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Migrants, sauvetage, renvois : le torchon brule entre Berlin et Rome

Sea-Watch a été fondée fin 2014.
Sea-Watch a été fondée fin 2014. Tous droits réservés  Luna Wolf/ Sea-Watch e.V.
Tous droits réservés Luna Wolf/ Sea-Watch e.V.
Par Maja Kunert
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Berlin et Rome sont de plus en plus en désaccord sur la question de savoir qui doit secourir les migrants en Méditerranée — et quel pays doit, en fin de compte, en assumer la responsabilité. Les navires de sauvetage privés apportent-ils une aide vitale ou finissent-ils par aider les passeurs ?

L'immobilisation en Italie d'un navire de sauvetage allemand a ravivé un différend de longue date concernant le rôle des navires privés secourant des migrants en Méditerranée. Le week-end dernier, les autorités italiennes ont immobilisé le Sea-Watch 5 pour une durée de 45 jours et ont infligé une amende de 7 500 euros à l'organisation allemande qui l'exploite.

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Le 13 août, le navire a secouru six personnes en Méditerranée ; selon Sea-Watch, il a croisé la route d'une embarcation armée non identifiée et a constaté le décès de huit personnes.

Le ministère italien de l'Intérieur a justifié cette immobilisation en invoquant le fait que le navire n'avait pas informé les garde-côtes libyens de l'opération de sauvetage.

Sea-Watch a annoncé son intention de contester cette décision, probablement dans le courant de la semaine à venir.

« L'immobilisation du Sea-Watch 5 repose sur l'allégation selon laquelle l'équipage n'aurait pas informé les acteurs libyens du sauvetage effectué dans les eaux internationales. Or, le Centre italien de coordination des secours maritimes ne nous a jamais donné pour instruction de le faire », a déclaré Giulia Messmer, porte-parole de Sea-Watch.

Selon elle, les garde-côtes libyens étaient présents sur les lieux après le sauvetage et avaient communiqué par radio avec l'équipage de Sea-Watch.

Cette affaire s'inscrit dans un conflit de longue date opposant l'Italie aux organisations allemandes de sauvetage en mer opérant en Méditerranée.

Les détracteurs de ces ONG, notamment des responsables politiques de l'alliance conservatrice allemande CDU/CSU et du parti Alternative pour l'Allemagne (AfD), accusent les organisations de sauvetage d'encourager les traversées périlleuses de la Méditerranée et d'aider indirectement les réseaux de passeurs.

Ces organisations rejettent ces accusations et soutiennent que leurs opérations permettent de sauver des vies sur l'une des routes migratoires les plus meurtrières au monde.

L'un des principaux points de discorde concerne le lieu où doivent être conduites les personnes secourues en mer. Les navires des ONG acheminent généralement les personnes secourues vers des ports européens plutôt que de les ramener en Libye, pays que les Nations unies ne considèrent pas comme un lieu sûr pour le retour des migrants.

Des hommes originaires du Nigeria et du Maroc à bord du navire de sauvetage Open Arms en janvier 2020. Le navire venait de secourir 118 personnes en détresse au large de la Libye.
Des hommes originaires du Nigeria et du Maroc à bord du navire de sauvetage Open Arms en janvier 2020. Le navire venait de secourir 118 personnes en détresse au large de la Libye. Copyright 2020 The Associated Press. All rights reserved.

Un conflit de longue date

Le différend concernant les opérations civiles de sauvetage en mer en Méditerranée centrale remonte à plus de dix ans.

L'organisation Sea-Watch a été fondée en 2015, peu après que l'Italie a mis fin, en octobre 2014, à « Mare Nostrum », sa mission navale de recherche et de sauvetage à grande échelle. Elle a été remplacée par « Triton », une opération de surveillance des frontières de l'UE dont le volet consacré à la recherche et au sauvetage était plus limité.

