À moins d’un an de l’élection présidentielle, la question des ingérences s’impose plus que jamais au cœur du débat public. Afin d’évaluer l’ampleur de cette menace et les moyens déployés pour y répondre, Euronews a recueilli l’analyse d'experts du numérique.
En l’espace d’un mois, deux candidats déclarés et un candidat potentiel à la prochaine élection présidentielle, Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal ont été ciblés par des campagnes de désinformation en ligne.
Une vidéo reprenant les codes du média de gauche Blast a relayé de fausses informations visant Raphaël Glucksmann et sa compagne, la journaliste Léa Salamé. Le contenu a ensuite été massivement diffusé par des bots sur les réseaux sociaux, un mode opératoire dénoncé par l'intéressé. Sur son compte X, il appelle à une vigilance accrue des responsables politiques face à ces campagnes.
Ce vendredi, c’est Gabriel Attal qui a évoqué sa mésaventure: de fausses informations ont été partagées sur les réseaux sociaux, indiquant que son père serait mort d'une overdose à la cocaïne ou encore qu'il serait atteint de la maladie de Parkinson, comme le rapporte Franceinfo.
Invité sur RTL, le secrétaire général de Renaissance a déclaré : « C'est une intervention directe d’une puissance étrangère pour manipuler l’élection ; donc, si on ne fait rien pour s’en protéger, c’est une élection qui peut être faussée, volée aux Français. »
« Pour moi, ce n’est pas une surprise. On s’y est préparé avec mon équipe. Je pense que ce sont des opérations de déstabilisation qui vont se multiplier tout au long de la campagne. On parle beaucoup d’ingérences contre les candidats et j’en suis victime aujourd’hui, mais il y aura aussi de l’ingérence pour les candidats », a-t-il ajouté.
Le parti a indiqué ne pas vouloir porter plainte
Quelques semaines plus tôt, l'ex-Premier ministre Édouard Philippe, patron d'Horizons, avait lui aussi été la cible de rumeurs sur une prétendue « démence », largement propagées sur X.
Un point commun entre ces trois affaires : elles visent des personnalités testées dans les sondages en vue de l'élection présidentielle de 2027.
Pour Clément Domingo, alias SaxX, surnommé par la presse « hacker éthique », ces ingérences devraient s'intensifier à l'approche du scrutin. « À partir de septembre 2026, et surtout fin 2026 et début 2027, elles auront tendance à être de plus en plus présentes », explique-t-il à Euronews. En tant qu'« hacker éthique », Clément Domingo se donne pour mission de « sécuriser ou aider à sécuriser les systèmes informatiques avant que des cybercriminels piratent, vendent et/ou diffusent les données personnelles ». Il a aussi un rôle de vulgarisateur : « J'essaie de rendre accessible la cybersécurité, l'intelligence artificielle, le numérique au grand public », explique-t-il.
L'expert en cybersécurité et spécialiste de la géopolitique numérique juge « totalement illusoire » d'envisager une campagne présidentielle sans nouvelles tentatives d'ingérence.
Damien Bancal, journaliste, fondateur du blog Zataz et spécialiste de la cyberintelligence, ajoute que ces récents épisodes de désinformation s'inscrivent dans une stratégie de guerre informationnelle qui s’est construite ces dix dernières années avec, pour armes, les outils numériques et l'intelligence artificielle.
Les auteurs disposent, selon lui, d'une force de frappe plus importante : « Aujourd'hui, un pays qui veut nuire à notre politique ou à notre démocratie peut faire appel à des "petites mains" », explique l'expert, qui évolue dans la cyberintelligence depuis plus de trente ans.
« Les acteurs malveillants s'appuient désormais sur des groupes intermédiaires ou des "petites mains", des militants idéologiques ou des opportunistes cherchant simplement à provoquer le chaos », observe le spécialiste.
Pour mener ces opérations de déstabilisation, ils s’appuient sur diverses méthodes, dont la création de faux sites d'information ou de clones de médias : « Le site de Blast a été cloné : 181 pages copiées, une seule modifiée, et c'est cette page qui sert à diffuser la fake news [sur Raphaël Glucksmann et sa compagne, NDLR]. »
« Tous les candidats sont concernés »
SaxX estime que la menace concerne tous les candidats et qu'elle devrait s'intensifier à l'approche du scrutin : « Nous sommes déjà à deux candidats, ou candidats potentiels, qui ont été ciblés alors que nous sommes encore à plusieurs mois de l'élection », observe-t-il. « Plus on avance, plus vous allez avoir des cabales ciblées. »
Selon lui, les responsables politiques doivent désormais considérer qu'ils peuvent tous être visés par des opérations de désinformation. Ils doivent non seulement réagir lorsqu'ils sont ciblés, mais aussi intégrer pleinement les enjeux du numérique dans leur discours politique.
