This content is not available in your region

Quand les migrants africains doivent se surpasser pour obtenir leurs papiers

Quand les migrants africains doivent se surpasser pour obtenir leurs papiers
Tous droits réservés  Christophe Ena/Copyright 2021 The Associated Press. All rights reserved.
Par Tancrede Chambraud  & Puck Wagemaker et Julie Gaubert

Lors d'une interview aux Jeux Olympiques de Tokyo cet été, un journaliste néerlandais a posé la question suivante à Sifan Hassan, coureuse néerlandaise d'origine éthiopienne juste après qu'elle ait remporté la médaille d'or du 5 000 mètres : "Connaissez-vous Snollebollekes ?"

La coureuse a admis qu'elle n'avait jamais entendu parler du groupe néerlandais, dont la musique a été diffusée pendant son tour de piste de la victoire.

Hassan venait de faire gagner aux Pays-Bas leur première médaille d'or en athlétisme depuis 29 ans. Comme les autres membres de l'équipe, elle s'est enveloppée dans le drapeau tricolore et est montée sur le podium dans un survêtement orange.

Mais le journaliste néerlandais a tout de même ressenti le besoin de tester ses connaissances culturelles, et pour lui, c'est sa réponse qui a dominé le débat.

La chanson qui a résoné dans le stade de Tokyo était "Links, Rechts" ("Gauche, droite"s), du groupe Snollebollekes. Les paroles ne sont pas très approfondies, elles invitent les gens à sauter de gauche à droite, de préférence une bière à la main, mais cette chanson favorite des fêtards a totalisé quelque 27,5 millions d'écoutes sur Spotify.

L'interview de Sifan Hassan après la course a été publiée sur le site web du journal néerlandais très lu Algemeen Dagblad, ou AD, avec le titre suivant : "Sifan Hassan, après avoir gagné l'or : 'Snollebollekes ? Non, je ne les connais pas".

Ce n'est qu'après avoir suscité un tollé que le journal l'a remplacé par un titre sportif plus classique : "Hassan après l'or de la course : 'J'ai besoin de voir la médaille pour y croire'".

Charlie Riedel/Copyright 2021 The Associated Press. All rights reserved
Sifan Hassan se réjouit après avoir remporté la médaille d'or aux Jeux olympiques d'été de 2020, samedi 7 août 2021, à Tokyo.Charlie Riedel/Copyright 2021 The Associated Press. All rights reserved

Il a fallu cinq ans à l'athlète pour enfin obtenir son passeport néerlandais en 2013. Deux jours plus tard, elle remportait son premier titre de championne néerlandaise de course à pied avec un temps qui lui a permis de se qualifier pour les championnats d'Europe d'athlétisme.

Le journal néerlandais Trouw écrivait alors qu'Hassan voulait montrer aux spectateurs qu'elle "méritait son nouveau passeport".

"Cela m'a donné une force supplémentaire", a-t-elle déclaré au journal alors qu'elle portait une médaille d'or autour du cou et qu'elle serrait un morceau de fromage Edam et un sabot en bois, deux symboles des Pays-Bas.

Les personnes issues des minorités doivent faire un effort supplémentaire pour montrer qu'elles sont bonnes dans ce qu'elles font.
Mia Caroline Wyszynski
Chercheuse au Aga Khan Development Network

De nombreux athlètes nés à l'étranger comme Hassan sont confrontés à cette pression supplémentaire à exceller.

"C'est ce qu'on appelle le stress des minorités", explique Mia Caroline Wyszynski, une chercheuse basée au Portugal dont les travaux de recherche se penchent sur l'intersection de la psychologie sociale et des sciences politiques.

"C'est quelque chose que nous pouvons voir dans toutes les minorités en termes de relations de pouvoir. Elles doivent faire un effort supplémentaire pour montrer qu'elles sont bonnes dans ce qu'elles font. Ces personnes ont l'impression qu'elles doivent constamment faire leurs preuves pour être considérées comme les égales des autres."

