Un rapport de l’ONU publié le mois dernier fait état de 129 exécutions confirmées de prisonniers de guerre ukrainiens et alerte sur une forte hausse des cas.
Dans le dernier message que Lyudmyla Dubnytska a reçu de son mari, il lui disait qu'il allait sans doute être fait prisonnier par les forces russes. Deux jours plus tard, elle a reconnu son corps sur une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montrant un groupe de soldats ukrainiens tués.
Son compagnon, Andriy Dubnytsky, fait partie des centaines de prisonniers de guerre que, selon Kyiv, l'armée russe a exécutés depuis le lancement de son invasion en 2022.
Le nombre exact reste inconnu, il varie selon les différentes sources ukrainiennes et internationales, mais Kyiv affirme que ces exécutions révèlent une politique délibérée de Moscou.
Identifié par son tatouage
Andriy Dubnytsky avait 25 ans lorsqu'il a été tué en février 2024, au moment où les troupes ukrainiennes se repliaient d'Avdiivka, épicentre des combats dans l'est de l'Ukraine, prise par la Russie.
Blessé lors d'une tentative de repli, ce soldat de la 110e brigade est resté sur sa position avec cinq camarades, dont quatre étaient eux aussi blessés. Malgré la situation désespérée, ils espéraient être évacués.
Lorsque, le 15 février, il a appelé sa femme, "il était extrêmement nerveux et il pleurait", raconte à l'AFP Dubnytska, 27 ans.
Pour se remonter le moral, le couple s'était promis d'avoir un fils à leur retour, un petit frère pour leur jeune fille. Quelques heures plus tard, il lui a envoyé un message disant qu'ils seraient probablement capturés. Puis il a cessé de répondre.
Une vidéo diffusée par des médias ukrainiens montre ce qui s'est vraisemblablement passé ensuite : son camarade de combat Ivan Zhytnyk était en appel vidéo avec un proche lorsqu'un soldat russe lui a ordonné de déposer les armes.
Deux jours plus tard, Lyudmyla a vu sur les réseaux sociaux russes une vidéo montrant cinq corps allongés dans une flaque gelée, rougie par le sang. Elle a reconnu le tatouage d'une croix sur la main de l'un des hommes : c'était son mari.
"Nette augmentation" des cas
La 110e brigade a confirmé que plusieurs soldats, dont Dubnytsky et Zhytnyk, avaient été tués, accusant les forces russes d'avoir violé un accord prévoyant leur évacuation.
Les procureurs ukrainiens ont ouvert une enquête sur la "fusillade de prisonniers de guerre ukrainiens non armés".
Cet incident est loin d'être isolé. Plusieurs responsables ukrainiens ont indiqué à l'AFP que les troupes russes ont intensifié le rythme des exécutions à partir de 2023.
"Cela découle d'une politique russe qui a de fait encouragé et permis de tels crimes, les commandants donnant ensuite des ordres en ce sens", affirme Andriy Atamantchuk, responsable au sein du bureau du procureur général ukrainien chargé des dossiers d'exécutions de prisonniers de guerre.
Moscou rejette ces accusations.
Un rapport de l'ONU publié le mois dernier fait état de 129 exécutions vérifiées de prisonniers de guerre ukrainiens, l'organisation ayant tiré la sonnette d'alarme l'année dernière sur une "nette augmentation" des cas.
À ce jour, Kyiv a ouvert 116 enquêtes sur les homicides de 306 militaires ukrainiens depuis 2022, précise Atamantchuk. Le gouvernement ukrainien estime que le total est probablement bien plus élevé.
Un responsable du renseignement ukrainien a indiqué à l'AFP qu'ils ont recensé "plus de 900 militaires" tués lors de "plus de 340" incidents depuis 2022. S'exprimant sous couvert d'anonymat, il ajoute que cela pourrait représenter "entre 25 et 40 %" des cas.
Les sources expliquent que la différence de méthodologie explique l'écart entre les chiffres. Le parquet assure qu'il s'appuie sur des "faits documentés et prouvés", tandis que les services de renseignement reçoivent "plus rapidement des informations" des unités en première ligne et d'autres sources.
Des enquêtes complexes
Moscou rejette systématiquement les accusations de crimes de guerre et accuse en retour Kyiv d'en commettre.
Aux termes des Conventions de Genève, les soldats sont considérés comme des prisonniers de guerre et bénéficient de ces protections à partir du moment où ils manifestent clairement leur reddition.
Selon le renseignement ukrainien, le groupe paramilitaire russe Wagner, démantelé après sa rébellion de 2023, a contribué à "donner le ton" en matière d'exécutions avec ses rangs composés d'anciens détenus, dont beaucoup condamnés pour des crimes violents.
Selon Kyiv, les victimes sont le plus souvent abattues par balles. En 2023, une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux montrait un soldat russe abattant un soldat ukrainien après que celui-ci avait crié "Gloire à l'Ukraine".
Les enquêteurs ukrainiens ont également mis au jour des cas de meurtres d'une brutalité extrême, notamment des décapitations, dont les images ont circulé sur les réseaux sociaux russes.
Jusqu'à présent, seuls cinq soldats russes ont été condamnés en Ukraine, dont deux par contumace, précise le procureur Atamantchuk à l'AFP.
La complexité des enquêtes, due au manque d'accès aux zones de combat, complique les procédures judiciaires. Le procureur ne perd cependant pas l'espoir de pouvoir un jour "rendre justice" aux familles, ne serait-ce qu'en leur donnant "les noms de ceux qui ont tué leurs proches".
Les autorités russes n'ont pas répondu à la demande de commentaire de l'AFP sur ces accusations.