L’absence de la Géorgie du sommet de l’OTAN en Turquie, une première pour ce partenaire historique de l’Alliance, alimente les critiques sur l’isolement diplomatique croissant de Tbilissi et le recul de ses relations avec les Occidentaux.
Les milieux politiques et la société civile géorgiens sont agités par une nouvelle polémique : pourquoi le gouvernement n’a-t-il, une fois encore, pas été invité au sommet de l’OTAN en Turquie ni aux principaux rendez-vous politiques et sécuritaires régionaux ? Pour nombre d’observateurs, cette absence pourrait illustrer l’isolement croissant de Tbilissi sur la scène internationale.
Comme lors des précédents sommets, plusieurs partenaires de l’OTAN – le Qatar, les Émirats arabes unis, le Japon, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande, l’Australie ainsi que l’Ukraine – ont été conviés à Ankara pour participer à des discussions consacrées à la sécurité régionale. En revanche, pour la première fois, la Géorgie, longtemps considérée comme l’un des partenaires les plus proches de l’Alliance, ne figurait ni au programme officiel du sommet ni parmi les forums parallèles.
Depuis une décennie, Tbilissi présente son rapprochement avec l’Union européenne et l’OTAN comme un axe stratégique de sa politique étrangère. Son absence de l’agenda de l’Alliance a donc relancé le débat sur une éventuelle perte d’influence et de crédibilité du pays auprès de ses partenaires occidentaux.
Les responsables du parti au pouvoir, Rêve géorgien, assurent toutefois que le sommet d’Ankara ne comprenait pas le format de réunions auxquelles la Géorgie participait traditionnellement et rejettent toute idée d’un isolement diplomatique.
Le député Irakli Kirtskhalia a ainsi déclaré à la presse à Tbilissi : "Nous n’avons aucun problème à participer au sommet. Demandez aux organisateurs pourquoi nous ne sommes pas représentés."
Le ministère géorgien des Affaires étrangères a précisé que la ministre Maka Bochorishvili devait participer en Turquie à un événement distinct, intitulé "Allies in Ankara", organisé dans le cadre de la Conférence de Munich sur la sécurité. Les détracteurs du gouvernement ont toutefois souligné que cette rencontre était sans lien avec le sommet de l’OTAN.
"C’est une occasion importante pour la Géorgie de présenter ses positions et son rôle régional à ses partenaires", a fait valoir Bochorishvili.
Grigol Gegelia, représentant du parti d’opposition Lelo, a répliqué que, pour la première fois dans l’histoire du pays, la Géorgie n’était pas représentée au sommet de l’OTAN lui-même.
Dans le même temps, le président géorgien Mikheil Kavelashvili s’est rendu à Téhéran pour assister aux funérailles du défunt ayatollah Ali Khamenei, aux côtés d’un nombre limité d’autres dirigeants régionaux.
Pour l’analyste politique Paata Zakareishvili, l’absence d’invitation aux discussions de l’OTAN sur la sécurité régionale traduit une perte de confiance des partenaires occidentaux envers la Géorgie.
"La Géorgie est ignorée. Certains considèrent qu’il vaut mieux ne pas entretenir de relations avec elle, car personne ne sait quelles informations elle pourrait transmettre à la Russie. Le pays est perçu comme un État peu fiable, vulnérable et toxique", estime-t-il.
Selon lui, "la Géorgie aurait dû être présente à ce sommet en tant qu’invitée d’honneur", compte tenu de son rôle stratégique en mer Noire et dans le Caucase.
"Des pays qui ne sont pas membres de l’OTAN participeront au sommet en Turquie. La Géorgie aspire à rejoindre l’Alliance. Elle avançait autrefois aux côtés de l’Ukraine sur cette voie", rappelle-t-il.
"Aujourd’hui, la Géorgie n’est plus prise en compte nulle part. Nous ne remplissons plus les conditions requises et c’est l’une des raisons pour lesquelles nous ne sommes plus invités à rejoindre le groupe de pays auquel nous aurions dû appartenir", ajoute-t-il.
