Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé avoir ordonné un "contrôle de la police municipale de Carcassonne par l'Inspection générale de l'administration (IGA)" et condamné les propos "indignes des valeurs de la République".
Six heures d'images, et un flot de propos racistes, misogynes et complotistes. Le journal local Midi Libre publie les images d'une patrouille nocturne de la police municipale de Carcassonne, enregistrées le 6 novembre 2025. Captées par inadvertance par la caméra-piéton de l'un des agents, qu'ils pensaient éteinte, elles contiennent, selon le quotidien, des propos "d'une rare violence".
Selon Midi Libre, une enquête préliminaire serait en cours depuis janvier 2026, date à laquelle les images auraient été transmises au parquet de Carcassonne.
Après la publication de la vidéo par le journal, le parquet a confirmé à l'AFP avoir déjà ouvert une enquête, sans en préciser la date.
"Ils roulent vite ces bougnes"
La soirée est calme : les policiers municipaux n'auront qu'une seule intervention. Mais, à l'intérieur de leur véhicule, les propos fusent. Derrière la fenêtre de la voiture, l'un des agents insulte un passant, le qualifiant de "bougnoule qui pue le kebab". À deux reprises, des personnes noires sont également comparées à des "singes".
Entre quelques remarques qui stigmatisent les étrangers et les Français non blancs, la patrouille discute aussi des femmes : "Les conasses à l’époque dans les grottes, si elles étaient pas avec leur mec, elles se faisaient buter à l’extérieur," ou encore de politique : "On s’est fait bouffer, on a fait venir tout le monde, on a pris 40 ans de merde, de gauchiasse."
Au-delà de ces propos racistes, c'est une rhétorique fréquente dans les milieux d'extrême droite qui ressort des échanges entre les policiers, selon Midi Libre, en particulier du chef de patrouille. Ce dernier s'inquiète notamment de ce qu'il présente comme un "remplacement civilisationnel" : "On est devenu chrétien sous Clovis, on va devenir musulman sous Macron", lance-t-il.
En fin de service, l'équipe parle même de coup d'État, l'un surpris qu'il n'ait pas encore eu lieu : "Il nous manque un général à grosses couilles, un p'tit coup d’État, une petite dictature en France ça ferait pas de mal", lance un autre. Le chef de patrouille avoue avoir trouvé une arme pour un proche.
Un membre du service d'ordre du RN
Ce chef de patrouille, désigné sous les initiales C.R. dans l'enquête de Midi Libre, est à l'origine de près de 90 % des propos haineux prononcés au cours de la soirée. L'homme de 50 ans est un ancien parachutiste et aurait été bénévole au département protection sécurité, le service d’ordre interne du Rassemblement national. Selon les informations de Midi Libre, "il n’y a pas eu de déclaration de complément d’activité au sein de la mairie de Carcassonne".
Il a ainsi escorté Jordan Bardella, chef du parti, lors de ses visites dans le département de l'Aude. Le chef de patrouille était présent aussi bien lors de la tournée promotionnelle pour son livre que lorsque Bardella a lancé la campagne des élections municipales du RN.
Suite à la diffusion des vidéos en interne fin 2025, l'homme a bénéficié d'un arrêt maladie entre janvier et mars 2026. Le 16 mars, au lendemain de la victoire de Christophe Barthès, maire RN nouvellement élu de Carcassonne, C.R a réintégré les équipes de nuit. Aucune sanction n'a pour l'instant été prise.
Les policiers mis en cause suspendus
Face à la polémique, la municipalité de Carcassonne a d'abord réagi par un communiqué, qualifiant les propos tenus dans la vidéo d'"inacceptables" et mettant en cause la gestion de la précédente majorité municipale.
Quelques heures plus tard, l'édile a dénoncé des propos "à vomir" devant les journalistes, annonçant que "tous les protagonistes sont suspendus".
Dans la soirée, le parquet de Carcassonne a publié un communiqué indiquant la suspension des policiers municipaux concernés et le retrait de leurs agréments, estimant qu'ils "ne respectent pas les conditions d'honorabilité attachées à leurs missions".
