Europe doit anticiper les effets de nouvelles règles numériques, qui pourraient pénaliser les petits développeurs européens, alerte un acteur du secteur.
Bruxelles veut protéger les enfants de Big Tech. Elle pourrait finir par offrir à la Silicon Valley un avantage concurrentiel encore plus grand.
Le Kids Act de l'UE, présenté cette semaine, prévoit des limites d'âge, des contrôles parentaux et une répression des fonctionnalités "addictives" intégrées aussi bien aux réseaux sociaux qu'aux plateformes vidéo et aux chatbots d'IA.
Mais à mesure que le bloc cherche à encadrer les géants de la tech, une question plus délicate se pose : l'Europe peut-elle réglementer pour protéger les enfants sans se réglementer elle-même hors de la course à l'IA, qu'elle est déjà en train de perdre ?
L'enjeu ne pourrait guère être plus élevé. L'Europe ne compte qu'une seule entreprise d'IA de poids, Mistral, largement dépassée par ses rivales américaines OpenAI et Anthropic, tant en valorisation qu'en investissements.
Le bloc n'a jamais vraiment quitté les starting-blocks en matière de développement de plateformes numériques capables de rivaliser avec celles des États-Unis, s'appuyant plutôt sur la force de son marché unique et sur son pouvoir de régulation.
À présent, alors que l'IA devient la technologie phare de la décennie, ce compromis — règles contre croissance — est considéré comme un moment décisif pour le bloc.
Ce que prévoit réellement le Kids Act
Le texte prévoit un ensemble de mesures visant à protéger les enfants en ligne, notamment des restrictions d'âge, des contrôles parentaux et des limites aux fonctionnalités potentiellement addictives.
Ces propositions ont été saluées par une partie du secteur technologique, mais Stanislas Marchand, ancien responsable des jeux mobiles chez la licorne française Voodoo, estime que l'Europe doit aussi mesurer les conséquences potentielles pour son propre secteur numérique.
Il affirme : "L'Europe doit se préparer aux conséquences possibles en investissant plus que jamais, et plus urgemment que jamais, dans ses capacités d'IA développées en Europe".
Les propositions de la Commission européenne interviennent dans un contexte de pression croissante sur les gouvernements, sommés de protéger les enfants des risques liés aux réseaux sociaux et aux autres plateformes en ligne.
Ces deux dernières années, cependant, Big Tech a fait l'objet d'un examen de plus en plus serré pour son incapacité à protéger les enfants en ligne, qu'il s'agisse de cyberharcèlement, de harcèlement, de grooming, mais aussi d'exploitation, de chantage et de désinformation.
L'Australie a fait date en instaurant, en décembre dernier, la première interdiction au monde des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, une mesure suivie de près par les gouvernements du monde entier, qui a poussé nombre d'entre eux à adopter leurs propres interdictions ou à envisager de le faire.
La France, la Grèce, l'Autriche, le Danemark, l'Espagne, la Belgique, l'Italie, l'Allemagne, la Pologne et les Pays-Bas ont tous envisagé ou avancé une législation nationale sur l'interdiction des réseaux sociaux, ce qui met la pression sur Bruxelles pour qu'elle présente une mesure à l'échelle de l'UE et évite une fragmentation.
Parallèlement, aux États-Unis cette année, les réseaux sociaux ont affronté — et perdu — des procès emblématiques sur leur responsabilité, beaucoup préférant conclure des accords amiables, comme le récent accord de Meta à hauteur de 17 milliards de dollars (14,9 milliards d'euros) pour mettre fin à une plainte déposée par 47 États américains.
Au-delà des réseaux sociaux
Le Kids Act de l'UE prévoit une interdiction totale et générale des réseaux sociaux pour les moins de 13 ans, tandis que les jeunes jusqu'à 15 ans pourraient créer des "mini-comptes" — des profils limités, très surveillés et rattachés au compte d'un parent.
Non seulement cela, mais ces comptes seraient assortis de limites obligatoires d'une heure par jour et d'une interdiction totale des "fonctionnalités toxiques ou addictives", comme le défilement infini, la lecture automatique sans fin ou les récompenses d'engagement.
