L'afflux massif de migrants déborde les capacités de Ceuta et provoque l'inquiétude des partenaires européens. L'Italie étudie la suspension de l'espace Schengen avec l'Espagne et la France annonce un renfort des contrôles à la frontière.
Le ministère espagnol de l'Intérieur estime que plus de 60 000 migrants sont entrés à Ceuta depuis le Maroc au cours des dernières 24 heures, dans l'une des plus graves crises migratoires qu'ait connues la ville autonome. Cet afflux massif de personnes a totalement dépassé les capacités de réaction des autorités espagnoles et des organisations humanitaires présentes sur place, dans une ville qui ne compte que 83 000 habitants.
Selon les autorités espagnoles, quelque 48 000 migrants auraient déjà fait le trajet inverse. "Les départs depuis Ceuta se font à un rythme de 150 personnes par minutes", a écrit le ministère de l'Intérieur.
La crise s'est aggravée jeudi 30 juillet dans la journée puis dans la nuit de jeudi à vendredi. Selon un bilan provisoire, au moins 34 migrants sont morts alors qu'ils tentaient de rejoindre le territoire espagnol. La plupart sont décédés en essayant d'atteindre la côte, mais certains ont perdu la vie lors d'une bousculade survenue à la jetée du Tarajal, à proximité du principal point de passage frontalier entre le Maroc et Ceuta.
"La situation que traverse Ceuta est absolument insoutenable", a assuré Juan Jesús Vivas, le président de cette enclave espagnole.
Mobilisation de l'armée
Les images diffusées ces dernières heures montrent des milliers de personnes franchissant la frontière, dont beaucoup contournent les jetées qui séparent le Maroc de Ceuta. Parmi les nouveaux arrivants, les hommes jeunes sont majoritaires, mais des familles avec des femmes et des enfants ont également été aperçues. Ce vendredi, des soldats espagnols ont commencé à prêter main-forte au renvoi de centaines de migrants vers le Maroc.
Rachid Sbihi, représentant d'une association professionnelle de la Guardia Civil à Ceuta, a qualifié la situation de "grave crise humanitaire". Selon lui, des milliers de migrants, parmi lesquels de nombreux mineurs non accompagnés, ont passé la nuit à dormir dans des parcs et sur des trottoirs, tandis que d'autres errent dans les rues sans lieu où se loger.
"Les arrivées se poursuivent. Les renforts dépêchés sur place ne peuvent prendre en charge que les blessés et les besoins humanitaires les plus urgents. La situation est chaotique", a-t-il assuré, vendredi matin. Sur les réseaux sociaux, de nombreux habitants se plaignent de l'insécurité que provoque la crise dans les rues de Ceuta.
Face à la dégradation de la situation, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, qui a parlé de "violation de l'intégrité territoriale", a mobilisé l'armée, dès jeudi. Il s'est rendu dès le lendemain à Ceuta accompagné du ministre de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, afin de suivre de près l'évolution de la crise et de coordonner la réponse de l'exécutif.
L'ambassadrice du Maroc en Espagne a exprimé l'espoir que ceux qui sont entrés à Ceuta retourneraient Maroc. Karima Benyaich a décrit la situation comme difficile, déclarant qu'elle s'était déroulée contre les vœux du Maroc. "Nous avons toujours priorisé la migration légale, ordonnée et sûre pour tous", a-t-elle déclaré, sans préciser ce qui aurait provoqué cet afflux massif.
Mais les autorités à la fois à Ceuta et à Madrid ont lié cela à une récente décision de la Cour suprême espagnole qui a statué que les migrants arrivant par mer ne pouvaient être expulsés sommairement, contrairement à ceux qui traversent par terre ou grimpent la barrière frontalière.
Pedro Sánchez a déclaré que les passeurs avaient mal interprété le jugement, mais a admis qu'il avait pu jouer un rôle dans l'ensemencement du chaos. "Il semble que cette interprétation du jugement de la Cour suprême se soit répandue comme une traînée de poudre au cours des dernières heures à travers les réseaux des organisations de traite humaine, déclenchant le genre de vague massive que nous avons observée hier", a-t-il reconnu.
L'Italie et le Danemark envisagent de suspendre l'espace Schengen avec l'Espagne
L'ampleur de la crise migratoire à Ceuta commence à susciter l'inquiétude de plusieurs gouvernements européens. L'Italie envisage de suspendre temporairement l'application de l'espace Schengen avec l'Espagne afin de renforcer les contrôles aux frontières et d'éviter d'éventuels mouvements secondaires de migrants vers d'autres pays de l'Union européenne.
Jeudi, le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, s'est dit favorable à une suspension temporaire de l'espace Schengen avec l'Espagne, estimant que l'immigration irrégulière et incontrôlée représente "un danger pour la sécurité nationale". Ses propos ont suscité la réaction immédiate du ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, qui a qualifié le message d'"impropre" et a annoncé la convocation de l'ambassadeur d'Italie à Madrid.
"Ce message est impropre de la part du ministre des Affaires étrangères d'un pays partenaire et ami, dont nous attendons une solidarité européenne et non une démagogie partisane. Les faits d'aujourd'hui sont liés à un arrêt, sans aucun rapport avec ce qu'affirme le tweet. J'ai convoqué demain l'ambassadeur d'Italie", a déclaré José Manuel Albares.
Une demande similaire à celle de l'Italie a été formulée par le Danemark. "Il va de soi que l'UE doit immédiatement prendre toutes les mesures nécessaires et envisager toutes les options, y compris une suspension de la coopération Schengen. Une immigration incontrôlée constitue une menace pour l'Europe et pour le Danemark", a déclaré la Première ministre Mette Frederiksen.
Qualifiant ces images de "choquantes", elle a dit s'être entretenue avec Giorgia Meloni. "Nous rassemblons des dirigeants européens pour discuter de la situation", a-t-elle précisé.
Parallèlement, le ministre français de l'Intérieur Laurent Nuñez a annoncé vendredi sur RTL que la France allait renforcer les contrôles à la frontière franco-espagnole.
De son côté, le Royaume-Uni a proposé son aide à l'Espagne. "Il s'agit bien sûr avant tout d'une question relevant de la compétence du gouvernement espagnol, mais cela suscite des inquiétudes", a annoncé le Premier ministre Andy Burnham, sans préciser l'aide proposée.
Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a, lui, exhorté le Maroc à "reprendre immédiatement les migrants en situation irrégulière". "L’Espagne veut et doit reprendre la situation à Ceuta en main le plus rapidement possible. Je salue donc l’intention de l’Espagne de ne pas laisser les migrants en situation irrégulière accéder au continent européen", a-t-il déclaré. "La protection des frontières extérieures de l’UE est déterminante pour la lutte contre la migration illégale. J’ai l’attente claire vis-à-vis de tous les États membres qu’ils s’acquittent de ce devoir", a-t-il insisté.
Ce débat intervient alors que Bruxelles suit de près l'évolution de la situation dans la ville autonome. La Commission européenne a réaffirmé son soutien à l'Espagne pour la gestion de la frontière extérieure de l'UE et maintient des contacts avec les autorités espagnoles afin d'évaluer les besoins sur le terrain.