Tallin estime que l'intensification des efforts du Kremlin pour soutenir son offensive et reconstituer ses pertes sur le champ de bataille accroît le risque que d'anciens combattants menacent l'UE, même après la fin des hostilités.
Les soldats russes ayant participé à l’invasion à grande échelle de l'Ukraine devraient être interdits "à vie" d'entrée dans l’espace Schengen, a déclaré le Premier ministre estonien Kristen Michal à Euronews, qui souhaite faire de cette proposition une mesure à l'échelle européenne.
Le gouvernement estonien estime que l'intensification des efforts du Kremlin pour soutenir son offensive contre l'Ukraine et reconstituer ses pertes sur le champ de bataille accroît le risque que d'anciens combattants représentent, même après la fin des hostilités, une menace pour l'UE.
"Que feront ces hommes ? La plupart sont des criminels, mais ils doivent être considérés comme des héros en Russie", a déclaré Michal lors d'un entretien accordé à Europe Today en marge d'une réunion de l’UE à Chypre.
"Ils seront formés (comme) Wagner II, Wagner III, des armées privées, et ils opéreront en Europe, en Asie, en Afrique, sur tous les continents", a-t-il ajouté.
"Une fois encore, je pose la question : voulez-vous que ces individus vivent près de chez vous ? Non. C’est pourquoi ils doivent être bannis à vie de l’espace Schengen", a-t-il insisté.
Tallinn a commencé à promouvoir cette interdiction au début de l'année et a progressivement obtenu le soutien d'autres États membres, jusqu'à ce que le Conseil européen inscrive le projet dans ses conclusions officielles lors du sommet de mars.
Les dirigeants ont chargé la Commission européenne d'évaluer les moyens possibles de traiter cette question, sans préjudice des compétences des États membres.
En effet, chaque pays de l'UE décide de l'octroi des visas d'entrée et de leurs conditions. La Commission fixe toutefois des règles communes afin de garantir la cohérence, les titulaires de visa pouvant ensuite circuler librement dans l'espace Schengen.
Compte tenu du nombre important d'anciens soldats et de militaires actifs russes, la responsabilité doit être partagée entre tous les États membres, a estimé Kristen Michal.
"L'Estonie a déjà interdit environ 1 300 combattants russes".
"Nous pouvons faire davantage, jusqu'à dix fois plus, mais nous ne pouvons pas interdire un million de soldats seuls. Nous avons besoin de l'aide de tous", a-t-il souligné.
La haute représentante Kaja Kallas, qui supervise les travaux, a indiqué que la proposition d'interdiction au sein de l'espace Schengen serait prête d'ici le sommet des chefs d'État et de gouvernement en juin.
L'article 42.7 de l'UE envisagé pour se substituer à l'article 5 de l'OTAN
Kristen Michal a répondu à nos questions avant une réunion informelle des dirigeants de l'UE à Chypre, qui assure actuellement la présidence tournante de l'Union.
L'hôte du sommet, le président chypriote Níkos Christodoulídis, a profité de l'occasion pour relancer la réflexion autour de l'article 42.7 des traités de l'UE, qui impose une assistance mutuelle en cas d'agression armée contre un État membre. Cette assistance peut prendre différentes formes : militaire, économique, diplomatique ou médicale.
Cet article n'a été invoqué qu'une seule fois, par la France en 2015, et ses modalités pratiques restent peu encadrées.
Chypre fait partie des rares États membres de l'UE à ne pas appartenir à l'OTAN et ne peut donc pas bénéficier de l'article 5 de l’Alliance, principal pilier de la défense collective et de la dissuasion.
Kristen Michal estime que les deux clauses – l'article 42.7 de l'UE et l'article 5 de l'OTAN – peuvent "coexister" sans contradiction ni tension.
"La question est celle de la nécessité", a-t-il déclaré. "En général, nos activités se chevauchent, car il faut une certaine assistance, il faut que les alliés agissent ensemble."
Le débat sur l'assistance mutuelle intervient alors que le président américain Donald Trump a réitéré ses menaces de retrait de l'OTAN, en réponse au refus de l'Alliance de contribuer à la sécurisation du détroit d'Ormuz, que l'Iran contrôle étroitement.
Interrogé sur le fait de savoir si ces déclarations, largement médiatisées, affaiblissent la valeur dissuasive de l'article 5, Kristen Michal a répondu par la négative, citant les interventions récentes de l'Alliance pour protéger l'espace aérien de l'Estonie et de la Pologne contre des incursions russes.
"À ce moment-là, le message de Donald Trump était très clair : l'Amérique est prête à protéger les pays baltes et la Pologne", a-t-il affirmé.
"Oui, je peux comprendre qu'il y ait beaucoup de messages politiques, mais le volet militaire fonctionne parfaitement."