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L'Europe et le combat contre les violences faites aux femmes

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Par Ophélie Barbier
Des femmes manifestent contre les violences faites aux femmes, samedi 20 novembre 2021 à Paris
Des femmes manifestent contre les violences faites aux femmes, samedi 20 novembre 2021 à Paris   -   Tous droits réservés  Adrienne Surprenant/AP

Jocelyne Adriant-Mebtoul est présidente de la Coordination française du Lobby européen des femmes (CLEF). Ce lobby (LEF) est la plus grande organisation européenne féministe du continent européen et possède une trentaine de coordinations nationales. La coordination française est l’une des plus considérables : elle représente une centaine d’associations. À l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, Jocelyne Adriant-Mebtoul s'exprime sur la législation européenne et les situations diverses en termes de lutte contre les violences faite aux femmes en Europe.

La Convention d’Istanbul (convention paneuropéenne entrée en vigueur en 2014, sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes) a-t-elle un réel impact ?

La Convention d’Istanbul n’est pas seulement un rempart. La convention existe depuis une dizaine d’années, il s’agit du traité de référence sur les violences, c’est le premier instrument juridiquement contraignant à l’échelle de l’Europe. Quand la convention se répercute au niveau des États, de leur législation et de leurs pratiques, elle a un impact considérable. Elle permet d’essaimer des idées. Un exemple concret de la conséquence des principes de la Convention d'Istanbul est celui de la Turquie. Ce pays est le premier à avoir adopté la convention, le premier à l’avoir ratifiée en 2012, puis à s’en être retiré en 2021 sur décret présidentiel.

Au cours de l’une de nos conférences, j’avais invité une femme turco-belge experte en égalité femmes-hommes. Elle affirmait que la convention avait eu une grande incidence et un impact concret sur la vie des femmes turques. L’arrivée de la crise sanitaire a provoqué une recrudescence des violences et en Turquie il n’y a jamais eu autant de féminicides qu’en 2021. La plateforme des associations des femmes turques a décompté 418 féminicides en 2021, c’est plus d’une femme tuée par jour ! Avec ce retrait de la convention, il y a eu des remises de peine à des conjoints violents… La convention avait de fortes vertus de défense des droits des femmes en Turquie. Aujourd’hui, il y a une multiplication des contre-pouvoirs dans le pays : les femmes turques se battent. Il faut donc avoir des textes juridiques sur lesquels nous pouvons nous appuyer et qui peuvent nous épauler.

Pourquoi certains pays n’ont pas encore ratifié la Convention d'Istanbul ?

La convention a été adoptée par 35 États membres du Conseil de l’Europe. La Moldavie est la dernière en date à avoir ratifié la convention. Dix signatures n’ont pas été suivies par une ratification. Au niveau de l’Union européenne, six pays n'ont pas encore ratifié la Convention d'Istanbul. La Lituanie, la Bulgarie, la Hongrie, la Lettonie, la République Tchèque et la Slovaquie. Et ce, pour des raisons différentes : idéologiques, conservatrices et religieuses. Par exemple, la Bulgarie donne pour argument la peur de la notion d’identité de genre et de la naissance ou de la création d’un troisième sexe, ainsi que du mariage homosexuel.

Mais, je crois à la porosité et au fait que diffuser une prise de conscience et une idéologie au travers de l’Europe est possible. Comme pour le terme de diplomatie féministe, les mots font avancer les idées grâce aux gens qui les diffusent, et cela fait avancer la société. Je suis convaincue que le terme de féminicide se propagera au niveau de l’Europe, et cela aurait un fort impact. L’Espagne l’a introduit dans son code pénal par exemple. D'ailleurs, ce pays est un bel exemple de volonté politique. Le Canada utilise le terme de féminicide, la France aussi… les choses vont bouger petit à petit.

Emrah Gurel/Copyright 2021 The Associated Press. All rights reserved.
People chant slogans during a protest against the government's decision to withdraw from Istanbul Convention, in Istanbul, Thursday, July 1, 2021.Emrah Gurel/Copyright 2021 The Associated Press. All rights reserved.

La manière de décompter les féminicides n'est pas la même dans tous les pays d'Europe. Ces derniers arriveront-ils un jour à se coordonner, afin de chiffrer ces violences de manière homogène ?

Les féminicides sont sous-estimés. On sait très bien que, comme pour les violences, il y en a qui passent à travers les mailles du filet. Quantité de femmes ne portent pas plainte pour les violences qu’elles vivent car elles sont découragées ; elles se sentent coupables. On dit que la culpabilité change de camp, mais ça n’est pas encore vrai… Beaucoup de femmes qui subissent des violences conjugales les masquent.

Mais, il y a des évolutions qui vont dans le bon sens. Je pense que la présidence française de l’Union européenne et la présence de la Suède dans le trio du Conseil de l’Union européenne sont positifs. Ces deux pays travaillent ensemble sur l’égalité femmes-hommes depuis longtemps et peuvent faire avancer les choses. Dans l’adoption d’une diplomatie féministe, la Suède est première et la France est troisième. Je crois qu'avec notre présidence au Conseil de l’Union européenne, nous pouvons jouer une carte d’exemplarité et tirer vers le haut. Si notre président arrive à demander la ratification de la convention d’Istanbul par l’Union européenne, ce serait une grande avancée.

Le LEF et la CLEF font du plaidoyer dans ce sens là. Les violences sont un fléau mondial dont on ne mesure pas l’ampleur, mais il y a une prise de conscience qui prend place. Et il faut tout travailler de front : l’autonomisation économique et financière, la santé et les droits reproductifs, l’éducation, le leadership féminin… Il faut lutter contre les stéréotypes sexistes également, car le sexisme est devenu un mot badin, mais il s’agit justement de la racine des discriminations que subissent les femmes. Nous sommes des guerrières et des résilientes !

Aujourd’hui, nous faisons des actions considérables avec des bouts de ficelle
Jocelyne Adriant-Mebtoul
Présidente de la Coordination française du lobby européen des femmes (CLEF)

Où en est la France dans la lutte contre les violences faites aux femmes ?

Nous pourrions faire mieux, mais nous ne sommes pas trop mal placés au niveau de l’Union européenne et de l’Europe ; la France fait partie des meilleurs. Le GREVIO, le groupe d’experts de la Convention d’Istanbul, a reconnu qu’il y avait une vraie politique nationale et une mobilisation de l'État français sur la lutte contre les violences. Par exemple, le Grenelle des violences conjugales a mis en visibilité certaines problématiques. Il y a trois ans, on ne parlait pas du concept de féminicide. En France, je pense que nous sommes passés de l’autre côté du miroir, dans le sens où l’on ne parle plus de crimes passionnels ou de faits divers lorsqu’il s’agit de féminicides par exemple.

Pour autant, le GREVIO a pointé l’insuffisance des places d'hébergement, le manque de lieux d'écoute et d’accueil de jour. Sur les thématiques liées aux droits des femmes, pas que sur les violences, nous n’avons pas assez de moyens. Si l’on mettait sur les droits des femmes l’argent que l’on met sur le sport, ça changerait la donne considérablement. Aujourd’hui, nous faisons des actions considérables avec des bouts de ficelle. C’est aussi ce qui use les militantes et les activistes… La situation est tendue, car nous manquons cruellement de financement public de manière globale. Cependant, nous avons une société civile féministe et des droits humains qui est très active en France. On ne lâche pas le morceau.