Le sauvetage civil en mer mené par des acteurs allemands a attiré l'attention internationale en 2019, lorsque Carola Rackete, capitaine du Sea-Watch 3, a fait entrer le navire dans le port italien de Lampedusa avec à son bord des dizaines de migrants secourus, alors même que l'autorisation d'accoster lui avait été refusée.

Carola Rackete a par la suite siégé au Parlement européen sous les couleurs du parti allemand de gauche (Die Linke) en 2024, avant de démissionner de son mandat en 2025.

Depuis l'arrivée de Giorgia Meloni au poste de Première ministre en octobre 2022, l'Italie a durci la réglementation applicable aux navires de sauvetage privés.

En vertu d'une législation introduite en 2023 — communément appelée « décret Piantedosi », du nom de l'actuel ministre de l'Intérieur —, les navires de sauvetage sont tenus de faire route sans délai vers un port désigné après avoir effectué une opération de sauvetage. Cette politique a été critiquée par les ONG, car les ports assignés par les autorités italiennes peuvent se trouver à des centaines de kilomètres de la zone de sauvetage, empêchant ainsi les navires de rester en mer pour répondre à d'autres urgences.

L'Italie a encore durci les règles en décembre 2024, étendant la responsabilité potentielle au-delà du capitaine pour inclure les armateurs et les opérateurs en cas de violations répétées impliquant le même navire sur une période de cinq ans.

Selon Sea-Watch, les autorités italiennes ont immobilisé des navires de sauvetage civils à 44 reprises depuis 2023, les tenant ainsi à l'écart de toute opération pendant une durée totale cumulée de plus de 960 jours.

Organisations et financement

Outre Sea-Watch, les organisations Sea-Eye, SOS Humanity et la plus petite RESQSHIP opèrent leurs propres navires en Méditerranée centrale. Plusieurs bateaux, dont le Sea-Watch 5 et le Humanity 1, servent également de navires partenaires pour United4Rescue, une association caritative fondée en 2019 qui collecte et redistribue des dons.

Selon son propre rapport annuel, Sea-Watch s'est financée en 2025 presque exclusivement grâce aux dons, avec des recettes d'environ 13,5 millions d'euros provenant d'un peu moins de 59 200 soutiens. United4Rescue a récolté environ 1,5 million d'euros en 2024 auprès de quelque 4 000 donateurs individuels, organisations et municipalités.

Jusqu'en 2025, des fonds supplémentaires provenaient de l'État allemand : en 2022, le Bundestag, sous l'égide de la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock, avait approuvé une enveloppe de 8 millions d'euros pour la période 2023-2026. Au printemps 2025, le nouveau ministre des Affaires étrangères, Johann Wadephul (CDU), a mis fin à ce financement malgré la décision du Bundestag, arguant que cela ne relevait pas des missions de son ministère.

D'autres organisations européennes sont également actives : l'organisation franco-allemande SOS Méditerranée avec l'Ocean Viking ; l'espagnole Proactiva Open Arms, qui dispose — selon le Süddeutsche Zeitung — de l'un des budgets les plus importants du secteur ; et l'italienne Mediterranea Saving Humans, qui exploite le Mare Jonio depuis 2018.

Néanmoins, selon le ministère italien de l'Intérieur, plus de la moitié des migrants conduits en Italie par des navires privés depuis octobre 2022 ont été secourus par des organisations allemandes.

Photo d'archives : des migrants attendent, au large de Lampedusa en 2021, d'être secourus par l'ONG espagnole Open Arms.
Photo d'archives : des migrants attendent, au large de Lampedusa en 2021, d'être secourus par l'ONG espagnole Open Arms. Copyright 2021 The Associated Press. All rights reserved.

Les navires de sauvetage encouragent-ils les traversées ?

Le chancelier allemand Friedrich Merz a soutenu que le sauvetage en mer devrait relever de la responsabilité de l'État plutôt que d'organisations privées.

Intervenant en 2025 dans l'émission télévisée allemande Maischberger, Merz a déclaré que le sauvetage en mer n'était « pas une tâche pour le secteur privé ».

