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"J'aurais fait ce dessin de toute façon. On ne vit qu'une fois" : Macha et Alexeï Moskaliov sont arrivés en France

Alexei et Masha Moskalyov à leur arrivée à Paris, le 12 mars 2026.
Alexei et Masha Moskalyov à leur arrivée à Paris, le 12 mars 2026. Tous droits réservés  Семейный архив Москалёвых
Tous droits réservés Семейный архив Москалёвых
Par Ioulia Poukhli
Publié le
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Deux ans de prison et séparé de sa fille à cause d'un dessin. C'est la sentence dont a écopé un père russe, accusé d'avoir critiqué l'offensive en Ukraine et qui s'est vu retirer la garde de son enfant qu'il élève seul.

En avril 2022, Macha Moskaliova, 12 ans, élève de sixième année dans une école de la ville d'Efremov, dans la région de Toula (300 km au sud de Moscou), a dessiné en cours d'arts plastiques une femme ukrainienne protégeant son enfant des missiles en provenance de Russie.

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Sur le drapeau jaune et bleu, à gauche, on peut lire "Gloire à l'Ukraine", et sur le drapeau russe, à droite, "Non à la guerre/Poutine"..

Depuis ce jour, la vie de Macha et de son père célibataire Alexeï a changé à jamais.

Une procédure administrative a été ouverte contre Alexeï pour avoir "discrédité l'armée", comme la novlangue krémlinienne taxe toute tentative de raconté sa vérité sur la guerre en Ukraine, ou même la mention du mot "guerre", vu qu'en Russie, on ne connaît que 'l'opération militaire spéciale".

Il a eu droit après à une procédure pénale... pour "discrédit répété". Le régime de Kremlin qui affirme "libérer" les Ukrainiens des neonazis au pouvoir, n'a pas apprécié la vérité sur les crimes perpétrés par les Russes à Boutcha, dans la banlieue de Kyiv, qu'Alexeï a partagé sur ses réseaux sociaux.

Macha est placée dans un "centre de réhabilitation", sans aucun doute destinée à une rééducation patriotique.

Alexey, qui a tenté de s'échapper, a été illégalement détenu au Bélarus, battu et extradé vers la Russie, où il a été condamné et envoyé dans une colonie. Après sa libération en 2024 et ses retrouvailles avec sa fille, Alexeï a compris qu'il n'y aurait pas de vie pour eux en Russie.

Dessin de Masha Moskalyova lors d'un cours d'art dans une école d'Efremov, dans la région de Toula, en avril 2022.
Le dessin de Masha Moskalyova lors d'un cours d'art dans une école d'Efremov, dans la région de Toula, en avril 2022. Архив семьи Москалёвых.

Avec l'aide de l' ONG inTransit, le père et la fille ont pu se rendre en Arménie, où ils ont demandé un visa humanitaire en Allemagne. Après presque un an d'attente, Alexeï et Macha ont fait la même demande auprès de l'ambassade de France et, un mois et demi plus tard, ont atterri à Paris.

Euronews : Beaucoup de gens en Russie et à l'étranger ont suivi votre histoire parce que, d'une part, elle semble incroyable (tant de procès à cause d'un dessin d'enfant), mais d'autre part, elle concentre l'essence de la Russie d'aujourd'hui dans un prisme. Revenons à ce jour de la fin avril 2022 qui a bouleversé votre vie. Probablement, vous vous souvenez de tout à quelques minutes près ? Ou au contraire, l'avez-vous oublié comme un terrible rêve ?

Macha Moskaliova: Le professeur est venu en classe et a fixé un thème : tous les enfants devaient faire un dessin pour soutenir les troupes russes, pour soutenir la guerre. Lorsque j'ai commencé à faire mon dessin, je me suis retournée : tous les enfants, comme un seul homme, dessinaient des chars d'assaut, les lettres Z (symbole non officiel de la campagne russe en Ukraine - NDLR), "Gloire à la guerre !" Et moi, j'ai commencé à dessiner la vérité.