L’ancien ambassadeur de Géorgie auprès de l’OTAN, Levan Dolidze, partage ce constat. Selon lui, "la Géorgie est aujourd’hui de facto en confrontation avec ses anciens partenaires stratégiques, ce qui affecte clairement ses relations avec l’OTAN et l’Union européenne", tandis qu’"une politique étrangère qui conduit à l’isolement international porte gravement atteinte aux intérêts nationaux".
"Il fut un temps où la Géorgie était le partenaire le plus précieux de l’OTAN. Malheureusement, ce statut est désormais remis en question. Dans ce cas précis, l’absence de la Géorgie est liée à l’agenda de l’Alliance. Mais ce qui est bien plus préjudiciable, c’est son absence des discussions au sein de l’Union européenne", poursuit-il.
À la fin de l’année 2025, le Premier ministre Irakli Kobakhidze affirmait pourtant à Euronews que la trajectoire européenne de la Géorgie demeurait "stable et irréversible" et que l’objectif d’une adhésion à l’UE d’ici à 2030 était "réaliste et atteignable", malgré les tensions entre Tbilissi et Bruxelles après la suspension, par les deux parties, des négociations d’adhésion.
L’Union européenne avait accordé à la Géorgie le statut de candidate en décembre 2023, avant de suspendre pour une durée indéterminée le processus d’adhésion et de réduire son aide financière en juin dernier, à la suite de l’adoption de la loi sur "l’influence étrangère", dénoncée par Bruxelles comme un texte d’inspiration russe et contraire aux principes démocratiques. Cette décision était intervenue dans un contexte de vastes manifestations antigouvernementales à Tbilissi.
Après la victoire de son parti aux élections législatives d’octobre 2025, Kobakhidze a annoncé la suspension des discussions sur l’adhésion à l’UE jusqu’en 2028, dénonçant ce qu’il qualifiait de "chantage" et de "manipulations" de la part de certains responsables européens. Dans un entretien accordé à Euronews en novembre, il estimait que "la balle était dans le camp de Bruxelles".
Si un début de rapprochement entre Tbilissi et l’Union européenne avait ensuite laissé entrevoir une reprise des négociations, cette dynamique s’est essoufflée au cours des six derniers mois.
Lors d’un forum organisé à Antalya plus tôt cette année, Kobakhidze a affirmé que la Géorgie entendait s’imposer comme un pont entre l’Europe et l’Asie ainsi qu’un hub régional pour le transit énergétique, en coopération avec l’Azerbaïdjan.
"Nous faisons tout notre possible pour renforcer encore notre rôle de connectivité. Dans le contexte actuel, où les routes commerciales sont de nouveau confrontées à de sérieux défis, nous sommes en mesure d’offrir certains services à nos partenaires dans différentes régions du monde", a-t-il déclaré.
Parallèlement, Tbilissi poursuit ses projets régionaux de défense, de transport et d’énergie afin de diversifier les corridors stratégiques et d’intégrer la Géorgie aux grands projets de connectivité eurasiens.
Lors du sommet de la Communauté politique européenne (CPE) à Erevan, en mai, Kobakhidze a rencontré le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy et s’est brièvement entretenu avec le président français Emmanuel Macron, réaffirmant à cette occasion "la disponibilité de la Géorgie à poursuivre une coopération étroite avec ses partenaires".
Cette semaine, le Premier ministre a également affirmé que la Géorgie devançait l’ensemble des pays candidats à l’UE selon plusieurs indicateurs de développement économique.
À l’occasion de l’inauguration d’un important tronçon autoroutier, il a souligné que le renforcement des infrastructures de transit et de connectivité constituait une priorité nationale. Quelques jours auparavant, la Géorgie et l’Azerbaïdjan avaient annoncé un nouvel accord portant sur l’approvisionnement et le transit d’électricité.
Dans le même temps, les autorités géorgiennes ont interdit l’importation d’un important lot de fleurs en provenance d’Arménie, invoquant le non-respect des règles phytosanitaires, selon le Service des recettes du ministère des Finances.
Cette décision rappelle une série de mesures similaires adoptées ces derniers mois par la Russie, qui a multiplié les restrictions économiques visant les exportations arméniennes après le rapprochement prudent d’Erevan avec l’Occident et l’Union européenne.