Shein vise une valorisation jusqu'à 27 Md$ à Hong Kong, bien en deçà des 100 Md$ de 2022, alors que l'Europe durcit règles douanières et contrôle de son modèle low cost.
Le détaillant en ligne fondé en Chine a lancé lundi son offre de titres à Hong Kong et s’attend à ce que les échanges débutent le 1er septembre. Il espère lever jusqu’à 1,77 milliard de dollars (1,5 milliard d’euros).
Shein indique qu’il utilisera le produit de l’opération pour renforcer sa technologie, sa marque et ses activités internationales. Cela passe notamment par le recrutement de davantage d’équipes commerciales et marketing locales sur ses grands marchés, comme l’Europe, même si le prospectus ne prévoit pas de montant précis pour son expansion européenne.
Selon le document déposé par Shein, l’entreprise prévoit de proposer près de 280 millions d’actions à un prix compris entre 47,60 et 49,50 dollars hongkongais. Le prix d’émission doit être arrêté d’ici au 28 août et officiellement annoncé le 31 août, avant les premiers échanges prévus le lendemain.
Cette introduction en Bourse intervient après plusieurs années de tentatives de cotation à New York et Londres. Shein, fondée en Chine mais désormais basée à Singapour, a obtenu en juillet le feu vert des autorités chinoises pour viser une cotation à Hong Kong.
Entre‑temps, la valorisation du groupe a toutefois fortement reculé.
"La valorisation de Shein a culminé à environ 100 milliards de dollars en 2022, portée par sa position unique sur le marché mondial de la distribution", a déclaré Dan Coatsworth, responsable des marchés chez AJ Bell, avant la dernière annonce.
La croissance fulgurante de Shein s’explique en partie par son succès dans la promotion, sur les réseaux sociaux et notamment TikTok, de vêtements bon marché largement dictés par les tendances. Cette stratégie s’est révélée particulièrement efficace pendant la pandémie de Covid‑19.
Le groupe a enregistré un bénéfice net annuel de 2,06 milliards de dollars en 2025, mais est passé à une perte trimestrielle de 99 millions de dollars sur les trois premiers mois de 2026.
Ce retournement est intervenu après la suppression par les États‑Unis de leur exemption de droits de douane pour les colis de faible valeur, même si Shein affirme qu’une charge comptable a également pesé sur les résultats.
Pourquoi l’Europe est stratégique pour Shein
L’Europe est au cœur de l’activité de Shein. L’Union européenne et le Royaume‑Uni ont généré 14,8 milliards de dollars (12,7 milliards d’euros) de chiffre d’affaires en 2025, soit 35,4 % des ventes mondiales. Il s’agit du plus grand marché régional déclaré par Shein.
Entre août 2025 et janvier 2026, Shein a compté en moyenne près de 156 millions d’utilisateurs mensuels dans l’UE, ce qui le place parmi les plus grandes places de marché en ligne du continent. Ce chiffre inclut les visiteurs n’ayant pas effectué d’achat.
L’Europe est donc à la fois essentielle à la croissance de Shein et l’une de ses principales sources de risque. L’entreprise doit soit absorber les nouveaux coûts, soit augmenter ses prix, au risque d’affaiblir l’avantage majeur qui lui a permis d’attirer les clients.
Compte tenu du poids de la région, même une baisse relativement limitée des ventes ou des marges pourrait avoir un impact significatif sur les performances du groupe à l’échelle mondiale.
Par ailleurs, les nouveaux droits de douane européens et les enquêtes des régulateurs font peser de sérieuses menaces sur son modèle fondé sur des prix très bas.
L’UE a supprimé, le 1er juillet, l’exemption de droits de douane de 150 euros pour les envois de faible valeur. Un droit transitoire de 3 euros s’applique désormais à chaque catégorie de produits distincte dans un colis concerné, tandis qu’un nouveau frais de traitement à l’échelle de l’UE est attendu plus tard en 2026.
Shein exploite 18 entrepôts en Europe, mais sa chaîne d’approvisionnement reste très dépendante de la Chine : plus de 90 % de son chiffre d’affaires mondial en 2025 provenait de produits stockés dans ses entrepôts centraux en Chine.
Le prospectus précise que Shein prévoit de réagir aux changements européens en augmentant certains prix, en stockant davantage de produits localement, en développant ses capacités de livraison locales et en renforçant sa conformité douanière.
"Il pourrait y avoir, à court terme, un impact négatif sur nos volumes de ventes en Europe à mesure que nous relevons les prix pour compenser une partie de la hausse des coûts, tandis qu’il est encore trop tôt pour mesurer pleinement l’impact à long terme."
Shein doit ainsi trouver un équilibre délicat. Des prix plus élevés pourraient protéger ses marges, mais risquent d’éroder les tarifs cassés qui constituent l’un des principaux avantages concurrentiels de la marque.
Shein a ouvert son premier magasin physique permanent au grand magasin BHV Marais, à Paris, le 5 novembre 2025, après avoir jusque‑là privilégié les boutiques éphémères. Cette ouverture a souligné l’importance du marché français pour l’entreprise, tout en suscitant l’opposition de responsables politiques, d’organisations professionnelles et de marques de mode établies.
