L'issue de l'affaire dépendra de l'équilibre entre la volonté de la Maison Blanche de renouer avec Ankara et la position du Congrès, qui a imposé un cadre légal strict sur la possession des S-400.
La perspective d’un retour de la Turquie dans le programme des chasseurs F-35 a ouvert un nouveau front de confrontation à Washington, le lobby gréco-américain et des membres du Congrès s’efforçant de maintenir les obstacles juridiques existants à la vente de ces avions de combat américains à Ankara.
La question est revenue sur le devant de la scène après les contacts du président américain Donald Trump avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, mais jusqu’à présent aucune décision officielle du gouvernement américain n’a été prise concernant la réintégration de la Turquie dans le programme.
Athènes reconnaît que les choix en matière d’armement relèvent du droit souverain de chaque pays et qu’elle ne dispose d’aucun droit de veto sur les décisions américaines. Elle considère toutefois qu’elle a le droit et le devoir de soulever auprès de ses alliés les questions de sécurité qu’elle juge cruciales pour la stabilité de la région.
À Athènes, on souligne que la Turquie demeure un allié au sein de l’OTAN, mais que plusieurs dossiers restent ouverts dans les relations gréco-turques, comme le maintien du casus belli par la Grande Assemblée nationale turque, la remise en cause de droits souverains grecs et les différends en mer Égée et en Méditerranée orientale.
Pour cette raison, la Grèce demande que toute décision sur la vente de systèmes d’armes avancés soit accompagnée de garanties de sécurité claires et d’assurances que ces équipements ne pourront pas être utilisés contre un autre État membre de l’Alliance.
Le débat s’est toutefois déjà déplacé au Congrès, où les partisans du maintien des restrictions rappellent que l’exclusion de la Turquie du programme F-35 en 2019 n’a pas été une simple décision politique, mais a été directement liée à l’acquisition du système russe S-400.
La lettre de Dina Titus et les initiatives au Congrès
La première initiative publique contre un éventuel changement de cap a été prise par la députée démocrate du Nevada, Dina Titus, qui a recueilli les signatures de 18 élus sur une lettre adressée à la direction de la Chambre des représentants.
Les députés demandent que la législation américaine en vigueur soit respectée et que le Congrès soit prêt à intervenir au cas où l’exécutif tenterait de relancer la participation de la Turquie au programme.
Comme l’explique Thanos Davelis, directeur des relations publiques du Conseil hellénique de leadership (HALC), cette lettre constitue la première réaction organisée au sein du Congrès.
« Dina Titus a rassemblé plusieurs députés, principalement démocrates, 18 précisément, qui ont envoyé une lettre aux dirigeants de la Chambre afin qu’ils soient prêts à agir et à empêcher toute initiative que nous verrions de la part du président Trump concernant les F-35 », souligne-t-il.
Cependant, ajoute-t-il, la situation est différente chez les républicains. Plusieurs d’entre eux se montrent également réservés face à une éventuelle vente, mais choisissent de se déplacer davantage en coulisses.
« Les républicains semblent agir en interne. Ils ne veulent pas voir leur nom figurer sur cette lettre et cherchent à convaincre de l’intérieur le gouvernement Trump, en mobilisant les différents canaux dont ils disposent », indique Thannos Davelis.
Le “mur” juridique face à la vente
Le principal argument de ceux qui s’opposent au retour de la Turquie dans le programme F-35 est qu’il existe des restrictions législatives précises instaurées par le Congrès lui-même.
L’achat des S-400 à la Russie a entraîné l’application de la loi CAATSA, qui prévoit des sanctions pour les acquisitions importantes d’équipements de défense russes. Parallèlement, des dispositions spécifiques ont été introduites dans les budgets de la Défense des États-Unis, liant la réintégration de la Turquie dans le programme F-35 au retrait des S-400.
« La question est apparue lors du premier mandat du président Trump. La Chambre et le Sénat avaient adopté la loi CAATSA, qui ne concernait pas uniquement la Turquie, mais constituait un outil permettant au gouvernement américain d’imposer des sanctions aux États qui achètent des systèmes d’armes à des pays comme la Russie », explique le directeur des relations publiques.
Il ajoute qu’après la décision d’Ankara d’acquérir les S-400, le Congrès a procédé à des interventions législatives supplémentaires :
« Il existe deux textes de loi qui prévoient, en substance, que les F-35 ne peuvent pas être livrés à la Turquie tant qu’elle détient encore les S-400. »
L’interprétation cruciale du terme « possession »
L’un des principaux points examinés à Washington concerne l’interprétation du mot « possession ».
La législation américaine ne fait pas référence uniquement à l’utilisation ou à l’activation des S-400, mais au fait de savoir si la Turquie a toujours en sa possession ce système russe.
C’est pourquoi l’un des scénarios discutés est le retrait des S-400 du contrôle turc ou leur transfert vers un pays tiers, afin de soutenir l’idée que l’obstacle juridique en question n’existe plus.
Au-delà de l’aspect juridique, la principale inquiétude américaine concerne la protection de la technologie du F-35.
Washington craint qu’un système russe S-400 fonctionnant dans le même environnement qu’un chasseur américain de cinquième génération ne permette la collecte de données sensibles sur les caractéristiques de furtivité (stealth), les systèmes électroniques et les capacités opérationnelles de l’appareil.
« Il existe un risque que les S-400 puissent enregistrer ou capter divers éléments qui relèvent des secrets américains autour des F-35, et que ces informations soient ensuite transmises aux Russes », insiste Davelis.
C’est la raison principale pour laquelle la Turquie a été écartée du programme en 2019, malgré sa participation depuis 2007 en tant que pays coproducuteur.
Les prochaines actions du lobby gréco-américain
La campagne de pression ne se limite pas aux Grecs d’Amérique. Selon Thanos Davelis, d’autres organisations sont impliquées sur ce dossier à Washington, parmi lesquelles des représentants de la communauté américano-juive.
« Les Américano-Juifs restent une voix politique influente. Ils sont bien organisés et se mobilisent de manière similaire à Washington autour de la question des F-35 », explique-t-il.
Parallèlement, le HALC poursuit ses contacts avec des membres du Congrès, des responsables gouvernementaux et des centres de réflexion.
« Nous sommes en contact avec divers acteurs, au sein du gouvernement, au Congrès et dans plusieurs think tanks, afin d’aboutir à ce résultat », indique Thannos Davelis.
Le dénouement de cette affaire dépendra de l’équilibre entre la volonté de la Maison-Blanche de renouer avec Ankara et la position du Congrès, qui a déjà mis en place un cadre législatif strict autour de la possession des S-400.
Comme l’estime Thanos Davelis, « si le Congrès se mobilise suffisamment, nous pourrions voir un résultat ».