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8 mars : et si l'on questionnait le concept de féminicide?

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Par Ophélie Barbier
Une manifestante porte un bonnet phrygien lors d'une manifestation pour la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, à Paris, en 2017
Une manifestante porte un bonnet phrygien lors d'une manifestation pour la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, à Paris, en 2017   -   Tous droits réservés  Thibault Camus/AP

Margot Giacinti est doctorante en sciences politiques au laboratoire Triangle (Action, discours, pensée politique et économique), à l’ENS de Lyon. En cette journée internationale des droits de femmes, elle revient sur le concept de féminicide ainsi que sur son histoire, ancrée dans le combat pour les droits de femmes et dans la lutte contre les violences.

Il faut que l’on fasse en sorte que la thématique du féminicide reste en place et ne soit jamais qu’un effet de mode

Le concept et le mot féminicide sont connus pour avoir été popularisés par Diana Russell, une sociologue féministe sud-africaine. Quelle est l’origine de ce mot ?

On retrouve ce mot en français dans des archives du 19ème siècle où il est parfois utilisé dans des termes qui revêtent une dimension féministe. Hubertine Auclert, une suffragette féministe qui se bat pour le droit de vote à l’époque, utilise le mot féminicide mais elle ne le pense pas comme un concept abouti. Par exemple, la presse utilise ce concept en affirmant qu'un corset est féminicide car il étouffe les femmes. Ou qu’il s'agit d'un féminicide lorsqu'un époux divorce et garde tous ses biens, laissant son ex-épouse dans la misère. À l’époque, ce mot n’a pas la dimension du meurtre qu’on lui donne aujourd’hui.

Au 20ème siècle, ce concept apparaît sous la forme de “féminicide”. À cette époque, Diana Russell, sociologue féministe sud-africaine, commence à travailler sur la thématique des féminicides. En se basant sur les faits divers des journaux, elle remarque que des femmes sont violées, puis tuées avec beaucoup de violence. Puis, en 1976, a lieu un évènement important : le Tribunal international des crimes contre les femmes, à Bruxelles. Il ne s’agit pas réellement d’un tribunal mais d’un rassemblement féministe au cours duquel des femmes discutent de tout ce qu'elles considèrent comme étant des crimes à l’égard de leur genre. Par exemple, les crimes économiques. Au cours de cet évènement, Diana Russell porte le sujet du féminicide, mais les thématiques du viol (thème sur lequel les Françaises feront beaucoup de contributions) et des femmes battues (sujet dont les penseuses britanniques s'emparent, car c’est dans leur pays que l'on retrouve le premier refuge pour femmes) prennent beaucoup plus d’ampleur.

Le terme de féminicide ne fait pas autant de bruit. À cette époque, les Françaises sont plus concentrées sur la thématique des femmes battues et du viol qu’elles découvrent. Les féminicides en tant que tels ne sont pas dissociés de la violence conjugale. Diana Russell retourne alors en Amérique et quinze ans après, en 1992, elle publie Femicide : The Politics of Woman Killing. Cet ouvrage est traduit pour la première fois en 2001, en langue espagnole. À partir de cette traduction, il y a une massification du terme. Diana Russell avait eu du mal à imposer le concept de féminicide dans les milieux féministes car il ne faisait pas sens et les gens n’arrivaient pas à penser le meurtre d’une femme à cause de son genre.

Le concept de féminicide est très large. Qu'inclut-il ?

Quand on se penche sur la manière dont les féministes pensent les violences faites aux femmes qui mènent à la mort, elles ne le pensent pas sous un angle uniquement conjugal. Au 19ème siècle, avec la naissance de la criminologie, le féminicide est pensé dans le cadre de la déviance conjugale, du couple. Les mots uxoricide et conjugicide sont utilisés. Mais à partir du moment où l’on a établi que le patriarcat oppressait toutes les femmes, qu’il pouvait tuer les femmes différemment et dans des cadres différents, le concept de féminicide a pris plus de sens.

