Suite à l'invasion russe de grande échelle en Ukraine, beaucoup de Russes ont quitté le pays. Après un certain reflux, dès fin 2025 cette tendance est à nouveau en hausse. Las, l'obtention d'un "passeport étranger", c'est la croix et la bannière pour de nouveaux migrants ou de "simples touristes".
Les Russes se trouvent dans l'impossibilité de prendre rendez-vous dans les antennes du ministère de l'Intérieur ou postes de police pour demander et recevoir des "passeports étrangers" - document de circulation internationale qui se double d'un "passeport intérieur", analogue à la CNI.
Et ce, dans le contexte d'un regain d'intérêt pour l'émigration.
Cette situation est rapportée à la fois par les citoyens eux-mêmes sur les réseaux sociaux et par les médias, comme le montre l'analyse des données du portail officiel centralisé "Services d'État" (Госуслуги) par le média d'opposition "Verstka".
À Moscou, lorsqu'un journaliste a cherché un RDV pour l'obtention d'un passeport biométrique, aucune agence "libre" ou "modérément occupée" du ministère de l'Intérieur ne lui a été proposée, chacun des centres (plus d'une centaine) a été répertorié comme "très occupé", et un avertissement sur la difficulté de prendre un rendez-vous est apparu à l'écran.
La situation était similaire à Saint-Pétersbourg, Iekaterinbourg, Kazan et Krasnodar. À Novossibirsk, pour six services surchargés, il y en avait un avec la mention "moyen", et à Samara, il y en avait deux.
Entre-temps, une utilisatrice de Threads a écrit (en russe) qu'elle et son mari n'ont pas pu obtenir de documents à Moscou depuis décembre de l'année dernière. Une autre, résidant à Saint-Pétersbourg, a indiqué qu'elle n'avait pas pu préparer son passeport à cause des files d'attente. Ekaterina, originaire Iekaterinbourg, a été confrontée à une situation similaire. Elle a déclaré (en russe) qu'elle n'avait pas pu retirer son passeport depuis le 4 mars "à cause des énormes files d'attente".
Rumeurs de mobilisation
Les difficultés rencontrées dans le traitement des documents permettant de quitter le pays coïncident avec l'intérêt croissant des résidents russes pour l'émigration et la relocalisation. Les statistiques correspondantes des requêtes Google Trends ont également été relevées (en russe)par "Verstka".
La publication a étudié la dynamique des requêtes sur le thème "quitter la Russie", notant qu'en février 2026, les recherches correspondantes ont bondi de 2,5 fois par rapport au février il y a un an, et qu'en mars, les statistiques des requêtes ont continué à grimper.
Cette tendance s'intensifie dans un contexte de dégradation de la situation économique, de restrictions d'accès à Internet dans les régions et à Moscou, de recrutement d'étudiants pour aller combattre en Ukraine et de rumeurs persistantes sur une éventuelle nouvelle vague de mobilisation, dont beaucoup craignent qu'elle ne conduise à la fermeture de la frontière pour les personnes d'âge de service militaire (jusqu'à 30 ans en service actif pour les soldats, et jusqu'à 70 ans pour les officiers de réserve).
Et, comme le montre l'analyse des réseaux sociaux, de nombreux utilisateurs font le lien entre ces événements, considérant les restrictions d'Internet comme le signe avant-coureur de nouvelles mesures impopulaires de la part du Kremlin.
Officiellement, les autorités réfutent ces craintes, affirmant qu'il n'y a pas de pénurie de personnel dans les forces armées. En même temps, une "mobilisation partielle" lancée par Vladimir Poutine en septembre 2022 reste techniquement toujours active, vu que le décret présidentiel n'a pas été annulé ou rendu juridiquement caduc depuis.
"Tout le monde est fatigué, et pas seulement par des blocages"
Selon une récente enquête menée auprès des lecteurs de Meduza (en russe)sur l'impact des perturbations de l'internet sur la vie privée, plusieurs personnes interrogées dans ce petit échantillon ont déclaré vouloir quitter le pays, y compris des femmes qui n'étaient pas soumises à la conscription militaire.
Beaucoup parlent de "fatigue, pas seulement à cause des blocages", de "vie sur le qui-vive", de risque de perdre son emploi à cause des restrictions, et de "retour aux années 2010, où il n'y a pas de communication".
Sur les réseaux sociaux, on trouve de nombreuses comparaisons entre la situation actuelle en Russie, en Corée du Nord et en Chine à ce sujet.
D'autant plus que l'attaché de presse du président russe, Dmitri Peskov, a exhorté les Russes à se préparer à des coupures d'internet prolongées. Le Kremlin a expliqué cela par les intérêts de sécurité des citoyens face à l'utilisation par l'Ukraine de "méthodes d'attaque de plus en plus sophistiquées", cite-le RBC (en russe).
En même temps, beaucoup associent les coupures d'internet avec la construction en Russie d'"internet souverain", autarcique, sur le modèle nord-coréen, avec seulement les "listes blanches" de sites autorisés (très peu nombreux, essentiellement les services et les médias d'État) accessibles aux simples mortels.
Quitter le pays pour une longue période ou pour de bon - et cela est reconnu à la fois par les utilisateurs des médias sociaux et les sondeurs des médias anti-Poutine - est une mesure complexe et exigeante qui nécessite une préparation. Ce n'est pas une coïncidence si un grand nombre de ceux qui sont partis à la suite de la mobilisation de 2022 sont revenus (source en russe). Le Kremlin affirme que "près de la moitié de ceux partis sont rentrés" entre 2022 et l'hiver 2025, tandis que les experts de l'Institut de recherche économique appliquée de l'Académie russe de l'économie nationale et de l'administration publique tempèrent, en évoquant le chiffre d'environ 10 %.
Parmi les raisons invoquées pour ce retour figurent la nécessité de s'occuper de parents restés en Russie, l'incapacité à trouver un bon emploi à l'étranger, les obligations financières et les problèmes liés à la prolongation de leur permis de séjour à l'étranger.
Les Russes qui possèdent un "passeport étranger" peuvent partir pour une période limitée sans visa dans une centaine de pays, dont les pays de la CEI, ainsi que la Thaïlande, la Turquie, le Monténégro et le Viêt Nam.
Selon les données du sondeur pro-pouvoir VTsIOM en l'automne 2022, seul un tiers (29 %) des Russes possédaient un passeport étranger. Et l'été dernier, le service "Kupibilet" a calculé que 47 % des citoyens n'ont pas ce document leur permettant de quitter le pays, que 29 % n'en ont jamais eu et 22 % l'ont laissé expirer.