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L'Italie à la reconquête de la Méditerranée

Le Premier ministre italien Giorgia Meloni a participé à une conférence de presse à l'issue d'un sommet gouvernemental conjoint qui s'est tenu à la Villa Doria Pamphili à Rome.
Le Premier ministre italien Giorgia Meloni a participé à une conférence de presse à l'issue d'un sommet gouvernemental conjoint qui s'est tenu à la Villa Doria Pamphili à Rome. Tous droits réservés  Gregorio Borgia/2026 Copyright The AP
Tous droits réservés Gregorio Borgia/2026 Copyright The AP
Par Chaima Chihi
Publié le
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À mesure que l’influence française s’érode en Méditerranée, l'Italie cherche à s’imposer comme puissance moyenne incontournable dans la région. Selon Nizar Maqni, Rome déploie sa stratégie, mêlant énergie, stabilité et partenariat avec Washington.

Alors que la France a longtemps monopolisé la position de principale puissance européenne en Méditerranée, l’érosion progressive de son influence ouvre la voie à une redistribution des rôles régionaux, favorisant un retour de l'Italie sur le devant de la scène.

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Le politologue Nizar Maqni estime que le retour de l'Italie au centre de l'attention en Méditerranée relève d’une réactivation consciente d’un héritage stratégique profond. Selon lui, la Méditerranée a toujours été une extension naturelle de la mobilité italienne : depuis son unification au XIXe siècle, la géographie a poussé le pays plus au sud et à l'est que vers les profondeurs de l'Europe.

Cette réalité géopolitique est restée présente dans l'esprit des élites italiennes, malgré les contraintes imposées par l'équilibre des pouvoirs pendant les deux guerres mondiales et la guerre froide.

Sans disposer d'un vaste empire colonial comme la France ou la Grande-Bretagne, l'Italie a tenté de compenser cette lacune en construisant une influence économique et culturelle sur la rive sud de la Méditerranée. Cette approche a renforcé une conviction centrale : le rôle international de l'Italie ne peut être façonné à partir de Bruxelles uniquement, mais plutôt à partir de la Méditerranée, première sphère vitale de la politique de Rome.

La compréhension de l'action de Rome en Méditerranée est incomplète si l'on ne se réfère pas à l'expérience du "tsar de l'énergie" italien Enrico Mattei qui a fondé l' Eni dans les années 1950. À une époque où le marché mondial était dominé par les grandes compagnies pétrolières surnommées les "sept sœurs", il a choisi de briser ce monopole grâce à un nouveau modèle de partenariat avec les pays du Sud.

Cette vision s'est concrétisée en Afrique du Nord, où Enrico Mattei a établi des relations directes avec l 'Algérie, la Tunisie et la Libye, en proposant des contrats fondés sur le partage des bénéfices plutôt que sur l'exploitation traditionnelle. Cette approche avait une dimension politique évidente, visant à renforcer l'influence italienne indépendamment des centres de pouvoir traditionnels.

La mort d'Enrico Mattei en 1962 a marqué la fin d'une phase au cours de laquelle Rome a cherché à se forger un rôle international indépendant. Néanmoins, ce que l'on appelle le "modèle Mattei" reste présent dans la conscience stratégique du pays et est invoqué chaque fois que l'Italie souhaite redéfinir sa position et son rôle dans l'espace méditerranéen.

Raviver la mémoire stratégique en Italie

L'accession de Giorgia Meloni au poste de Premier ministre a ramené le discours méditerranéen au centre du débat politique en Italie, mais cette fois-ci de manière pragmatique. Issue de la droite nationaliste, Giorgia Meloni admet son admiration pour l'héritage d'Enrico Mattei, mais elle le réadapte au XXIe siècle.

