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Des paris record contre l'euro: jusqu'où peut-il tomber ?

Archives — Yannis Stournaras, gouverneur de la Banque de Grèce, montre le nouveau billet de 20 euros à Athènes, mardi 24 novembre 2015.
Archives - Yannis Stournaras, gouverneur de la Banque de Grèce, montre le nouveau billet de 20 euros à Athènes, mardi 24 novembre 2015. -  Tous droits réservés  AP Photo/Thanassis Stavrakis
Tous droits réservés AP Photo/Thanassis Stavrakis
Par Piero Cingari
Publié le
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L'euro touche un plus bas de 17 mois, pénalisé par la dette française et le choc énergétique, et pourrait tomber vers 1,10 dollar si la pression s'accentue.

Au début de cette année, l'euro figurait parmi les paris les plus prisés sur les marchés mondiaux. Les investisseurs s'attendaient à ce que la Banque centrale européenne (BCE) continue de relever ses taux d'intérêt tandis que le dollar perdait de son éclat et, fin janvier, la monnaie unique a dépassé 1,20 dollar.

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Neuf mois plus tard, cette confiance s'est évaporée.

La monnaie unique vient d'enchaîner quatre semaines de baisse et, plus tôt cette semaine, elle est tombée jusqu'à 1,116 dollar, son niveau le plus faible face au dollar depuis mai 2025.

Derrière cette chute se cachent deux crises qui frappent simultanément : un choc énergétique que l'Europe ne maîtrise pas et un budget français que personne ne semble capable de faire adopter.

Ensemble, elles ont changé la façon dont les investisseurs regardent l'euro, et ceux-ci parient désormais contre la monnaie sur une échelle jamais vue auparavant.

Alors, pourquoi l'euro recule-t-il et jusqu'où peut-il tomber ?

Une facture de gaz qui ne cesse de grimper

Le premier problème, c'est l'énergie, et il commence au détroit d'Ormuz.

Les cargaisons de gaz naturel liquéfié traversant le détroit sont largement bloquées depuis le début de la guerre avec l'Iran, fin février.

L'Europe importe la majeure partie du gaz qu'elle consomme ; elle doit donc se battre pour les cargaisons qui restent.

Le prix de référence du gaz néerlandais TTF tournait autour de 73 € le mégawattheure cette semaine. C'est environ 120 % de plus qu'il y a un an.

Les stocks n'offrent guère de réconfort.

Le 2 octobre, les réserves européennes de gaz n'étaient remplies qu'à 71,5 %, contre 82,6 % un an plus tôt, alors que l'hiver n'est plus qu'à quelques semaines.

Le Brent, référence mondiale pour le pétrole, s'échangeait autour de 100 dollars le baril mardi. Depuis le début de l'année, son prix a gagné plus de 60 %.

La flambée des prix de l'énergie se répercute désormais sur les prix à la consommation.

En septembre, l'inflation dans la zone euro a bondi à 3,8 %, contre 3,2 % en août, son plus haut niveau depuis septembre 2023, selon Eurostat. Les prix de l'énergie seuls ont augmenté de 18,8 % sur un an.

Quand l'inflation ne soutient plus une monnaie

En temps normal, cela aurait plutôt aidé l'euro.

Une inflation plus élevée pousse une banque centrale à relever ses taux d'intérêt, et des taux plus hauts attirent les investisseurs en quête d'un meilleur rendement pour leur argent.

Cette fois, cette logique s'est brisée.

Fin septembre, les marchés anticipaient encore quelque trois relèvements et demi supplémentaires des taux de la BCE. Ils n'en prévoient plus qu'environ deux et demi.

La semaine dernière, la présidente de la BCE, Christine Lagarde, a douché ces anticipations.

Elle a indiqué que la hausse du coût du crédit ralentissait déjà l'économie et qu'aucun signe n'apparaissait encore d'une transmission de la hausse des prix de l'énergie aux salaires.

Elle a appelé à une réponse mesurée de la BCE.

Enrique Díaz-Alvarez, économiste en chef chez Ebury, estime que la surprise sur l'inflation de septembre "n'a en rien aidé la monnaie commune", surtout après les propos de Lagarde, "qui ont clairement montré que le seuil pour une hausse des taux en octobre décidée par le Conseil des gouverneurs est désormais extrêmement élevé".

Résultat : l'euro subit les coûts d'une inflation élevée sans bénéficier de la contrepartie de taux d'intérêt plus hauts.

Pour les ménages et les entreprises européens, les conséquences dépassent largement les salles de marché. Un euro plus faible renchérit les importations facturées en dollars et risque d'amplifier le choc énergétique qui réduit déjà leur pouvoir d'achat.

Comment le budget français affecte la monnaie

Le deuxième choc est venu de Paris.