Laurent Nuñez ordonne un contrôle de la police municipale
Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé en début de soirée avoir ordonné un "contrôle de la police municipale de Carcassonne par l'inspection générale de l'administration (IGA)".
Dans un message posté sur X, le ministre dénonce des propos "à caractère raciste, homophobe et misogyne", tenus par des policiers municipaux et dévoilés dans une vidéo, qu'il qualifie d'"indignes de l'uniforme de la police municipale et des valeurs de la République".
Le principal syndicat des policiers, Alliance, a été interrogé. À Midi Libre, il déclare : "Nous faisons confiance aux services d’enquête ainsi qu’à l’administration pour faire toute la lumière sur ces affaires administratives et judiciaires",
Le syndicat souligne également son "soutien indéfectible à nos adhérents actuellement en congés maladie pour des raisons directement liées à ces affaires". Plusieurs policiers de Carcassonne sont en effet en arrêt avec des plaintes de harcèlement en cours. Sous couvert d'anonymat, l'un d'eux dénonce une "ambiance délétère" dans le service. Un agent aurait porté plainte contre C.R.
Contacté par Euronews, le syndicat n'a pas souhaité communiquer davantage sur le sujet, affirmant qu'ils ne "représentait pas les effectifs" concernés par l'affaire.
Des sanctions disciplinaires potentiellement lourdes
Selon l'analyse de Benjamin Cottet-Emard, avocat au barreau de Lyon, les injures de ce type ne constituent pas un délit lorsqu'elles ne sont pas proférées publiquement, par exemple dans un média. Elles relèvent alors d'une contravention de 5e classe, passible d'une amende pouvant atteindre 1 500 euros.
En revanche, "les injures racistes non publiques constituent, pour un agent public une faute disciplinaire distincte de la qualification pénale", qui peut aller jusqu'à l'exclusion définitive de la fonction publique, observe l'avocat dans un commentaire à Euronews.
Il estime que les propos révélés sont "à l'évidence indignes d'un agent public et portent une atteinte grave à la dignité de la personne humaine".
"Le Conseil d'État a déjà eu l'occasion de juger que les propos d'un policier sur un groupe Whatsapp tenant "à quatre reprises, des propos racistes et discriminatoires", et ne réagissant (pour les condamner – Euronews) pas "aux messages racistes, antisémites et sexistes diffusés par ses collègues", justifiaient l'application de la sanction de révocation", a-t-il ajouté.
Les faits "répétés et particulièrement graves" dans l'affaire révélée par Midi Libre, "devraient logiquement conduire à la même sanction", conclut Me Cottet-Emard.
Les réactions indignées de la classe politique
Suite à la publication de la vidéo, les réactions fusent dans la classe politique, à commencer par la direction du Rassemblement national. Dans un communiqué transmis à des médias, dont Euronews, le parti annonce la "radiation des effectifs du service d’ordre" ainsi que l'"exclusion du Rassemblement national" du policier.
Dans ce même communiqué, le parti d'extrême droite dit condamner "avec la plus grande fermeté les propos tenus, pénalement répréhensibles, qui vont à l’encontre des valeurs portées par notre mouvement".
Au micro de la radio RMC, la ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, a également dénoncé les propos tenus dans la vidéo. Selon elle, ceux-ci constituent selon elle un "délit". La ministre dit regretter "une libération de la parole raciste".
Chez La France insoumise, les réactions ont aussi été vives. Le coordinateur national du parti, Manuel Bompard, demande sur X que les policiers présents sur la vidéo soient "révoqués sur le champ et amenés devant les tribunaux".
"Que ceux qui passent leur temps à dédiaboliser le Rassemblement national ouvrent les yeux : rien n’a changé dans ce parti infesté par le racisme et le fascisme", ajoute-t-il.
Alors que le Rassemblement national cherche à se dissocier des propos racistes tenus par le policier, la présidente socialiste de la région Occitanie, Carole Delga, met elle aussi en cause "les idées de l’extrême droite".
Au micro de Sud Radio, elle s'en prend directement à la candidate à l'élection présidentielle : "Oui, Marine Le Pen est raciste. Il faut rappeler que les idées de l’extrême droite ont mené à la Shoah, déclare-t-elle.