Une nouvelle étude met en lumière un angle mort méthodologique dans la mesure de l’élévation du niveau de la mer.
La hausse du niveau de la mer provoquée par le changement climatique pourrait menacer des dizaines de millions de personnes de plus que ce qu'avaient estimé les scientifiques et les pouvoirs publics. Une nouvelle étude, publiée le 4 mars, met en lumière des hypothèses erronées sur la hauteur réelle actuelle des eaux côtières.
Les chercheurs ont examiné des centaines d'études scientifiques et d'évaluations des risques, et ont calculé qu'environ 90 % d'entre elles sous-estimaient la hauteur de référence des eaux côtières d'environ 30 centimètres en moyenne, selon la étude publiée dans la revue Nature (source en anglais). Le problème est beaucoup plus fréquent dans le Sud global, le Pacifique et l'Asie du Sud-Est, et moins marqué en Europe et sur les côtes atlantiques.
En cause, un décalage entre la manière dont on mesure l'altitude de la mer et celle des terres, explique le co-auteur de l'étude Philip Minderhoud, professeur d'hydrogéologie à Wageningen University & Research, aux Pays-Bas.
« Angle mort méthodologique » dans la mesure du niveau des eaux côtières
Pour Minderhoud, il s'agit d'un « angle mort méthodologique ». Chaque méthode mesure correctement son propre domaine, dit-il. Mais là où la mer rencontre la terre, de nombreux facteurs ne sont souvent pas pris en compte lorsque l'on utilise des satellites et des modèles terrestres.
Les études qui évaluent les impacts de l'élévation du niveau de la mer « ne tiennent généralement pas compte du niveau réellement mesuré, elles prennent donc cette valeur de zéro mètre » comme point de départ, explique l'autrice principale, Katharina Seeger, de l'université de Padoue, en Italie. Dans certaines zones de l'Indo-Pacifique, ce niveau de référence se situe presque à un mètre, ajoute Minderhoud.
Pour le dire simplement, de nombreuses études supposent un niveau de la mer sans vagues ni courants, alors qu'en réalité, au bord de l'eau, les océans sont constamment agités par le vent, les marées, les courants, les variations de température et des phénomènes comme El Niño, expliquent Minderhoud et Seeger.
En corrigeant la hauteur de référence des côtes, l'étude conclut que si les mers montent de légèrement plus d'un mètre – comme le prévoient certaines projections d'ici la fin du siècle –, les eaux pourraient submerger jusqu'à 37 % de terres en plus et menacer entre 77 et 132 millions de personnes supplémentaires, indique l'étude.
Cela compliquerait la planification et le financement de l'adaptation aux impacts d'un monde qui se réchauffe.
La montée des eaux met les populations en danger
« Ici, de très nombreuses personnes sont exposées à un risque d'inondations extrêmes bien plus élevé qu'on ne le pensait », explique Anders Levermann, climatologue à l'Institut de Potsdam pour la recherche sur les impacts du climat, en Allemagne, qui n'a pas participé à l'étude. Et l'Asie du Sud-Est, où les auteurs constatent l'écart le plus important, est la région qui compte déjà le plus grand nombre d'habitants menacés par la montée du niveau de la mer, ajoute-t-il.
Minderhoud cite les États insulaires de cette région comme l'un des endroits où la réalité de cet écart se fait le plus durement sentir.
Pour la militante climatique Vepaiamele Trief, 17 ans, ces projections n'ont rien d'abstrait. Sur son île natale, dans l'archipel du Vanuatu, dans le Pacifique Sud, le rivage a visiblement reculé au cours de sa courte vie : les plages s'érodent, les arbres côtiers sont déracinés et certaines maisons ne se trouvent plus qu'à peine à un mètre de la mer à marée haute.
Sur l'île de sa grand-mère, Ambae, une route côtière reliant l'aéroport à son village a dû être déviée vers l'intérieur des terres à cause de l'avancée de la mer. Des tombes ont été englouties et c'est tout un mode de vie qui se sent menacé.
« Ces études, ce ne sont pas juste des mots sur du papier. Ce ne sont pas seulement des chiffres. Elles concernent les moyens de subsistance réels des gens », dit-elle. « Mettez-vous à la place de nos communautés côtières : leurs vies vont être complètement bouleversées par la montée des eaux et le changement climatique. »
Attention au point de départ
Cette nouvelle étude cherche avant tout à coller à la réalité du terrain.
Des calculs qui peuvent être justes pour l'ensemble des océans ou pour les terres ne le sont plus vraiment à ce point d'intersection crucial entre l'eau et la terre, expliquent Seeger et Minderhoud. C'est particulièrement vrai dans le Pacifique.
« Pour comprendre de combien une portion de terre se trouve au-dessus de l'eau, il faut connaître l'altitude du sol et celle de l'eau. Or, ce que montre cet article, c'est que la grande majorité des études se contentent de supposer que le zéro de leur jeu de données topographiques correspond au niveau de l'eau. Alors qu'en réalité, ce n'est pas le cas », explique Ben Strauss, spécialiste de l'élévation du niveau de la mer et directeur général de Climate Central. Son étude de 2019 (source en anglais) fait partie des rares travaux que le nouvel article considère comme corrects sur ce point.
« C'est simplement le niveau de référence à partir duquel on part que les gens se trompent », ajoute Strauss, qui n'a pas participé à ces travaux.
Un problème à relativiser, selon certains scientifiques
D'autres scientifiques extérieurs à l'étude estiment toutefois que Minderhoud et Seeger exagèrent peut-être l'ampleur du problème.
« Je pense qu'ils exagèrent un peu les conséquences pour les études d'impact : le problème est en réalité bien compris, même s'il est traité d'une manière qui pourrait sans doute être améliorée », estime Gonéri Le Cozannet, chercheur au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), le service géologique français. La plupart des aménageurs locaux connaissent bien leurs enjeux côtiers et planifient en fonction, ajoute Robert Kopp, spécialiste du niveau de la mer à l'université Rutgers.
C'est le cas au Viêt Nam, pourtant situé dans une zone à fort impact, souligne Minderhoud. Les autorités y disposent, selon lui, d'une connaissance précise des altitudes.
Ces résultats interviennent alors qu'un nouveau rapport de l'UNESCO (source en anglais) alerte sur d'importantes lacunes dans la compréhension de la quantité de carbone absorbée par l'océan. Ce rapport indique que les modèles divergent de 10 à 20 % dans l'estimation de l'ampleur de ce puits de carbone, ce qui pose la question de la fiabilité des projections climatiques mondiales qui s'y appuient.
Pris ensemble, ces travaux suggèrent que les gouvernements élaborent leurs plans face aux risques côtiers et climatiques avec une vision incomplète de l'évolution des océans.
« Quand l'océan se rapproche, il emporte bien plus que les terres dont nous profitions autrefois », souligne Thompson Natuoivi, chargé des questions climatiques pour Save the Children Vanuatu.
« La montée du niveau de la mer ne modifie pas seulement notre littoral, elle transforme nos vies. Nous ne parlons pas d'un avenir lointain, nous parlons de ce qui se passe maintenant. »