Le responsable des affaires étrangères Johann Wadephul était allé plus loin auparavant. En 2023, alors qu'il était porte-parole de la CDU/CSU pour la politique étrangère, il avait affirmé que les organisations de sauvetage aidaient involontairement les réseaux de passeurs.

« En pratique, bien qu'involontairement, les organisations de sauvetage permettent à des gangs de passeurs inhumains de mener leurs activités. Aucun argent issu des impôts allemands ne devrait servir à cela », a-t-il déclaré.

L'AfD a réclamé la fin de tout soutien de l'État aux organisations civiles de sauvetage et les a qualifiées à maintes reprises d'« ONG passeuses ».

Les organisations de sauvetage rejettent fermement l'idée que leur présence incite les gens à tenter des traversées dangereuses de la Méditerranée.

Le directeur général de SOS Humanity, Till Rummenhohl, a qualifié les propos de Wadephul de « fondamentalement erronés », soulignant que des études universitaires avaient démontré à plusieurs reprises l'absence de preuves indiquant que les navires de sauvetage provoquaient une augmentation de la migration à travers la Méditerranée.

Le directeur exécutif de Frontex, Hans Leijtens, a également déclaré à Euronews n'avoir jamais vu de preuves d'un tel « facteur d'attraction ».

Divisions au sein des partis allemands

La question a également mis en lumière des divisions politiques en Allemagne, notamment entre le bloc conservateur CDU/CSU (dirigé par Friedrich Merz) et son partenaire de coalition, le Parti social-démocrate (SPD).

En avril, 128 députés issus du SPD, des Verts et du parti Die Linke (La Gauche) ont signé un appel exhortant le gouvernement allemand à promouvoir la mise en place d'un programme européen de sauvetage en mer financé par les États. L'initiative réclamait également une meilleure protection pour les organisations civiles de sauvetage et pour les navires battant pavillon allemand.

La députée écologiste Jamila Schäfer a qualifié le sauvetage en mer non pas d'« option facultative », mais de « devoir humanitaire ».

Clara Bünger, porte-parole du parti Die Linke pour les questions de politique intérieure et de droit d'asile, a accusé l'Italie et l'Allemagne de pratiquer le « deux poids, deux mesures ».

« Sanctionner des personnes pour avoir sauvé des vies tout en coopérant avec des acteurs libyens accusés des violations les plus graves des droits humains relève d'une hypocrisie des plus révoltantes », a-t-elle déclaré à Euronews.

Bünger plaide pour la création d'un programme civil de sauvetage en mer organisé par l'État, afin que les organisations humanitaires n'aient plus à en assumer seules la responsabilité.

La CDU/CSU adopte une position différente. Le gouvernement allemand a mis fin au financement fédéral des organisations civiles de sauvetage en mer pour 2025, une décision soutenue par les principaux responsables conservateurs mais contestée par certains membres du SPD, partenaire de la coalition.

Günter Krings, vice-président du groupe parlementaire CDU/CSU, a également défendu le droit de l'Italie à faire respecter ses règles aux navires des ONG.

« Si des navires se trouvent dans les eaux italiennes, ils doivent se conformer à la législation italienne. Cela s'applique évidemment aussi aux navires des ONG », a-t-il déclaré à Euronews.

« Pour commencer, je ne considère pas ce qui s'est passé comme inhabituel. En tout état de cause, ce n'est pas une situation qui devrait donner lieu à un scandale politique. »

L'AfD, parti d'extrême droite, va plus loin en affirmant que l'action des organisations civiles de sauvetage fait elle-même partie du problème.

« L'Italie a raison de refuser d'assumer la responsabilité des migrants qui arrivent après avoir été récupérés par des navires allemands de passeurs au large des côtes africaines, puis conduits activement en Italie », a déclaré à Euronews Gottfried Curio, porte-parole du parti pour les affaires intérieures.

