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Les Russes et Bélarusses d'Ukraine font face à des refus massifs de permis de séjour

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Par Stephane Hamalian  & Euronews  avec AFP
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Karyna Patsiomkina, bélarusse vivant en Ukraine, à Boutcha, le 16 août 2022
Karyna Patsiomkina, bélarusse vivant en Ukraine, à Boutcha, le 16 août 2022   -   Tous droits réservés  SERGEI SUPINSKY/AFP or licensors

Des dizaines de milliers de citoyens russes et bélarusses vivent en Ukraine : la plupart, horrifiés, soutiennent sans réserve leur pays d'accueil face à l'invasion de Moscou, mais certains voient les obstacles administratifs s'accumuler au point de compromettre leur futur.

Le 9 février, Karyna Patsiomkina s'est dit que ses ennuis étaient enfin derrière elle : six semaines après avoir fui le Bélarus, où ses amis croupissent en prison et elle-même risquait l'arrestation pour des publications anti-pouvoir, cette jeune femme de 31 ans emménageait dans un refuge loué par une compatriote à Boutcha, près de Kiev.

Elle avait pris goût à cette banlieue cossue et verdoyante et à son nouveau pays, "100 fois plus démocratique" que sa terre d'origine. Las ! Deux semaines après son installation, l'armée russe envahissait l'Ukraine en arrivant notamment depuis le territoire du Bélarus, allié de Moscou.

Boutcha est occupée après de violents combats. Le 8 mars, Karyna décide de partir "car il n'y avait plus de gaz ni d'électricité". La route étant déjà coupée, elle met 48 heures pour rejoindre Kiev, puis Lviv, dans l'ouest.

Quand Boutcha est libérée début avril et qu'émergent les premiers signes des massacres commis dans la ville, elle revient immédiatement s'enrôler comme volontaire, dans une cellule d'aide psychologique puis auprès de la Croix-Rouge.

Fin juin, la jeune femme est honorée durant une cérémonie officielle par la municipalité de Boutcha. Mais quand elle se présente début juillet au service des migrations pour faire prolonger son permis de séjour, son passeport lui est confisqué 48 heures puis rendu avec un tampon: elle a 10 jours pour quitter l'Ukraine, sous peine d'expulsion.

"Refus massifs"

Depuis le mois de mai et la reprise progressive du travail dans les administrations ukrainiennes, les exemples du genre se sont multipliés.

Le Free Belarus Center (FBC), une ONG basée à Kiev venant en aide aux réfugiés politiques bélarusses, a publié en août avec d'autres organisations une lettre ouverte aux autorités ukrainiennes dénonçant "des refus massifs" d'accorder ou de prolonger des permis de séjour aux Bélarusses.

Ces refus sont d'autant plus incompréhensibles, écrivent les ONG, que Kiev assure officiellement n'avoir pas changé de politique migratoire envers les citoyens bélarusses et que beaucoup de ces derniers se sont massivement engagés en défense de l'Ukraine.

"Il est pour le moins injuste" de "punir" les Bélarusses pour la décision de leur président autoritaire Alexandre Loukachenko, non reconnu par Kiev, d'ouvrir son territoire à l'armée russe pour son assaut contre l'Ukraine, s'indigne FBC.

L'ONG estime à 10 000 personnes rien que le nombre d'exilés "politiques" bélarusses en Ukraine.

Les Russes d'Ukraine - qui sont 175 000 à y bénéficier d'un titre de séjour selon les chiffres officiels - disent vivre la même situation.

Andreï Sidorkine, 41 ans, habite depuis 17 ans en Ukraine, dont il était sur le point d'obtenir la nationalité quand la guerre a éclatée. Fin février, ses papiers sont volés mais quand il demande un nouveau permis de séjour à la réouverture des administrations, la réponse est négative.

Programmateur et musicien connu pour son engagement pro-ukrainien, il a porté l'affaire devant les tribunaux, sans trop savoir de quoi son avenir sera fait.

Revenir en Russie? "Hors de question! Je n'ai plus rien là-bas. Puis je risque d'y passer 15-20 ans" en prison, poursuit-il, expliquant avoir postulé pour l'armée ukrainienne au début de la guerre mais n'avoir pas été pris car étranger, puis avoir aidé à faire des cocktails Molotov et évacué des oeuvres d'art des musées de Kiev.

'Personne n'a besoin de nous'

Sur la messagerie Telegram, un groupe des "Russes en Ukraine" créé en mars, rejoint par près de 1.300 personnes, recueille les plaintes et les inquiétudes.

"Personne n'a encore été expulsé" d'Ukraine, insiste sous couvert d'anonymat une modératrice du groupe, Evguénia, qui n'envisage elle non plus pour rien au monde de revenir en Russie. Mais elle reconnaît des problèmes, "notamment dans les petites villes, près du front".

Le service ukrainien des migrations n'a pas répondu à la demande de commentaire de l'AFP au sujet de ces refus.

La Bélarusse Patsiomkina a elle obtenu l'annulation de sa mesure d'expulsion grâce à la mobilisation des autorités de Boutcha. Mais elle est dans un trou noir administratif, clandestine et ne pouvant pas travailler en Ukraine, sa patience arrivant à bout.

"Nous, les Bélarusses, sommes devenus des gens dont personne n'a besoin!", s'exprime-t-elle en laissant couler ses larmes. "Alors qu'on a le même ennemi que les Ukrainiens. Et que cet ennemi, il faut le battre, pas le fuir!"

Reportage AFP de Thibault MARCHAND