Alexeï Moskaliov : C'était en 2022, vers la fin avril. Macha est rentrée en courant à la maison et s'est plainte : "Papa, j'ai peur d'aller à l'école : des policiers sont venus, ils ont essayé de m'arrêter, ils m'ont empêché d'aller en cours". J'ai répondu : "Macha, ne t'inquiète pas, je viendrai te chercher à l'école le lendemain". Le lendemain, je suis venu à l'école, j'étais dans le foyer, j'attendais la fin des cours. Le directeur de l'école m'a vu et a appelé les policiers, qui se sont pointés 5 minutes plus tard. Deux agents sont allés dans le bureau du directeur et dans la classe de Macha, deux - un homme et une femme - sont restés avec moi. Ils se sont enquis de mon nom de famille et ont commencé à me demander : "Savez-vous ce que fait votre fille et pourquoi nous sommes ici avec vous ?" Cela m'a bien sûr beaucoup surpris et j'ai demandé : "Qu'est-ce qui ne va pas exactement ?" C'est n'est qu'alors que j'ai vu le dessin de Macha, dont j'ignorais l'existence auparavant.

Euronews : La tradition des dessins d'enfants contre la guerre (contre le militarisme américain, par exemple) était pourtant fermement ancrée en Union soviétique et faisait partie de la propagande d'Etat. Selon vous, qu'est-ce qui a mal tourné en avril 2022 ?

Alexeï Moskaliov: Ce qui se passe aujourd'hui dans la Russie de Poutine, je tiens à le souligner, pas juste en Russie, mais exactement dans la Russie criminelle de Poutine, cela n'arrivait pas même sous l'Union soviétique, même si je suis loin d'être un fan de l'URSS. Nous ne pouvions même pas imaginer une telle chose à l'époque : que des enfants soient persécutés pour leurs opinions, pour leurs déclarations, pour leurs dessins !

Euronews : Pouviez-vous imaginer à l'époque ce qui suivrait ? Comment voyez-vous les choses aujourd'hui ?

Macha Moskaliova: En Russie, les gens ont peur, ils se taisent parce qu'ils ont peur. Beaucoup ont une famille, ils ne veulent pas la perdre, ils ne veulent pas gâcher leur vie. Si on m'avait dit à ce moment-là ce que l'avenir nous réservait, à mon père et à moi, je pense que j'aurais quand même fait ce dessin. On ne vit qu'une fois (rires). Même si je devais affronter tous ces problèmes, sinon je n'aurai pas connu cette fin heureuse (l'arrivée en France) et un début intéressant pour une nouvelle vie. Le dessin est le début d'une autre histoire. J'ai dessiné, cela a interpellé les autorités. Après ce dessin, elles ont commencé à consulter les réseaux sociaux de mon père et ont trouvé des commentaires, des déclarations contre les autorités et ont ouvert une enquête criminelle.

Alexeï Moskaliov: Dans mes réseaux, ils ont trouvé des messages sur les crimes commis à Boutcha, en Ukraine, où les soldats russes ont commis des actes barbares contre les civils : vols, viols, exécutions sommaires. J'ai mis tout cela sur l'Internet, où j'ai reçu beaucoup de soutien. J'avais environ 6 000 amis et un millier d'abonnés à Odnoklassniki (Copains de classe, analogue de Facebook en Russie - NDLR). Et lorsqu'ils m'interrogeaient, ils me disaient toujours : "Si tu avais dit tout cela dans ta cuisine avec un ami ou des connaissances, tu aurais pu éviter tout cela. Mais comme il s'agit de médias sociaux, tout se propage assez rapidement." Pour les autorités, cela semblait très dangereux.

Euronews : On vous a dit à plusieurs reprises que Macha avait été "mal élevée". Quel regard portez-vous sur cette affaire aujourd'hui ?

Alexeï Moskaliov : Dès le premier dossier administratif, lors des interrogatoires de la police puis du FSB (ex-KGB - NDLR), on m'a toujours dit que j'élevais ma fille de manière incorrecte, "antipatriotique". J'ai toujours posé la question suivante : "Qu'est-ce que vous considérez comme patriotique et en quoi mon éducation est-elle erronée ?"