L'AfD réclame depuis longtemps que l'entrée en Allemagne soit refusée aux migrants ayant transité par un pays considéré comme sûr avant d'atteindre le territoire allemand.

Un nouveau point de tension : le différend sur les renvois

L'affaire du Sea-Watch 5 survient alors que les relations entre l'Allemagne et l'Italie sont déjà tendues sur la question migratoire.

Depuis l'entrée en vigueur, en juin, des nouvelles règles européennes en matière de migration et d'asile, l'Allemagne fait pression pour obtenir le renvoi des personnes relevant du règlement de Dublin — c'est-à-dire les demandeurs d'asile dont l'Italie est jugée responsable pour être entrée sur le territoire de l'UE par ce pays avant de se rendre dans un autre État membre.

L'Italie s'oppose à ces transferts depuis des années. Depuis 2023, elle a rejeté environ 80 000 demandes de réadmission émanant de pays européens, invoquant la pression exercée sur son système d'accueil. Depuis l'entrée en vigueur des nouvelles règles de l'UE, elle n'a repris aucun migrant en provenance d'Allemagne.

Le vice-Premier ministre Matteo Salvini a déclaré, lors d'une réunion de la Ligue à Trente, que l'Italie continuerait, pour l'heure, à refuser les transferts depuis l'Allemagne.

« L'Allemagne n'a pas le droit de nous renvoyer ne serait-ce qu'un seul immigré clandestin tant que des navires d'ONG allemandes opèrent en Méditerranée pour débarquer des milliers d'immigrés clandestins en Italie et en Europe », a-t-il affirmé.

Le ministre de l'Intérieur, Matteo Piantedosi, a également demandé à l'Allemagne d'indemniser l'Italie pour les migrants débarqués par des organisations de sauvetage allemandes.

« Mon homologue allemand et moi partageons l'avis selon lequel les activités des ONG constituent un facteur d'attraction pour la migration irrégulière », a-t-il déclaré.

Selon le ministère italien de l'Intérieur, des organisations allemandes ont conduit environ 22 500 migrants en Italie depuis l'entrée en fonction du gouvernement de Giorgia Meloni en octobre 2022, ce qui représente plus de la moitié des personnes débarquées par des navires de sauvetage privés sur la même période.

Piantedosi et son homologue allemand, Alexander Dobrindt, devraient se rencontrer dans les semaines à venir pour tenter de résoudre ce différend.

Un point de discorde : les garde-côtes libyens

Un autre point de désaccord majeur concerne le rôle des garde-côtes libyens.

En 2018, la Libye a établi sa propre zone de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale ; son centre de coordination est donc reconnu par l'Italie comme l'autorité compétente pour les opérations de sauvetage dans ce périmètre. La réglementation italienne impose aux organisations de sauvetage de coopérer avec les autorités chargées de coordonner les opérations, sous peine de sanctions éventuelles.

Sea-Watch et d'autres organisations de sauvetage contestent cette coopération, arguant que la Libye ne peut être considérée comme un lieu sûr pour les personnes secourues en mer et soulignant les graves allégations de violations des droits humains impliquant les autorités libyennes.

Les organisations de défense des droits humains ont également contesté à maintes reprises la coopération européenne avec la Libye. En juillet, 31 organisations, dont Human Rights Watch, ont appelé l'UE et ses États membres à mettre fin à la coopération avec les autorités libyennes en matière de contrôle migratoire, invoquant les abus généralisés commis à l'encontre des migrants et des demandeurs d'asile.

Sea-Watch et d'autres ONG ont par ailleurs cessé de communiquer avec le centre de coordination des secours de Tripoli, estimant qu'une telle démarche légitimerait des autorités qu'elles accusent de mettre en danger les migrants et les équipes de sauvetage.

Le gouvernement italien, en revanche, soutient que sa stratégie contribue à réduire l'immigration irrégulière en Méditerranée. Matteo Piantedosi a mis en avant la baisse du nombre d'arrivées, attribuant ce recul notamment à la coopération avec la Libye et la Tunisie.

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