Le "plan Mattei" défendu par son gouvernement vise à lier la sécurité énergétique européenne à la rive sud de la Méditerranée. Cette stratégie poursuit plusieurs objectifs convergents : renforcer la position de Rome au sein de l’Union européenne, réduire l’influence française dans l’espace méditerranéen et rassurer les États-Unis, en quête de partenaires régionaux capables de gérer efficacement les dossiers énergétiques et sécuritaires

Pour Nizar Maqni, la dynamique italienne s’inscrit dans le cadre théorique des "puissances moyennes" en relations internationales. Il s’agit d’États qui ne peuvent remodeler l’ordre mondial, mais disposent de ressources suffisantes pour influencer des régions spécifiques, notamment en période turbulences internationales

L'Italie correspond à ces caractéristiques : son économie est relativement importante, sa situation géographique est centrale, ses capacités militaires sont limitées mais efficaces au niveau régional, et elle dispose d'un réseau diplomatique étendu.

Le comportement d’une puissance moyenne se caractérise généralement par le pragmatisme, l’usage d’outils économiques et diplomatiques, et l’évitement de la confrontation directe avec les grandes puissances. Rome ne cherche donc ni à diriger l’Europe ni à rivaliser avec l’Allemagne, mais à s’imposer comme acteur de référence en Méditerranée.

L'histoire montre que les puissances moyennes prospèrent dans les moments où les grandes puissances sont préoccupées ou se retirent, ce qui se répète aujourd'hui avec la redéfinition des priorités des États-Unis et les divisions internes en Europe. Ce contexte ouvre un espace plus large à des pays comme l'Italie et la Turquie pour renforcer leur présence régionale et redéfinir leur rôle en Méditerranée.

L'érosion du leadership français

Selon Nizar Maqni, le paysage méditerranéen reflète aujourd'hui une rivalité complexe entre puissances moyennes, mais inégale en termes stratégiques.

Longtemps considérée comme le leader naturel de l'espace méditerranéen, La France est confrontée à un net déclin de son influence en raison de ses échecs au Sahel africain, de sa faible capacité à imposer son agenda en Libye et au Liban, des tensions dans ses relations avec l'Algérie et des contradictions dans sa position au sein de l'Union européenne.

Ce déclin ne signifie pas la sortie de la France de la Méditerranée, mais plutôt la perte de sa capacité à monopoliser la décision et à donner le rythme régional. En revanche, l'Italie profite de ce vide, notamment en Afrique du Nord, où l'aversion pour les politiques françaises est devenue un facteur d'influence politique.

La Turquie suit une logique différente, basée sur la projection d'une puissance montante aux tendances expansionnistes, avec une présence militaire directe en Libye et en Méditerranée orientale, ce qui en fait un acteur incontournable, mais soulève en même temps des sensibilités régionales.

Nizar Maqni conclut que l'Italie occupe une position intermédiaire entre les deux modèles : elle n'est ni une ancienne puissance coloniale comme les Français, ni un acteur militaire dur comme les Turcs, mais plutôt un acteur flexible qui comble les vides de pouvoir par des outils doux tels que le secteur de l'énergie, l'investissement et la diplomatie économique. Cette approche donne à Rome une plus grande marge de manœuvre et rend sa présence moins suspecte pour ses partenaires de la rive sud de la Méditerranée.

Rapprochement de Rome et Washington

La relation entre l'Italie et les États-Unis est la pierre angulaire de la compréhension des ambitions méditerranéennes de Rome, car elle fournit un cadre stratégique qui élargit sa marge de manœuvre dans la région.

Nizar Makni explique que cette relation repose sur une logique fonctionnelle claire : Washington cherche des partenaires capables de gérer des dossiers sensibles sans drainer ses ressources directes, tandis que Rome se présente comme un acteur qualifié pour traiter les questions de migration, d'énergie et de stabilité de l'Afrique du Nord.

Il ne s'agit pas d'une dépendance totale à l'égard de la politique américaine, mais plutôt d'une intersection d'intérêts qui s'aligne sur les priorités de l'Italie.

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