi.

Je sais que beaucoup de femmes arrivent enceintes sur les berges de l'Occident, parce qu'elles ont été violées. Elles arrivent en portant des enfants issus de viols et qui, demain, ne connaîtront peut-être pas leur père. Il y a aussi le cas de la voie conventionnelle qui concerne également de nombreuses femmes. Elles quittent leur famille et abandonnent mari et enfants au pays. Elles disent par exemple qu'elles viennent ici pour les vacances et une fois arrivées, elles jettent leurs papiers. Elles ne repartent pas, car c'est en accord avec leur mari. Mais cela engendre des drames incroyables, car finalement, à force d'attendre d'obtenir des papiers, elles ne retournent jamais dans leur pays.

Cela brise des familles entières, car des hommes se retrouvent seuls avec leurs enfants et sans femme à la maison. Et même si cette dernière veut revenir, elle ne le peut pas, car une autre femme a généralement pris sa place auprès de son mari.

Peut-être que ses enfants la rejoindront, mais une maman qui est partie devient, ici, une femme seule, sans mari, ni enfants. Ce sont autant de drames, que ce soit par la voie de l'enfer, que la voie dite plus conventionnelle. Ces aventures migratoires créent des drames incroyables. Je crois que le drame devient général, car il atteint tout le monde, à tous les niveaux.

Arwa Barkallah : Mamadou, avez-vous croisé beaucoup de femmes sur votre “route de l’enfer”, pour citer Mary-Noël ?

Mamadou Bah : Oui, il faut le comparer à une culture de la société africaine qui essaie de faire en sorte que la femme et l'homme ne subissent pas le même traitement. Et sur cette route, concernant les traitements physiques, on pourrait croire que les femmes sont mieux traitées que les hommes. C’est un peu comme si l’exploitation sexuelle était niée, en tout cas minimisée, par rapport à ce que vivent les hommes, à savoir, la confrontation aux armes, ou la prison ; l’enfer comme nous sommes en train de le décrire. Mais cela ne veut pas dire que toutes les femmes parviennent à y échapper.

Il y a des femmes qui, non seulement sont exploitées sexuellement, mais qui en plus, comme les hommes, subissent de mauvais traitements sur ces routes migratoires. Mais au niveau de la société africaine, comme vous le disiez, en ce qui concerne la différence entre homme et femme, on sait qu’en Afrique, la place de la femme est privilégiée alors qu’en Europe, on donne sa place à la femme.

Le fait que l’homme est supérieur à la femme est une notion ancrée dans la société africaine. Donc, bien entendu, quand on parle de ça, on voit pourquoi les gens pensent que les hommes sont supérieurs aux femmes. En réalité, si on compare même leur rendement à leurs charges, leur rôle au sein de la famille, on voit qu’effectivement la femme n'a plus de charge. Mais que l'homme est comme un bouc émissaire pour dire qu’il prend tout en charge.

Si vous traitez la question de la place de la femme au niveau de la société, il est vrai, que l’on a tendance à dire que ce sont les hommes qui doivent tout faire. Mais attention, quand vous vous rendez dans certaines localités, par exemple, qui ne sont pas en ville, vous découvrez que c'est la femme qui occupe à la fois la place de l'homme et la sienne, car elle subvient aux besoins de ses enfants. L'homme est tout le temps dans sa maison. S'il a réussi à cultiver un petit champ, mais qu’il a plusieurs femmes, il ne pourra pas nourrir tout le monde. Moi, je vois ces femmes qui travaillent quotidiennement et plus que les hommes. Et ces derniers viennent encore leur demander s'il y a de quoi manger. Vous imaginez ?

Arwa Barkallah : Merci pour votre participation à tous les deux. Marie-Noël, je rappelle que vous êtes la réalisatrice du film documentaire “Partir ?” qui sort bientôt. Où peut-on le découvrir ?

Mary-Noël Niba : Nous avons une page Facebook et une page Twitter. Sur ma page Facebook également, je communique, je partage. Nous espérons une réouverture des salles d'ici le mois de juin. Le film pourrait ainsi être projeté à ce moment-là, comme c’était initialement prévu.

Arwa Barkallah : Mamadou Bah, je rappelle que vous êtes journaliste guinéen. Où pourra-t-on lire vos prochains articles ?

Mamadou Bah : Vous pouvez retrouver mes articles sur le site de La Maison de journalistes de Paris (MDJ). D'autres projets d’écriture sur le thème de la route migratoire sont également en cours.

Merci à vous de nous avoir suivis. Je vous donne rendez vous jeudi dans 15 jours. Nous partirons cette fois-ci au Liberia pour aborder la question de la santé mentale des hommes de guerre qui a lieu dans les faits.

Si vous découvrez notre série de podcast, vous pouvez revenir aux épisodes précédents sur les Baina Ba Mamainara du Lesotho, ces mineurs qui mettent leur vie en danger pour gagner leur pain quotidien.

Rendez-vous sur notre site internet pour plus de contenu fr.euronews.com/special/dans-la-tete-des-hommes-podcasts.

Cet épisode a été coproduit par Arwa Barkallah, à Dakar, au Sénégal.

Naira Davlashyan, Marta Rodriguez Martinez, Lillo Montalto Monella, Mame Peya Diaw à Lyon, en France.

Lory Martinez à Paris, en France.

Clizia Sala à Londres, au Royaume-Uni.

Design audio : Studio Ochenta.

Thème musical : Gabriel Dalmasso.

Remerciement à notre chargée de production, Natalia Oelsner, pour les musiques qui ont ponctué cet épisode.

Rédacteur en chef : Yasir Khan.

N’hésitez-pas à gratifier ce programme de 5 étoiles via les plateformes Castbox, Acast, Apple podcast, ou en likant sur Spotify, Deezer et Soundcloud.

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Vous pouvez nous faire part de votre expérience et de votre vision de ce qu’est être un homme pour vous aujourd’hui en utilisant le #DansLaTeteDesHommes.

Ce podcast est disponible aussi en anglais sous le nom : Cry Like a Boy.

Ce programme est financé par le European Journalism Centre, dans le cadre du programme European Development Journalism Grants avec le soutien de la Fondation Bill & Melinda Gates.