Dans son livre, Diana Russell use de ce mot dans une conception très large. Ce terme parle à la fois des femmes qui sont tuées dans le cadre conjugal, mais aussi des lesbiennes tuées parce qu’elles sont lesbiennes, des femmes tuées dans le cadre de la prostitution ou de la pornographie, des néonaticides… Ça englobe aussi le suicide forcé. D'ailleurs, les cas de femmes poussées au suicide suite à des violences sont de plus en plus reconnus. Il y a des décisions de justice qui vont dans ce sens : certaines femmes se donnent la mort car elles n’ont pas d’autre solution pour échapper à la violence masculine.

Les féministes considèrent le féminicide sous des formes très différentes. Il ne faut pas oublier qu’il y a des effets de genre dans le crime. En France, le prisme de la justice française est très "familialiste" et "conjugaliste" : tout est vu par le prisme du couple. On a parlé du féminicide dans le cadre du Grenelle des violences conjugales par exemple. Les pouvoirs publics ont du mal à sortir le féminicide de cela et à considérer les effets de genre.

Gregorio Borgia/AP
Des manifestantes contre les violences faites aux femmes, Rome le 27 novembre 2021Gregorio Borgia/AP

Quelle est la valeur d’un tel concept, d’un point de vue sociopolitique ?

Ce terme est une découverte ! On arrive à nommer un phénomène et à reconnaître que le fait d’être une femme nous met dans une situation où nous sommes perçues comme plus faibles, donc plus attaquables. Le concept de féminicide permet de faire la différence avec l’homicide, qui est une catégorie légale, qui revêt tout un tas de réalités différentes. En février 2020, une commission en France a été menée par la députée LREM Fiona Lazaar pour questionner l’inclusion du terme de féminicide dans le code pénal. L’argument est que si l’on reconnaît une spécificité du féminicide dans le code pénal, on porte atteinte à l’universalisme du droit. Comme les hommes et les femmes sont égaux, mettre une catégorie qui crée une différence entre les deux sexes peut être une atteinte à l’universalité. Et notre système républicain se base sur cet universalisme. Si on l’attaque, on doit remettre en question beaucoup de choses.

Mais ce qui est intéressant, c’est que dans le code pénal, on fait déjà des différences entre les hommes et les femmes. Dans le cadre de la grossesse par exemple. Alors, il faut s'interroger sur cette notion d'universalité. Est-ce que les femmes et les hommes sont égaux dans la situation conjugale par rapport au crime ? La réponse est non. J’ai eu des échanges avec des magistrats qui utilisent le terme de féminicide dans la description de certains de leurs cas. On reconnaît donc qu’il y a une dynamique déterminante des effets de genre et que ça n’est pas un phénomène accidentel mais récurrent.

L'ONU femme avait proposé de faire intégrer la catégorie des féminicides dans le code pénal français en 2019. En Europe, de nombreux pays sont très loin dans la reconnaissance des violences conjugales. Je pense à la Pologne par exemple. Il y a toute une levée de bouclier du côté de l’extrême droite qui considère par exemple que l’avortement est un féminicide. Donc il faudrait que les États reconnaissent les violences faites aux femmes dans leur ensemble.

Pourquoi ce terme est si peu popularisé ? Est-ce qu’il fait peur ?

Le premier constat que l’on peut faire est que c’est grâce aux mouvements féministes que l’on arrive à penser les violences faites aux femmes. C’était le cas pendant la première vague féministe, pendant la deuxième, et puis aujourd’hui. Même si le côté militant peut faire peur, ce travail de documentation, d’identification, de théorisation, de traduction et de pratique est un travail des associations, des collectifs. Ce travail-là, souvent réduit à sa dimension militante, apporte beaucoup en termes de théorisation et de production de savoir, sur les choses vécues par les femmes.

Ce savoir vient très souvent des femmes. Et le temps qu’elles légitiment leur approche peut être long. Le féminicide a mis du temps à être reconnu, car les femmes et les féministes ne sont toujours pas écoutées. Ça n’est pas rapide car cela ne passe pas par les biais politiques classiques. Et puis il faut aussi que les femmes prennent conscience des violences qu’elles subissent. C’est un enjeu de taille. Marx disait que les ouvriers devaient prendre conscience de leur exploitation : c’est un peu pareil pour nous les femmes. Il faut que l’on fasse en sorte que la thématique du féminicide reste en place et ne soit jamais qu’un effet de mode.