« Pour la première fois, les questions numériques devront occuper une place centrale dans les programmes présidentiels. Le candidat qui ne fera pas du numérique un pilier de son programme passera à côté d’un enjeu majeur. »
Damien Bancal estime, lui, que_« les personnalités politiques ont pris conscience de l’ampleur de la menace, mais elles ne sont pas prêtes et sont totalement dépassées. »_
Selon lui, l’objectif de ces acteurs de déstabilisation, parmi lesquels figure la Russie, à huit mois des élections, n'est pas de favoriser un candidat, mais plutôt de semer le doute chez les électeurs, en saturant l'espace informationnel et fragilisant la confiance dans les institutions et les médias.
« Ce qui m'inquiète le plus, c'est le dernier mois avant les élections. On se souvient des Macron Leaks : tout a été diffusé le vendredi soir, juste avant le scrutin, au moment où il était trop tard pour répondre. »
L’IA, un levier majeur des opérations d’ingérence
Ces actes de déstabilisation passent aussi par la diffusion de faux contenus (textes, photos, vidéos), l'utilisation massive des réseaux sociaux pour amplifier artificiellement leur visibilité. Pour renforcer l’effet de ces contenus, le référencement naturel joue un rôle important. Enfin l'intelligence artificielle est utilisée pour produire rapidement des contenus convaincants (deepfakes, faux articles, faux témoignages).
« Avec l'IA, on peut faire dire n'importe quoi à n'importe quel responsable politique », explique Damien Bancal.
Selon Clément Domingo, l'intelligence artificielle rend les campagnes de désinformation plus crédibles et plus difficiles à détecter, notamment grâce à la création de faux contenus (vidéos, images, voix clonées). « Aujourd'hui, c'est très simple de mettre en scène des personnes et de leur attribuer des propos qu'elles n'ont jamais tenus. »
L'expert souligne que les réseaux sociaux, en particulier TikTok, Instagram et X, sont devenus un terrain privilégié pour ces opérations d'influence. Une part importante des jeunes de 18 à 34 ans s'informant via ces plateformes, ils constituent une cible privilégiée. Il évoque également le recours aux bots, aux faux comptes et aux « sites miroirs », qui permettent de diffuser rapidement de fausses informations en leur donnant une apparence crédible.
« Lorsque vous voyez une publication partagée massivement, retweetée, commentée ou “likée”, derrière ce ne sont pas forcément des humains à 100 %. Vous avez aujourd'hui des agences spécialisées dans ce type d'opérations », indique-t-il.
« Les réseaux sociaux n’ont pas un intérêt particulier pour la politique, mais si un contenu est partagé à plusieurs reprises par des bots, l'algorithme va estimer qu’il mérite d’être mis en avant. Ce qui l’intéresse, c'est le nombre de pages vues. Si 10 000 personnes partagent une information, l'algorithme va penser qu'elle intéressera un million d'autres », ajoute Damien Bancal.
« Les algorithmes voient d'abord le volume de diffusion avant de voir la qualité de l'information. »
Une population encore vulnérable face à la désinformation
Aujourd'hui, les internautes ne sont pas suffisamment armés pour identifier les campagnes de désinformation, alerte Clément Domingo. Il juge indispensable de développer une véritable pédagogie sur ces mécanismes, avec des outils simples permettant à chacun de repérer les manipulations en ligne.
Il estime que les informations restent aujourd'hui trop souvent confinées aux experts. « Viginum, par exemple [le service français de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, NDLR] est connu des experts, mais pas du grand public. »
Face à la propagation des informations en ligne, Damien Bancal observe une différence entre les générations : « Les plus jeunes sont nés avec le numérique et ils comprennent très bien comment cela fonctionne. Le problème n'est pas toujours chez la jeune génération ; il est parfois chez les adultes qui ont parfois plus de mal à prendre du recul. »
Si l'intelligence artificielle joue un rôle majeur, Clément Domingo estime que d'autres facteurs expliquent la montée des ingérences. Le contexte géopolitique international est un élément déterminant. Le soutien de la France à l’Ukraine depuis le début de l'invasion russe à grande échelle en 2022 a marqué un point de bascule.
À cela s'ajoutent les tensions politiques internes, la forte polarisation du débat public et la multiplication des fuites de données personnelles en France, qui pourraient être exploitées dans les mois à venir pour exercer des pressions ou mener des opérations de déstabilisation.