La controverse sur Hassan et les Snollebollekes est loin d'être une exception. De nombreux athlètes sont confrontés à ce genre de stigmatisation et aux questions de savoir s'ils sont "dignes" de leur nouvelle nationalité et de leur nouveau pays.

Et ce phénomène ne se limite pas aux stars du sport.

De migrant anonyme à héros national

À l'instar des athlètes de haut niveau, quelques migrants chanceux bénéficient du soutien inconditionnel du public, surtout s'ils accomplissent des exploits incroyables ou risquent leur vie pour les autres.

C'est ainsi qu'Alioune Diop a obtenu un appartement et la sécurité de l'emploi.

Le 6 juillet 2018, cet Espagnol de 42 ans originaire du Sénégal travaillait comme agent de sécurité dans un immeuble qui hébergeait des personnes dans le besoin, dont des migrants, à Lyon.

En arrivant sur son lieu de travail en ce jour d'été, Diop a vu une foule massée au pied de l'immeuble et des voitures de police. Puis il a repéré un résident perché sur le rebord d'une fenêtre au 7e étage, quelques centimètres le séparant d'un saut vers une mort certaine.

M. Diop s'est précipité dans les escaliers et a tenté de ramener à la raison l'homme, un Afghan de 27 ans qui vivait dans l'immeuble.

Alioune Diop le connaissait et, avec un autre résident qui traduisait pour lui, il a supplié l'homme de ne pas sauter.

"Je lui ai dit que la vie était encore bien longue, qu'il y avait quelque chose pour lui dehors", se souvient Alioune Diop.

Après l'avoir dissuadé de sauter, Alioune Diop a réussi à attraper le jeune homme. Il a dû lutter pour l'empêcher de se jeter par-dessus la corniche, mais l'a ramené en lieu sûr.

Lorsque la nouvelle de son acte héroïque est parue dans les médias locaux, Alioune Diop a vu sa vie changer pour le mieux.

Il a reçu une médaille du maire de la ville et s'est vu offrir un contrat permanent par la société de sécurité où il travaille toujours. Il s'est également vu offrir un appartement, offert par Habitat & Humanisme, l'association qui gère l'immeuble où il travaille et qui aide les personnes à risque à trouver un logement et à se réinsérer dans la société.

"Avant, je dormais chez un ami. Il dormait sur le lit et moi par terre", se souvient M. Diop.

Aujourd'hui, le souvenir de son acte héroïque est toujours présent.

"Depuis que j'ai sauvé cet Afghan, je suis toujours le même gars. Mais quand les gens apprennent que c'est moi qui l'ai fait, ils me félicitent", explique Alioune Diop en riant.

Son histoire a connu une fin plus heureuse que celle d'un autre migrant africain qui a risqué sa vie pour sauver une autre personne.

Mamoudou Gassama a été surnommé le "Spiderman malien" après avoir été filmé à Paris en mai 2018 en train d'escalader à mains nues un immeuble pour sauver un garçon de quatre ans suspendu à un balcon au quatrième étage.

Mamoudou Gassama est alors devenu un héros, et a pu rencontrer des athlètes et des célébrités. Il a même reçu le BET Humanitarian Award, un trophée américain habituellement décerné aux Afro-Américains.

Le "Spiderman malien" a, par la suite, obtenu un titre de séjour, puis un passeport français ainsi qu'un emploi à la très prestigieuse Brigade des sapeurs-pompiers de Paris, la plus grande unité de lutte contre les incendies d'Europe.

Mais cette période de bonne fortune a été de courte durée. Dans un article paru en août 2021, le journal français Le Parisien a retrouvé Mamoudou Gassama pour savoir ce qu'il était devenu. Il s'est avéré qu'après avoir rejoint les pompiers à sa demande, il n'a pas été en mesure de terminer sa formation.

"Il ne remplissait pas toutes les conditions pour intégrer la brigade : il n'a pas le brevet des collèges et souffre d'une pathologie incompatible avec la profession", a déclaré un porte-parole de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris au quotidien français.