On me criait : "T'es un enfant ou quoi? Tu réalises pas que nous sommes en guerre contre l'Ukraine, que nous avons une opération spéciale?". À cela, je répondais toujours : "C'est vous qui faites la guerre, vous menez une opération spéciale. Ma fille et moi n'avons rien contre l'Ukraine et encore moins contre son peuple".
Alexeï Moskaliov
Dissident russe

Euronews : Qu'est-ce qu'ils auraient dit sur votre éducation, Macha, s'ils savaient qu'aujourd'hui vous animez une chaîne Telegram sur les prisonniers politiques ?

Masha Moskvaliova : Oui, je maintenais ce canal, on me l'a transmis. On y soutenait les prisonniers politiques, on y écrivait sur les dissidents bien avant moi, on y organisait des collectes. Après que la chaîne m'a été confiée, j'ai commencé à publier des articles sur les crimes commis en Russie, y compris sur les prisonniers politiques. Mais lorsque ma mère m'a appelé pour me dire que la police et l'administration me recherchaient, j'ai suspendu la chaîne et je n'y suis plus retourné depuis. Cela n'a pas duré longtemps : un mois ou deux, trois tout au plus.

Alexeï Moskaliov: C'était en 2025, entre octobre et décembre.

Euronews : Après avoir purgé votre peine, en 2024, vous êtes parti assez rapidement. Était-il évident pour vous que la vie en Russie n'était plus possible ?

Alexeï Moskaliov : Lorsque j'étais dans la colonie, en prison, je n'avais pas initialement prévu de quitter la Russie. En dernier recours, je pensais que s'il y avait des problèmes dans ma ville, je déménagerais dans une autre ville jusqu'à ce que tout se calme et qu'on l'oublie. Mais pendant mon incarcération, des agents du FSB sont venus me voir à deux reprises, m'ont interrogé et, à la fin de chaque interrogatoire, m'ont toujours dit : "Nous ne vous laisserons pas tranquille, même après votre libération. Nous vous rendrons visite, nous viendrons vous voir, nous allons fouiller les dossiers dans votre ordinateur, ou vos réseaux sociaux, nous vous convoquerons pour des entretiens "préventifs". Nous ne vous donnerons pas un bon emploi dans votre ville, nous ne vous laisserons pas non plus fonder une entreprise". En d'autres termes, ils m'ont clairement fait comprendre qu'ils me persécuteraient pour le reste de ma vie. Je n'étais pas tant préoccupé par mon sort que par celui de ma fille : elle doit terminer l'école et recevoir une éducation. J'ai compris qu'elle n'aurait pas d'avenir là-bas non plus.

Macha Moskaliova: Je dirai même plus : si les gens ont la possibilité de partir à l'étranger, de sortir leur famille, ils devraient le faire à la première occasion. Et (au moins) retirer les enfants des écoles, les transférer à l'enseignement à distance. Car dans les écoles russes, il n'y a pas d'éducation, il n'y a que de la propagande.

Des personnes regardent par la fenêtre d'un train du ministère russe de la Défense portant l'inscription "La force dans la vérité", Rostov-sur-le-Don, 3 mars 2024.
Des personnes regardent par la fenêtre d'un train du ministère russe de la Défense portant l'inscription "La force dans la vérité", Rostov-sur-le-Don, 3 mars 2024. AP Photo

Euronews : Lundi soir, Pavel Talankin, qui a filmé des cours de propagande dans une école de l'Oural, a reçu l'Oscar du meilleur film documentaire(source en anglais). Lui aussi a quitté la Russie et fait sortir clandestinement les images. Manifestement, il n'y a pas de place pour la dissidence dans la Russie d'aujourd'hui.

