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Le Portugal, nouvel acteur clé de la modernisation des sous-marins de l'OTAN

Le sous-marin Arpão de la marine portugaise en mission dans l’Arctique
Le sous-marin Arpão de la Marine portugaise en mission dans l’Arctique Tous droits réservés  Marinha Portuguesa
Tous droits réservés Marinha Portuguesa
Par João Azevedo
Publié le Mis à jour
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En 2024, le NRP Arpão devient le premier sous-marin de la Marine portugaise à opérer sous la banquise. Cette mission a été étudiée de prêt par le Canada qui cherche à renforcer sa flotte et élargir les options tactiques de combat sous-marin dans l’extrême nord.

En 2024, le NRP Arpão, sous-marin de la Marine portugaise, a marqué une première historique en opérant sous la banquise arctique, une zone longtemps considérée comme réservée aux puissances dotées de sous-marins nucléaires.

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Le Canada, engagé dans une vaste modernisation de sa flotte sous-marine et confronté à des enjeux croissants dans l’Arctique, suit de près les enseignements de la mission du NRP Arpão. Ottawa considère la capacité d’opérer sous la glace comme un critère central de ses futurs sous-marins, dans un contexte où l’Arctique occupe une place stratégique majeure pour sa souveraineté et sa sécurité.

Un Arctique en mutation rapide et de plus en plus fréquenté

La banquise arctique se réchauffe près de quatre fois plus vite que le reste de la planète, ouvrant de nouvelles routes maritimes et des perspectives économiques. Depuis des siècles, l’extrême nord est aussi observé comme un espace scientifique et un réservoir de ressources stratégiques.

Le dernier rapport du Conseil de l'Arctique (source en portugais) fait état d'une augmentation de 40 % du nombre de navires distincts opérant dans cette zone au cours des 12 dernières années, tandis que la distance parcourue a bondi de 95 %, passant de 6,1 millions à 11,9 millions de milles nautiques.

Ces données incluent les flottes des huit États arctiques (États-Unis, Canada, Islande, Norvège, Suède, Finlande, Danemark et Russie), ainsi que ceux qui pénètrent fréquemment dans la zone délimitée par le Code polaire sous pavillon des États observateurs du Conseil de l'Arctique.

Une navigation extrême

La navigation y reste toutefois extrêmement difficile. Le réchauffement fragilise la glace, qui devient plus fine et plus instable, entraînant une fragmentation accrue et la formation d’icebergs et de plaques dérivantes imprévisibles. Dans les zones denses, un sous-marin conventionnel, à autonomie limitée, peut même être incapable de faire surface, avec des risques supplémentaires d’inondation ou d’incendie.

Depuis les années 1950, seule la propulsion nucléaire permet des opérations prolongées sous la glace.

Sous-marin Arpão
Sous-marin Arpão Marinha

L’Arpão, une première opération occidentale sous la banquise

Entre avril et juin 2024, malgré les réserves exprimées, y compris au sein de l’OTAN, le sous-marin portugais Arpão a mené une mission sous la banquise au large du Groenland.

Commandé par le capitaine de frégate Taveira Pinto, l’équipage d’une trentaine de marins est resté quatre jours sous la glace, démontrant une maîtrise opérationnelle avancée et franchissant des seuils jusque-là jugés inaccessibles.

Le Portugal rejoint ainsi un cercle très restreint de pays- États-Unis, Royaume-Uni et Russie - ayant déjà mené des opérations sous la calotte polaire, jusque-là grâce à des sous-marins nucléaires.

Le NRP Arpão a quitté Lisbonne le 3 avril 2024 dans le cadre de l’opération de l’OTAN Brilliant Shield, pour une mission de 78 jours menée avec le soutien des marines américaine, canadienne et danoise. Au total, le sous-marin a cumulé 1 800 heures de navigation, dont 1 500 en plongée.

Ancien chef d'état-major de la Marine, Gouveia e Melo, à bord du sous-marin Arpão dans l'Arctique
Ancien chef d'état-major de la Marine, Gouveia e Melo, à bord du sous-marin Arpão dans l'Arctique Marinha de Portugal

Cette mission a été rendue possible par le système de propulsion anaérobie (AIP), qui permet au sous-marin de produire de l’énergie en plongée sans apport d’air extérieur, prolongeant son autonomie jusqu’à plusieurs semaines. Elle s’appuyait aussi sur une préparation de sept mois, incluant une étude approfondie de la zone et des adaptations techniques, notamment l’installation d’un sonar haute fréquence et de capteurs dédiés à la détection et à la mesure de la glace, ainsi que des protections renforcées pour les équipements sensibles.

