De son côté, le milliardaire conservateur Vincent Bolloré affirme que Grasset "continuera" et balaie le "vacarme" d'une "petite caste" après l'exode massif des auteurs de la vénérable maison de la rue des Saints-Pères suite au départ inexpliqué, généralement vu comme un limogeage, de son PDG.
Plus de 300 auteurs et acteurs du monde de l'édition, emmenés par Leïla Slimani, Virginie Despentes et Emmanuel Carrère, ont appelé, dans une tribune publiée par la Tribune Dimanche, à la création d'une "clause de conscience" dans leur secteur, après que 170 auteurs ont annoncé plus tôt cette semaine quitter les éditions Grasset, ne voulant pas dériver avec leur maison d’édition après l’éviction d’Olivier Nora.
Ces écrivains ont ébranlé le monde habituellement feutré de l'édition française en refusant de publier de nouveaux ouvrages chez Grasset suite au départ de son directeur général, départ qu'ils imputent à Bolloré. Dans une lettre ouverte après leur départ collectif, ils ont dénoncé « une atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale » de la maison d'édition fondée en 1907.
«Il est temps de poser une limite. Cette limite a un nom : la clause de conscience. Elle existe pour les journalistes. Elle doit être étendue, non pour fragiliser les entreprises, mais pour rétablir un équilibre élémentaire entre la liberté d'entreprendre et la liberté de ne pas servir ce que l'on réprouve», réclament les 308 signataires de cette tribune, le dimanche 19 avril.
Suite à un virage idéologique impulsée à tout son le groupe par Vincent Bolloré, l’homme d’affaires conservateur qui contrôle Hachette, numéro 1 français du secteur et maison-mère de Grasset, "des auteurs voient leurs droits d’édition et leur travail placés sous le contrôle d’un actionnaire dont ils contestent la politique éditoriale. Des salariés participent à la diffusion de discours politiques qu’ils désapprouvent. Des éditeurs publient des ouvrages dont ils ne partagent pas la portée. Des collaborateurs évoluent dans des environnements profondément transformés, où la pluralité s’efface au profit d’une ligne", lit-on également dans le texte.
Parmi les signataires de cette tribune figurent des auteurs de plusieurs maisons d’édition, Leïla Slimani (Gallimard), Hervé Le Tellier (Gallimard), Maylis de Kerangal (Verticales) mais aussi des piliers de Grasset, comme Gaël Faye ou Bernard Henri-Lévy, et de récents Prix Goncourt, comme Jean-Baptiste Andréa. Pour les signataires, «le licenciement par Vincent Bolloré du PDG des éditions Grasset Olivier Nora est le révélateur d’une évolution à laquelle notre droit ne sait pas faire face».
Selon les signataires, tout un secteur, des communicants aux libraires en passant par les salariés, est concerné. "Le droit français n'a rien prévu pour eux. Il leur dit d'accepter ou de partir. Partir, c'est renoncer à des années d'ancienneté, à des droits, à une stabilité parfois construite sur des décennies. Rester, c'est consentir à une forme de dissonance morale", affirment-ils.
La sénatrice socialiste Sylvie Robert, en pointe sur la filière du livre, a également appelé jeudi à créer une « clause de conscience » pour les auteurs « en cas de changement radical dans la ligne éditoriale ». Cette mesure est également portée par le député Horizons Jérémie Patrier-Leitus, président de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public qui a auditionné Vincent Bolloré.
Le député a indiqué à l’AFP qu’il « travaillait sur une loi » qui permettrait « l’insertion obligatoire et automatique dans les contrats d’édition d’une clause dite “intuitu personae” », ouvrant la voie à des ruptures de contrat des auteurs en cas de départ de leur éditeur. Interrogé sur cette proposition, le président Emmanuel Macron a appelé à y « réfléchir », sans toutefois trancher. C’est « une question qui va se poser », a-t-il insisté.
Grasset "continuera": Bolloré balaie le "vacarme" d'une "petite caste"
De son côté, le milliardaire conservateur Vincent Bolloré a promis dimanche, sans ambages, de trouver de nouveaux auteurs pour l'une des maisons d'édition les plus prestigieuses de France, après le départ de ceux qui contestent une ingérence politique.
Bolloré, fervent catholique qui a investi une partie de la fortune familiale dans un empire médiatique fidèle à ses convictions conservatrices, s'est dit surpris par le « vacarme » suscité au sein de la maison d'édition, mais a insisté sur le fait qu'elle poursuivrait ses activités.
Dans une rare prise de parole au Journal du Dimanche, dont il est également propriétaire, Bolloré a mis en cause « une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient ».
Malgré les protestations, « Grasset continuera, et ceux qui partent permettront à de nouveaux auteurs d'être publiés, promus, reconnus et appréciés », a déclaré Bolloré.
Grasset s'est fait connaître grâce à des géants de la littérature française tels que François Mauriac et André Malraux.
La famille Bolloré a fait fortune grâce aux ports et au commerce en Afrique. Le magnat a racheté en 2023 le groupe Hachette, propriétaire de Grasset et d'autres grandes maisons d'édition, ainsi que des chaînes de télévision payantes Canal+ et C-News, de la station de radio Europe 1 et de magazines comme Elle.
Cette décision a été saluée par les conservateurs, qui y voient un rééquilibrage de ce qu'ils considèrent comme un biais de gauche persistant dans les médias français. Olivier Nora s'était, lui, porté garant de l'indépendance de Grasset après le rachat d'Hachette par Bolloré.
« Quant aux attaques concernant mon +idéologie+, je le rappelle une fois de plus: je suis chrétien démocrate et les dirigeants de Hachette continueront à publier tous les auteurs qui le souhaitent », a répondu Bolloré.
Il a précisé que Nora, qui dirigeait la maison d'édition depuis 26 ans, avait démissionné suite à un désaccord sur la date de parution d'un ouvrage de l'auteur franco-algérien Boualem Sansal, libéré de prison en Algérie l'année précédente.
Il a également critiqué la gestion de Grasset par Nora ("performances économiques de la Maison Grasset très décevantes"), soulignant que, malgré une baisse de 25 % du chiffre d'affaires en 2025, le salaire de Nora était passé de 830 000 euros à un million d'euros (de 977 000 à 1,17 million de dollars).
Nora sera remplacé par un homme de confiance du milliardaire, Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group.
Vincent Bolloré, lancé depuis les années 2010 dans un mouvement de concentration industriel, a également dans son giron le groupe Canal+ et Prisma Media (Voici, Capital, Femme actuelle...) et les médias Lagardère (Europe 1, JDD).
Fayard, CNews, Europe 1 et le JDD sont régulièrement accusés par des responsables politiques de gauche de promouvoir des thèses conservatrices voire d'extrême-droite, ce que ces médias contestent.