En trois ans, Mamoudou Gassama est passé du statut de héros national à celui d'anonyme. Il dit avoir été presque expulsé de son appartement et se débat aujourd'hui avec le chômage et des petits boulots mal payés.

L'intégration : un processus difficile

L'intégration est un défi quotidien dans lequel les immigrés sont encore loin d'être égaux.

En France, les immigrés représentent 10% de la population active, mais leur taux de chômage (16,4% des femmes et 14,3% des hommes en 2018, selon l'Insee, l'Institut national de la statistique et des études économiques) est deux fois plus élevé que celui des Français.

Les femmes sont dans l'angle mort de la migration.
Thomas Liebig
spécialiste allemand des migrations à l'OCDE

Et cette situation ne se limite pas à la France. L'Agence fédérale allemande pour l'emploi (BA) a indiqué cette année qu'environ 14% des étrangers étaient au chômage.

En Espagne, ce chiffre approchait les 24% au deuxième trimestre de 2021, selon les données de l'Institut national de la statistique (INE).

Les femmes immigrées souffrent particulièrement d'un mauvais accès au marché du travail.

"Elles sont dans l'angle mort de toute la migration, alors qu'elles en constituent la catégorie la plus importante. Les politiques migratoires ne les prennent pas en compte", explique Thomas Liebig, spécialiste allemand des migrations à l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Dans une note de synthèse sur le débat politique publiée en novembre 2020 et cosignée par M. Liebig, l'OCDE a constaté que les femmes migrantes sont "doublement désavantagées", avec des taux d'emploi inférieurs à ceux des hommes nés à l'étranger et des femmes nées dans le pays.

Selon M. Liebeig, les politiques d'intégration élaborées par le passé sont en partie responsables de cette situation, car elles ne se sont pas concentrées sur les besoins des femmes migrantes.

"Lorsque les femmes viennent dans le cadre d'un regroupement familial – qui représente une grande partie de leurs arrivées – la condition est que le mari travaille et qu'il gagne suffisamment pour subvenir aux besoins de la famille sans prestations sociales", dit-il.
Les femmes ont donc moins de chances de bénéficier des programmes d'intégration que les hommes.

Étant donné que les femmes constituent la majorité des personnes qui émigrent pour rejoindre leur famille plutôt que pour trouver un emploi ou suivre une formation, elles ont "moins d'attaches préalables au marché du travail que les autres groupes de migrants", selon l'étude de l'OCDE.

Les politiques mises en œuvre précédemment étaient axées sur l'aide aux migrants à leur arrivée, au lieu de s'intéresser aux besoins à plus long terme des femmes et d'aider celles qui ont fondé une famille.

Et comme les femmes migrantes sont moins susceptibles de recourir aux services de garde d'enfants que leurs homologues nées dans le pays (en raison du coût et de la moindre disponibilité, selon une enquête de l'UE sur les forces de travail), l'écart dans leur accès à l'emploi est frappant.

Les femmes migrantes ayant un enfant de moins de six ans ont un taux d'emploi beaucoup plus faible (46% en 2018) que les femmes originaires du pays avec de jeunes enfants (64% à 69%), selon la note de synthèse de l'OCDE sur les débats d'orientation de novembre 2020.

"Les programmes d'intégration qui leur sont destinés devraient être mis en place lorsqu'elles sont prêtes. Lorsque leurs enfants ont cinq ou six ans, elles sont prêtes à y participer. Nous avons besoin de politiques qui tiennent compte de la réalité de la famille", préconise M. Liebig.

Le spécialiste des migrations de l'OCDE n'est pas le seul à avoir constaté une disparité entre les besoins des femmes migrantes et ce qui leur est proposé.

Faire tomber la barrière de la langue

Juste au nord de Paris, en Seine Saint-Denis, une zone urbaine qui compte le plus grand nombre d'immigrants en France, Adjera Lakehal-Brafman ne le sait que trop bien.