Dans le documentaire officiel consacré à cette expérience, l'ancien chef d'état-major de la Marine portugaise Gouveia e Melo raconte que l'équipage de l'Arpão a rencontré de véritables "montagnes" de glace qui se prolongeaient jusqu'à 90 mètres sous la surface.

Avec l’appui initial de spécialistes américains, la Marine portugaise souligne avoir développé en grande partie de manière autonome ses capacités d’analyse, de préparation opérationnelle et d’exploitation des capteurs.

Zone de glace marginale dans l'Arctique
Zone de glace marginale dans l'Arctique Marinha de Portugal

L’un des moments clés de la mission a été l’opération en Marginal Ice Zone (MIZ), zone instable où se rencontrent banquise compacte et eaux libres. Caractérisée par une glace fragmentée, des trajectoires imprévisibles et un bruit ambiant élevé perturbant le sonar, cette zone était jusqu’ici largement évitée. Aucun sous-marin occidental ne s’y était aventuré depuis la Seconde Guerre mondiale.

En développant une technique permettant d’opérer à profondeur périscopique dans ces conditions, le Arpão a transformé cet espace en zone navigable avec un niveau de sécurité jugé acceptable.

"La technique développée par le NRP Arpão pour revenir à la cote périscopique a fait la différence et a permis de transformer une zone traditionnellement évitée en un espace où il est désormais possible d'opérer dans des conditions de sécurité acceptables", a affirmé la Marine.

Sous-marin Arpão dans la zone de glace marginale
Sous-marin Arpão dans la zone de glace marginale Marinha de Portugal

Un savoir opérationnel exporté vers les alliés, notamment le Canada

Au-delà de la performance, la mission a permis de produire un savoir opérationnel inédit, consigné dans un manuel de navigation en Arctique destiné à ses alliés.

Ce retour d’expérience couvre notamment l’analyse des conditions acoustiques, l’évaluation de la glace, la gestion des risques et l’adaptation des procédures. Des enseignements déjà pris en compte par le Canada, pour ajuster sa future flotte de sous-marins et renforcer sa capacité à opérer dans l’Arctique, qui représente une part majeure de son territoire et de son littoral.

"Ce qui m'a le plus frappé, c'est la manière dont l'équipage du NRP Arpão et la Marine portugaise ont abordé la mission. Ils ont été calmes, professionnels et minutieusement préparés", a raconté à Euronews Harrison Nguyen-Huynh, commandant de la Marine canadienne, qui était à bord de l'Arpão durant l'opération de 2024 en tant qu'officier de liaison, chargé d'appuyer l'équipage.

Harrison Nguyen-Huynh, commandant adjoint de la Force sous-marine du Canada
Harrison Nguyen-Huynh, commandant adjoint de la Force sous-marine du Canada Harrison Nguyen-Huynh

Saluant l'attitude et l'esprit de coopération des sous-mariniers portugais, le commandant Nguyen a souligné que cet exercice de l'OTAN a constitué une nouvelle occasion importante de collaboration avec les alliés "afin d'obtenir des informations sur certains des défis que représente l'opération dans le Nord".

Modernisation de la flotte sous-marine canadienne

Le retour d’expérience portugais intéresse directement Ottawa, engagé depuis 2021 dans un vaste programme de renouvellement de sa flotte sous-marine.

Dans un communiqué (source en portugais) publié en août 2025, le gouvernement canadien, dirigé par Mark Carney, a confirmé son intention d'acheter jusqu'à 12 sous-marins, destinés à remplacer les bâtiments de classe Victoria d’ici la fin des années 2030, avec un accent particulier sur la capacité à opérer dans l’environnement arctique. Un projet potentiellement colossal, dont le coût pourrait atteindre jusqu’à 100 milliards de dollars, rapporte le quotidien canadien Ottawa Citizen (source en portugais).

Selon ce même journal, il pourrait s'agir de la plus grande acquisition militaire de l'histoire du Canada. Le gouvernement souhaite accélérer le processus et le contrat pourrait être signé cette année, mais la Marine canadienne estimait déjà en 2025 que le premier sous-marin ne serait pleinement opérationnel qu'en 2037.

Les nouveaux submersibles n'arriveront pas avec toutes les capacités nécessaires à la navigation sous la glace arctique, a révélé le vice-amiral de la Marine canadienne, Angus Topshee, cité par le quotidien The Globe and Mail.