Alexeï Moskaliov: Non. Et en plus, on serre les vis de plus en plus fort. Cela devient de plus en plus fou. Considérez ceci : ils commencent l'entraînement militaire avec les enfants, dès leur plus jeune âge. Les militaires viennent à la maternelle, chez les enfants, mettent des uniformes militaires, des casquettes et les font marcher, défiler, crier "Pour SVO (acronyme russe d'"opération militaire spéciale" - NDLR) ! Pour Poutine !" En outre, il y a même les vidéos où ils viennent dans une maternité et mettent une pilotka (képi de guerre russe - NDLR) à un bébé à peine né. À l'école, ils ont introduit une nouvelle "Leçon sur les choses importantes", où il y a une propagande constante sur des sujets patriotiques, qui dépasse toutes les limites.

Macha Moskaliova : J'ai vecu en Russie pas longtemps, donc je n'aime donc pas beaucoup mon pays ni ma ville. Le régime en Russie ne changera pas comme ça, le peuple ne renversera pas le régime comme ça. Et le peuple ne changera pas même si le gouvernement change comme par magie pour le mieux.... Un autre président peut prendre la place de celui-ci. Peut-être que les choses changeront un jour, mais certainement pas dans les dix prochaines années.

Alexeï Moskaliov: Historiquement, il n'y a pas de libre choix en Russie, les gens ne peuvent pas vraiment choisir le type de gouvernement qu'ils veulent. Je pense que même si, par miracle, Poutine est renversé par ses proches ou par le peuple, il est peu probable qu'un président démocratique s'installe. C'est exclu. Le plus probable est que les autorités le remplaceront par quelqu'un qui lui ressemble. Plusieurs générations doivent passer, me semble-t-il.

Euronews : Quels sont vos projets de vie en France ? Qu'y a-t-il sur votre liste sous le N°1 ?

Alexeï Moskaliov: La première chose à faire est de finaliser tous les documents nécessaires, de demander le statut de réfugié politique et de résoudre la question du logement. Il est très probable que nous déménagions à Strasbourg. Strasbourg est à la frontière avec l'Allemagne, et nous avons beaucoup d'amis qui vivent là-bas et qui nous ont soutenues, ma fille et moi, lorsque j'étais en détention.

Macha Moskaliova: J'aimerais aller dans une école française, pour apprendre le français. Peut-être que j'irai dans une école d'art. Je peins des portraits, j'aime dessiner depuis mon enfance. Je pense donc que la vie sera liée à cela. Récemment, lorsque nous vivions en Arménie, j'ai même peint des portraits sur commande.

Euronews : Comment vous sentez-vous maintenant que vous êtes enfin en Europe ?

Macha Moskaliova: La liberté ! Dans tout : dans les gens, dans leur mentalité, dans leur comportement, dans leur beauté (rires).

Alexeï Moskaliov : Je voudrais remercier les autorités françaises. Le 25 janvier, nous avons été convoqués à l'ambassade de France à Erevan, où nous avons présenté nos documents. Le 10 mars, on nous a délivré des visas et le 11, nous nous sommes envolés pour Paris. En ce qui concerne l'Allemagne, comme vous le savez, nous avons attendu un visa pendant très longtemps, nous étions en suspens, bien que le ministère allemand des Affaires étrangères ait approuvé notre dossier et l'ait transmis au ministère de l'intérieur pour examen. Malheureusement, à ce moment-là, le programme de délivrance de visas aux citoyens de Russie et du Bélarus a été suspendu. Nous nous sommes retrouvés dans une situation de suspension et avons attendu une réponse écrite des autorités officielles - soit un refus, soit une autorisation. Malheureusement, nos attentes là ont été vaines.

p.s. Euronews a contacté le ministère français des Affaires étrangères pour lui demander de commenter la décision de délivrer un visa humanitaire et une autorisation d'entrée temporaire aux Moskaliov : "La France délivre aux ressortissants russes des visas au cas par cas, en fonction de la situation de chaque demandeur, et dans le plein respect des lignes directrices de la Commission européenne sur l’harmonisation des pratiques de délivrance de visas Schengen révisées en septembre 2022, dont elle soutient tant le contenu que la mise en œuvre. Le MAE ne communique pas sur les cas individuels", nous a répondu une source diplomatique.

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