Shein prévoit de consacrer environ 40 % du produit net de l’introduction en Bourse, soit près de 5,25 milliards de dollars hongkongais (570 millions d’euros), au marketing et au renforcement de sa présence mondiale au cours des quatre prochaines années.
Cela passera par de la publicité en ligne, de grandes campagnes de marque et le renforcement des équipes commerciales et marketing locales. L’Europe est identifiée comme un marché clé, mais Shein ne précise pas quelle part de ce budget y sera consacrée.
Les batailles juridiques en Europe
La présence de Shein en Europe est de plus en plus éclipsée par les critiques, qui accusent l’entreprise d’atteintes aux droits des travailleurs, de dégâts environnementaux excessifs et de violations de la propriété intellectuelle.
Shein a déclaré par le passé à l’AFP qu’elle applique une "tolérance zéro" vis‑à‑vis du travail forcé, qu’elle missionne des audits indépendants chez ses fournisseurs et qu’elle leur impose le respect de ses normes sociales. Elle soutient également que son modèle de production "réduit considérablement les déchets".
Shein a aussi été à maintes reprises accusée de violations de la propriété intellectuelle et a indiqué en juillet faire face à plus de 40 actions en justice sur ce terrain.
Un autre obstacle est apparu en février de cette année, lorsque la Commission européenne a ouvert une enquête sur le respect, par l’entreprise, du règlement sur les services numériques (Digital Services Act).
Celle‑ci examineles contrôles mis en place par Shein contre les produits illégaux, la conception potentiellement addictive de la plateforme et la transparence de ses systèmes de recommandation. Une conclusion de non‑conformité pourrait exposer l’entreprise à une amende pouvant aller jusqu’à 6 % de son chiffre d’affaires annuel mondial, ainsi qu’à des injonctions de modifier le fonctionnement de sa plateforme.
Parallèlement, la France a adopté une législation visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile.
Ce texte limite la publicité pour les acteurs de l’ultra fast fashion et instaure, à partir de 2026, des pénalités environnementales pouvant atteindre 12 euros par article, puis 20 euros à compter de 2030. Ces mesures doivent entrer en vigueur le 1er septembre.
Les autorités françaises ont également infligé à Shein, depuis 2025, des sanctions totalisant plus de 210 millions d’euros, au titre notamment de la protection de l’environnement et des consommateurs.
Investir dans Shein
Contrairement à SpaceX, qui a réservé une part inhabituellement importante de son introduction en Bourse de juin aux investisseurs particuliers, Shein ne propose pas d’offre au public destinée aux petits porteurs européens. Son prospectus précise qu’aucune offre publique n’a été autorisée en dehors de Hong Kong, tandis que la tranche internationale s’adresse principalement aux investisseurs institutionnels et professionnels.
Les investisseurs particuliers européens pourront néanmoins, en théorie, acheter des actions Shein une fois les échanges lancés, à condition que leur intermédiaire financier donne accès à la Bourse de Hong Kong.
Évoquant les récents résultats financiers de Shein,Coatsworth a déclaré que "même si Shein gagne plusieurs milliards de dollars par an, la tendance est négative". Le bénéfice net de l’entreprise est passé de 3,4 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros) en 2024 à 2 milliards de dollars (1,7 milliard d’euros) en 2025, avant qu’elle n’enregistre une perte nette de 99 millions de dollars au premier trimestre 2026. "La croissance du chiffre d’affaires net a ralenti ces dernières années et les marges se sont comprimées", a ajouté l’analyste.
"Pour ne rien arranger, le concurrent chinois Temu s’est imposé comme un challenger majeur pour Shein et lui a pris une partie de ses parts de marché. La guerre en Iran a également pesé sur Shein en freinant la demande, en faisant grimper les coûts et en provoquant des retards de livraison sur certains marchés", a indiqué Coatsworth.
Selon l’analyste, la croissance future potentielle de Shein pourrait être portée par son système de production piloté par les données et par sa capacité à réagir rapidement à l’évolution des goûts des consommateurs.
"Le scénario optimiste, c’est que Shein dispose d’une taille et d’une agilité considérables, ce qui lui permet de lancer rapidement de nouveaux modèles sur le marché et de savoir clairement ce qui fonctionne ou non", a poursuivi Coatsworth.
Shein affirme pouvoir réapprovisionner ses produits phares en seulement cinq jours et comptait 281 millions de clients actifs fin mars 2026.
Sa place de marché, qui permet à des marchands et marques tiers de vendre directement aux clients, pourrait également lui ouvrir l’accès à davantage de catégories de produits et de marchés géographiques.
Une valorisation plus basse pourrait toutefois représenter une opportunité pour les investisseurs prêts à prendre des risques. "Une valorisation au rabais pourrait offrir une opportunité aux investisseurs à contre‑courant qui estiment que les gains potentiels l’emportent sur la longue liste de risques", a estimé Coatsworth.