Marchand salue l'interdiction prévue pour les moins de 13 ans, mais estime que la mesure "aurait dû être étendue à tous les moins de 16 ans" plutôt que d'autoriser des mini-comptes pour les adolescents.
Selon lui, la Commission aurait dû envoyer le message que les plateformes concernées sont "inadaptées aux enfants" car elles sont "conçues pour maximiser l'attention".
Le Kids Act va bien au-delà des réseaux sociaux.
Il couvre les plateformes de partage de vidéos comme YouTube et Twitch, les jeux vidéo en ligne comme Roblox, Fortnite et Minecraft, ainsi que les nouveaux venus que sont les chatbots et compagnons d'IA tels que ChatGPT, Claude et Gemini.
Il obligerait aussi les boutiques d'applications et les systèmes d'exploitation à intégrer des filtres stricts de vérification de l'âge pour empêcher, en amont, les mineurs de télécharger des applications et logiciels soumis à restriction.
Et pour Marchand, c'est dans la mise en œuvre que se situe le problème, car l'UE demande aux plateformes de "vérifier l'âge des enfants, gérer des comptes contrôlés par les parents, appliquer des limites quotidiennes, restreindre les contacts et les fonctionnalités, et prouver que le produit qui en résulte est sûr".
Pris ensemble, ces exigences pourraient accroître le coût et la complexité du lancement d'un produit en Europe.
"Chacune de ces responsabilités crée un point de défaillance potentiel supplémentaire, et l'histoire nous donne peu de raisons de faire confiance aux réseaux sociaux pour les appliquer correctement".
Cette inquiétude est particulièrement pertinente sachant que le secteur numérique européen est dominé par des entreprises américaines et que le continent a jusqu'ici échoué à faire respecter les règles par Big Tech.
Meta a été condamnée à deux amendes pour avoir transféré illégalement des données d'utilisateurs européens vers des serveurs américains, en violation du règlement général sur la protection des données (RGPD) en 2023 et du Digital Markets Act en 2025.
TikTok a écopé l'an dernier d'une amende de 530 millions d'euros pour ne pas avoir protégé les données des enfants et les avoir transférées illégalement vers des serveurs chinois.
X, le réseau d'Elon Musk qui entretient les relations les plus houleuses avec les législateurs de l'UE, a été sanctionné en décembre dernier d'une amende de 120 millions d'euros pour son système trompeur de vérification par "badge bleu" et pour avoir refusé l'accès des chercheurs aux données.
Google a elle aussi été condamnée à plusieurs reprises pour violation des règles de concurrence, pour un total de 10,38 milliards d'euros à ce jour.
Application des règles : un bilan inégal
Toutes ces amendes ne représentent que de la petite monnaie pour Big Tech, et avec l'arrivée de groupes potentiellement encore plus puissants, sous la forme des géants de l'IA OpenAI et Anthropic — eux aussi basés aux États-Unis — il pourrait devenir encore plus difficile pour l'Europe de définir et de faire respecter ses propres règles numériques.
Marchand craint que le texte ne rende aussi le marché de l'UE moins attractif pour le lancement de nouveaux produits, tout en apportant peu de soutien aux alternatives européennes.
Il avertit : "Si le Kids Act impose des produits spécifiques au marché européen et des évaluations coûteuses et permanentes, les laboratoires américains pourraient retarder leurs lancements ici, tandis que les petits développeurs européens peineront à rester compétitifs".
Il souligne aussi que les entreprises d'IA de pointe font déjà face à des coûts informatiques énormes et à des perspectives de rentabilité incertaines, tandis que certains modèles avancés d'Anthropic ont déjà été restreints en dehors des États-Unis et ne sont pas mis à disposition de l'AI Security Institute du Royaume-Uni.
Pour Marchand, le résultat pourrait être une conséquence inattendue de la tentative de l'UE de protéger les enfants en ligne.
"J'ai le sentiment que cela creusera encore le fossé transatlantique en matière d'IA".