Les investisseurs exigent désormais une rémunération bien plus élevée pour prêter à la France qu'à l'Allemagne.

Vendredi dernier, l'écart entre les coûts d'emprunt à dix ans des deux pays a dépassé 1,4 point de pourcentage, son niveau le plus large depuis la crise de la dette de la zone euro en 2011-2012.

Le budget 2027 du Premier ministre Sébastien Lecornu, qui prévoit 43 milliards d'euros d'économies, ne dispose toujours pas d'une majorité au parlement.

Le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, a averti mardi que le pays risque d'être "étranglé par les taux d'intérêt" s'il ne s'attaque pas à ses finances publiques.

Francesco Pesole, stratégiste changes chez ING, décrit deux façons dont cette situation pénalise l'euro.

La première est directe.

Quand un grand pays de la zone euro apparaît plus risqué, les investisseurs réclament un supplément de rendement pour détenir des actifs libellés en euros, et certains décident tout simplement d'en détenir moins.

"Avec une incertitude budgétaire élevée, un discours politique plus clivant et des scénarios de politique économique qui resteraient normalement à la marge mais sont désormais discutés plus ouvertement, le marché dispose de davantage de latitude pour exiger un rendement plus élevé", estime Ken Egan, responsable du crédit souverain européen chez KBRA.

La seconde est indirecte.

Plus les tensions montent sur les marchés obligataires souverains, moins la BCE a de chances de continuer à relever ses taux et d'ajouter à ces tensions.

Ana Munera, directrice de la stratégie marchés mondiaux chez BBVA, décrit le choix de la BCE comme une "dichotomie claire" entre un resserrement supplémentaire de la politique monétaire après la surprise sur l'inflation et la nécessité de marquer une pause pour apaiser les risques à la périphérie de la zone euro.

"Une pause de la BCE pèserait sur l'EUR du point de vue des écarts de taux, même si la stabilisation des marchés de la dette ramènerait des flux vers la monnaie", ajoute-t-elle.

L'Espagne a ajouté cette semaine une nouvelle couche de risque politique, lorsque le Premier ministre Pedro Sánchez a convoqué des élections législatives anticipées pour le 29 novembre.

Un pari record contre l'euro

Le signe le plus clair du revirement de sentiment vient des données américaines sur les marchés à terme.

Chaque semaine, la Commission américaine du commerce des contrats à terme (CFTC) publie la position des investisseurs sur l'euro. Une position vendeuse est un pari sur la baisse de la monnaie.

Sur la semaine close le 29 septembre, les traders spéculatifs détenaient 301 439 contrats vendeurs sur l'euro, un record dans les données de la CFTC.

Chaque contrat représente 125 000 €, ce qui porte le montant total de ces paris à environ 38 milliards d'euros.

Leur position nette, c'est-à-dire les paris à la baisse moins ceux à la hausse, était vendeuse de 63 256 contrats. Il s'agit de la position la plus négative depuis avril 2025.

Jusqu'où l'euro peut-il descendre ?

Les banques se divisent entre celles qui anticipent encore des douleurs et celles qui estiment que les ventes ont déjà été trop loin.

Pour Francesco Pesole, chez ING, il reste une marge de baisse si le marché obligataire français se détériore à nouveau.

"La prime de risque budgétaire reste relativement limitée, ce qui laisse la place à une chute de l'EUR/USD vers 1,110, voire 1,100, si les tensions sur le marché obligataire s'intensifient", explique-t-il.

Danske Bank s'attend à ce que la baisse se prolonge.

"L'EUR/USD a atteint plus tôt que prévu notre objectif à douze mois de 1,12, mais nous pensons que la tendance baissière va se poursuivre jusqu'en 2027", indique la banque.

Selon elle, la difficulté de l'Europe à faire face à des prix de l'énergie élevés place la BCE dans un étau entre la protection des finances publiques et la lutte contre l'inflation.

Ana Munera, chez BBVA, se montre moins pessimiste à court terme.

"La sanction infligée à l'EUR nous paraît trop sévère et les niveaux commencent à sembler exagérés", juge-t-elle. Elle s'attend néanmoins à ce que l'euro reste nettement en dessous de ses récents sommets, car la perception qu'ont les investisseurs de la monnaie "s'est clairement dégradée".

Des positions massives à la vente peuvent aussi alimenter un rebond. De meilleures nouvelles peuvent pousser les traders qui parient contre l'euro à racheter la monnaie, ce qui accélérerait toute reprise.

Un accord crédible sur le budget français, une accalmie sur les marchés obligataires ou une baisse des prix de l'énergie pourraient ainsi interrompre la glissade.

Pour qu'un redressement durable s'installe, il faudra toutefois plus que des vendeurs à découvert prenant leurs bénéfices : les investisseurs devront percevoir une amélioration des perspectives budgétaires et économiques de l'Europe.

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