Arpão
Arpão Marinha de Portugal

Autre aspect essentiel, souligne Harrison Nguyen-Huynh : l'efficacité, assurée en grande partie, lors de la mission de 2024, par le sonar spécialisé installé au sommet du kiosque, qui a servi à cartographier la glace en surface et à détecter les zones d'eau libre. Les opérations en Arctique exigent une vision bidimensionnelle (vers le haut et vers le bas) et, en intégrant cette capacité supplémentaire de surveillance du "plafond" glaciaire, l'Arpão a fourni une conscience situationnelle maritime plus fine.

Pour de futures missions arctiques avec des sous-marins diesel-électriques, l'expérience portugaise définit des orientations importantes pour la conduite de manœuvres statiques et la compréhension des spécificités de la zone marginale, où le bruit généré par le mouvement de la glace affecte les performances des capteurs. Le mélange d'eaux douces et salées peut également influer sur la propagation et l'analyse du son, rappelle l’Association canadienne pour l’OTAN (source en portugais). Les enregistrements réalisés par les Portugais constitueront donc une ressource précieuse pour, par exemple, mieux identifier les faux échos à proximité de la glace et améliorer la détection.

La Marine a indiqué à Euronews que les résultats obtenus par l'Arpão ont reçu un "accueil très positif" auprès des alliés et que, après la mission, plusieurs réunions ont été organisées pour partager les connaissances et définir des "lignes d'action pour de futurs plans".

"Partager des informations et des bonnes pratiques avec nos alliés renforce notre capacité collective et augmente l'efficacité de nos opérations", affirme le commandant Nguyen, en soulignant que le Canada, en tant que "nation arctique", considère les campagnes menées dans le "Nord" comme "essentielles" à la protection de sa souveraineté.

Le Portugal, un acteur crédible au sein de l’OTAN dans l'Articque

À ce stade, Lisbonne ne prévoit pas de nouvelles missions de sous-marins dans l’Arctique, invoquant "d’autres priorités opérationnelles et stratégiques", mais reste attentive à une région "où la compétition géopolitique s’intensifie".

L'Arctique est en effet de plus en plus militarisé. La Russie y concentre d’importants moyens, notamment dans la péninsule de Kola, où elle déploie des sous-marins nucléaires, tandis que son activité s’intensifie autour du passage stratégique GIUK, clé pour l’accès à l’Atlantique Nord. Selon des responsables de l’OTAN, ce niveau d’activité pourrait désormais dépasser celui de la Guerre froide.

Parallèlement, la Chine, qui se définit comme un "État quasi arctique", poursuit ses investissements dans la "Route de la soie polaire", visant à développer de nouvelles routes commerciales entre l’Asie et l’Europe.

Dans ce contexte, la Marine portugaise affirme contribuer à un "effort collectif" de stabilité, rappelant que la dissuasion et la défense de l’espace euro-atlantique reposent sur des capacités concrètes et opérationnelles.

Arpão dans l'Arctique
Arpão dans l'Arctique Marinha de Portugal

La mission du NRP Arpão montre que, malgré leurs limites, les sous-marins conventionnels peuvent jouer un rôle accru dans le combat sous-marin, y compris sous la glace. Moins rapides et moins endurants que leurs équivalents nucléaires, ils offrent en revanche un avantage clé : une grande discrétion lorsqu’ils fonctionnent sur batteries, précieuse pour des missions de surveillance et de renseignement.

Opérer dans l'Atlantique Nord "exige la capacité de détecter, suivre et, si nécessaire, contrer les menaces sous-marines", ce qui passe par la "maîtrise effective des différentes dimensions du combat", souligne la Marine portugaise.

Sur le plan politique, le Portugal a prouvé qu'il est un "acteur crédible" dans la défense de l'Alliance, avec un rayon d'action bien au-delà de sa zone immédiate, s'étendant à des "espaces géographiques éloignés de son territoire continental mais directement liés à la sécurité de l'Atlantique".

Arpão
Arpão Marinha

"À un moment où l'OTAN renforce son attention sur le High North, les pays qui ont déjà démontré une capacité réelle à opérer dans cet environnement deviennent des partenaires particulièrement précieux", affirme Sá Granja, en précisant que "la pertinence stratégique" d'un pays de la taille du Portugal ne tient pas seulement à "l'ampleur de ses moyens", mais aussi à "sa capacité à offrir des compétences différenciées et utiles à l'Alliance".

La Marine continuera de suivre les évolutions dans l'Arctique et se dit "prête, si cela lui est demandé, à contribuer de nouveau dans des scénarios similaires", notamment dans le cadre de l'OTAN.

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