Soutenus par leurs enseignants, des lycéens bascophones contestent le règlement afin de défendre l’usage de leur langue, malgré le risque que leurs copies ne soient pas corrigées ou soient pénalisées.
Le baccalauréat est dans un mois et une bataille pas comme les autres vient de commencer pour les lycéens de Seaska. Se disant prêts à la désobéissance civile, ils contestent l'interdiction du ministère de l'Éducation nationale de composer en basque.
Seaska est la fédération des ikastola (écoles en langue basque) des Pyrénées-Atlantiques. Fondée en 1969, elle gère un réseau d'établissements qui scolarisait environ 15 000 élèves en 2025, suivant un enseignement bilingue allant de la maternelle à la terminale, au sein de structures publiques, privées et associatives.
Selon les représentants du réseau, l'interdiction de composer le "baxoa" ("baccalauréat") en euskara (langue basque) constitue une "entrave au parcours éducatif" des élèves. Les représentants dénoncent un "mépris institutionnel" et exigent que l'administration reconnaisse enfin la validité du modèle immersif.
Pour les défenseurs de la langue, cette reconnaissance officielle est indispensable pour valider la cohérence pédagogique de leur cursus et assurer l'avenir du système associatif au Pays basque français.
Des lycéens passent à l'action
Dans ce cadre, un collectif de lycéens a pris la parole et lu un communiqué le 5 mai dernier, devant le lycée immersif Bernat Etxepare, à Bayonne. Ils ont annoncé vouloir composer leur épreuve de mathématiques qui se déroulera le 12 juin, uniquement en basque.
"Depuis des années, vous nous entendez, nous les élèves d'Etxepare, parler de notre désir, de notre besoin impérieux de réussir l'examen en basque. Les années ont passé et nous, élèves, n'avons toujours pas le droit de passer un seul examen en basque. Aujourd’hui, à Bayonne, nous déclarons haut et fort que nous répondrons à l’examen de mathématiques de première année en basque", ont-ils déclaré, en joutant qu'il s'agit d'une "décision collective", et qu'ils étaient "soutenus" par des parents et des enseignants.
Dans le même temps, une pétition a été lancée pour soutenir le mouvement et avait réuni au moment de l'écriture de cet article un peu plus de 5 400 signatures.
Que risquent les élèves ?
Tous les élèves ne franchiront pas le pas. Certains hésitent encore, freinés par la peur des conséquences sur leur futur. Un zéro pointé mettrait un terme à tout espoir d'obtenir une orientation vers les études supérieures.
En effet, le règlement prévoit que toute copie rédigée dans une langue non autorisée peut être considérée comme nulle ou ne porter que sur les éléments universels (schémas, chiffres), amputant radicalement la note finale.
Ce mouvement de désobéissance civile n'est donc pas une simple bravade adolescente, mais le point d’orgue d’une lutte linguistique qui dure depuis des décennies contre ce que les défenseurs des langues régionales appellent « le mur de Paris »
Selon ses soutiens, ce mouvement de désobéissance civile s'inscrit dans une mobilisation linguistique engagée depuis plusieurs décennies face à ce que les défenseurs des langues régionales qualifient de "mur de Paris".
Héritage de l'ère Blanquer
Pour comprendre la colère des lycéens basques, il faut revenir aux années Jean-Michel Blanquer. Durant son mandat, l’ancien ministre de l’Éducation d'Emmanuel Macron a défendu une vision très centralisée de l’école.
Lors de la réforme du baccalauréat en 2019, le ministère avait refusé d’étendre les épreuves en langues régionales aux nouvelles spécialités. Jean-Michel Blanquer estimait alors que le français devait rester "l’unique langue de correction", invoquant des questions d’anonymat et d’égalité entre candidats.
L'un des principaux remparts administratifs de l'État pour maintenir l'interdiction de composer en basque repose sur un argument logistique : le manque de correcteurs qualifiés. L'administration avance que si des copies étaient rédigées en langue régionale, elle ne pourrait garantir la présence de professeurs bilingues en nombre suffisant pour assurer une correction équitable sur l'ensemble du territoire, sans briser l'anonymat des candidats en ciblant des zones géographiques trop restreintes.
Pourtant, la réalité du terrain semble contredire cette position. Des enseignants se disent prêts à corriger les copies de mathématiques rédigées dans cette langue, ainsi qu'à faire passer le grand oral de terminale en basque.
En juin 2024, une centaine d'examinateurs avaient arboré le badge "aho bizi" ("bouche vivante") afin d'autoriser l'usage du basque lors des épreuves orales. Selon plusieurs acteurs du dossier, cette initiative symbolique aurait entraîné une réaction de l'administration.
L'année suivante, aucun enseignant bascophone n'a été convoqué pour le Grand Oral. Certains examinateurs y voient une "décision" délibérée visant à verrouiller l'examen.
L’adoption de la loi Molac, (du nom d'un député divers gauche du Morbihan, fervent défenseur du breton et de la décentralisation), en 2021 avait pourtant ravivé les espoirs des défenseurs des langues régionales françaises.
Le texte voté par le Parlement, une première sous la République, renforçait la protection juridique des langues régionales en reconnaissant leur valeur patrimoniale. Il prévoyait également de consacrer une troisième forme d'enseignement des langues régionales : l'enseignement immersif, dispensé pendant une grande partie du temps scolaire dans une langue autre que le français et pratiqué dans des réseaux comme Seaska ou Diwan, en Bretagne.
Mais le Conseil constitutionnel a censuré cette partie du texte, les sages jugeant que l’article 2 de la Constitution "La langue de la République est le français" limitait ce type d’enseignement.
Selon les chiffres les plus récents disponibles, environ 51 000 à 52 000 personnes parlent basque en France, principalement dans les Pyrénées-Atlantiques. Cela représente environ 20 % de la population locale.
L'UNESCO souligne notamment qu'en dessous de 100 000 locuteurs, la transmission intergénérationnelle d'une langue devient souvent fragile.