Depuis qu'elle a commencé à travailler à l'Association des femmes du quartier de Franc-Moisin (AFFM) au milieu des années 80, Mme Lakehal-Brafman, aujourd'hui directrice de l'association, a été le témoin direct des difficultés d'adaptation des femmes migrantes. "Comment pouvez-vous aller à Pôle emploi quand vous ne maîtrisez pas la langue ? Vous ne pouvez pas !", insiste-t-elle.

L'Association des femmes du Franc-Moisin aide les nouvelles arrivantes dans leur intégration en proposant des cours de français. "Les cours de langue sont une porte d'entrée vers l'intégration sociale et professionnelle", explique Mme Lakehal-Brafman.

Autrefois, les femmes venaient surtout aux cours pour pouvoir accompagner leurs enfants dans leurs devoirs, se souvient-elle. Aujourd'hui, elles sont également motivées par le désir de trouver un emploi. Grâce à de meilleures compétences linguistiques, les femmes migrantes deviennent beaucoup plus indépendantes et sont mieux à même de comprendre à quels services sociaux elles peuvent accéder, ajoute-t-elle.

Cela est d'autant plus important que ces services sont accessibles de plus en plus en ligne, ajoute-t-elle.

"La fracture numérique est un défi. On demande aux gens d'aller en ligne. Et quand on ne comprend pas la langue ou les outils numériques, c'est vraiment difficile."

Voyant que faire garder leurs enfants était un défi majeur pour les femmes migrantes, et empêchait beaucoup d'entre elles d'accéder aux cours de langue, l'Association des femmes du Franc-Moisin a créé sa propre garderie dans ses locaux.
"Les femmes qui ont des enfants de 4 mois à 3 ans peuvent les confier à la professionnelle de la petite enfance et assister aux cours", explique Mme Lakehal-Brafman. "Les solutions existent. Il faut juste avoir la volonté de les mettre en œuvre."

Un tel soutien ciblé offre de bien meilleurs résultats, estime M. Liebig, de l'OCDE. "Si elles (les femmes) vont au-delà de la langue de base et des compétences de base, cela donne un énorme coup de pouce à l'intégration. En termes économiques, le rendement est beaucoup plus élevé."

Mais Adjera Lakehal-Brafman se plaint d'une pénurie de programmes linguistiques similaires, soulignant que de telles initiatives ne devraient pas dépendre des acteurs locaux. "Nous pouvons améliorer le dialogue grâce à des projets linguistiques", dit-elle.

Changer la donne

Julie Kleinman, une anthropologue urbaine qui a étudié les migrants ouest-africains vivant en France, a également souligné l'importance pour ces personnes de développer des réseaux sociaux.

"En créant et en élargissant leurs réseaux sociaux [...], ils sont capables de trouver des emplois, dans certains cas, grâce à ces connexions, des emplois qu'ils n'auraient pas pu trouver autrement", a déclaré Kleinman en mai 2021. "Ceux-ci sont devenues une ressource énorme pour eux".

Selon la chercheuse Mia Caroline Wyszynski, qui a étudié les perceptions des immigrés en Allemagne, il est également essentiel de repenser l'aide publique apportée aux migrants, en les encourageant à acquérir une plus grande autonomie au lieu de supposer qu'ils vivront dans un état de dépendance.

Actuellement, l'aide "ne leur donne pas les outils nécessaires pour régler eux-mêmes les problèmes", affirme la chercheuse, membre du Réseau Aga Khan de développement (AKDN)

"Beaucoup de personnes que j'ai rencontrées veulent s'intégrer et font de gros efforts pour apprendre la langue, mais l'intégration vient aussi de l'autre côté", explique-t-elle. "Nous devons déconstruire nos stéréotypes".

Ce programme est financé par le European Journalism Centre, dans le cadre du programme European Development Journalism Grants avec le soutien de la Fondation Bill & Melinda Gates.