Europe perd des cargaisons de GNL au profit de l’Asie : la guerre au Moyen-Orient fait grimper les prix, Italie, Pologne et Belgique cherchent d’autres fournisseurs.
L’Europe est en train de se faire évincer du marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL), alors que les acheteurs asiatiques surenchérissent pour les rares cargaisons, les données de suivi des navires montrant plusieurs méthaniers changeant de cap en cours de route et près d’une douzaine d’envois atlantiques redirigés.
La course au GNL s’intensifie alors que le détroit d’Ormuz, point névralgique du commerce de l’énergie qui assure à lui seul environ 20 % de l’offre mondiale de GNL, reste pris en otage par les autorités iraniennes, en représailles aux frappes de missiles des États-Unis et d’Israël il y a près d’un mois.
Les perturbations d’approvisionnement se sont accentuées après les frappes contre le complexe de Ras Laffan, au Qatar, premier producteur mondial de GNL, qui ont contraint mardi le groupe énergétique qatari à déclarer la force majeure sur des contrats avec la Belgique, l’Italie et la Pologne.
Si l’Europe ne dépend que marginalement de ce goulet d’étranglement énergétique et tente surtout de faire face à la flambée des prix et d’atténuer l’impact sur l’approvisionnement en GNL de quelques pays, les États asiatiques tirent 80 % de leurs approvisionnements énergétiques d’Ormuz. Taïwan, grand producteur de puces électroniques, a indiqué mardi qu’il disposait de réserves de gaz pour encore onze jours.
Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, le 28 février, le nombre de méthaniers détournés ne cesse d’augmenter, les dernières cargaisons qatariens devant arriver au Royaume-Uni et en Italie d’ici au 27 mars, selon les données de la société d’intelligence de marché Kpler.
« Nous avons 11 cargaisons de GNL qui ont été confirmées comme détournées de l’Europe vers l’Asie, plus deux détournées de l’Europe vers l’Égypte et une de l’Europe vers la Turquie », a déclaré à Euronews Laura Page, Insight manager LNG & Natural Gas chez Kpler.
L’escalade a fait grimper les prix mondiaux du GNL, sur fond de craintes d’un resserrement de l’offre pour l’ensemble des cargaisons traversant l’Atlantique, à un moment critique alors que l’Europe entame sa saison de remplissage de ses stocks de gaz.
« Heureusement, nous sortons maintenant de la saison de chauffage hivernal, donc la demande de gaz va baisser, mais la crise représente un risque majeur pour l’Europe lors de la prochaine campagne de reconstitution des stocks et pourrait poser problème l’hiver prochain si les niveaux ne sont pas suffisants », estime Page.
L’indice néerlandais TTF du gaz naturel, principale référence des prix de gros en Europe, a terminé la séance de mardi autour de 53 à 54 € par mégawattheure (MWh), après avoir dépassé 60 € plus tôt dans la journée. S’ils sont légèrement inférieurs aux sommets atteints en milieu de semaine, les prix restent nettement au-dessus de leurs niveaux d’avant le conflit.
Les acheteurs asiatiques paient actuellement environ 1 à 3 dollars par million de BTU (MMBtu) de plus que leurs homologues européens pour le GNL au comptant, selon l’indice JKM, une prime relativement modeste mais suffisante pour orienter les flux commerciaux.
Ces rendements plus élevés incitent les négociants à détourner vers l’est les cargaisons flexibles, où les coûts de transport sont plus avantageux, tandis que l’Europe continue de se disputer les volumes limités de GNL.
L’Italie, la Belgique et la Pologne cherchent des alternatives
La Première ministre italienne, Giorgia Meloni, se rend mercredi en Algérie, alors que Rome s’efforce de remplacer les livraisons de gaz perturbées par le Qatar, qui représente 30 % des besoins gaziers annuels du pays.
Une étude (source en anglais) publiée mardi par le groupe de réflexion environnemental ECCO estime que l’Italie pourrait remplacer le GNL qatari par des énergies renouvelables et des gains d’efficacité énergétique en l’espace d’un an.
L’installation de 10 gigawatts de nouvelles capacités renouvelables par an permettrait de réduire la consommation de gaz de 2,5 milliards de mètres cubes, soit l’équivalent de 40 % des importations en provenance du Qatar, avance ECCO.
Parmi les autres leviers figurent l’amélioration de l’efficacité énergétique dans les secteurs résidentiel, tertiaire et industriel, ainsi que l’électrification, tout en comptant toujours sur le gaz algérien pour combler une partie du déficit.
« Pour les 15 % restants – soit un milliard de mètres cubes par an sur un total de 6,4 milliards –, le gouvernement pourrait s’appuyer sur les infrastructures gazières existantes, en particulier les gazoducs reliant l’Italie à l’Algérie », peut-on lire dans l’étude.
En Belgique, la perturbation de l’approvisionnement qatari est un peu plus limitée, affectant environ 8 % du GNL importé par le terminal de Zeebruges.
Le gestionnaire du réseau de transport d’énergie, Fluxys, indique rechercher activement des sources alternatives pour combler le manque, en attendant des cargaisons de GNL en provenance des États-Unis, du Nigeria et de la Russie. Les importations russes doivent toutefois être entièrement supprimées d’ici 2027, ce qui réduit les options à long terme.
En Pologne, le groupe pétro-gazier Orlen a déclaré que la suspension d’une partie de la production de GNL par QatarEnergy, qui couvrait moins de 10 % de sa demande en 2025, ne menace pas la sécurité d’approvisionnement du pays en gaz.
Orlen met en avant un portefeuille d’approvisionnement diversifié et des outils de négociation souples, qui lui permettent d’équilibrer les livraisons de GNL grâce à des itinéraires alternatifs pour compenser les pertes d’approvisionnement.
Les États-Unis menacent l’UE de conditions « moins favorables » sur le GNL
Parallèlement, les États-Unis ont lancé un nouvel ultimatum à l’Union européenne, profitant de la vulnérabilité du bloc sur fond de flambée des prix de l’énergie et de risques de pénuries.
Si les législateurs européens n’acceptent pas les termes de l’accord commercial UE–États-Unis, sur lequel un vote est prévu jeudi, l’ambassadeur américain auprès de l’Europe, Andrew Puzder, a prévenu que le bloc risquait de perdre son « accès favorable » au GNL en provenance de l’autre côté de l’Atlantique.
« Je ne sais pas ce qu’il adviendra en matière d’énergie s’ils ne vont pas de l’avant avec l’accord », a déclaré Puzder au Financial Times lundi.
« Je pense que les États-Unis voudront continuer à faire des affaires avec l’Europe, mais les conditions pourraient ne pas être aussi favorables. Le climat ne sera certainement pas aussi favorable. Et il y a d’autres acheteurs », a-t-il ajouté.
Dans le cadre du prochain accord commercial UE–États-Unis, l’UE à 27 devrait acheter chaque année jusqu’en 2028 environ 250 milliards de dollars (quelque 212 milliards d’euros) de pétrole, de gaz et de produits nucléaires, soit un total de 750 milliards de dollars (environ 700 milliards d’euros).