Quelques minutes après sa démission, le président a été destitué par le Parlement. Le vice-président Pedro Alliana prendra ses fonctions dans les prochains jours, tandis que des millions de clients attendent de récupérer leurs dépôts.
Le président paraguayen Santiago Peña a présenté sa démission, ce jeudi 5 novembre, une décision annoncée après l'effondrement d'une grande banque numérique, liée à son gouvernement. La procédure de destitution que préparait la Chambre des députés a voté l'unanimité, quelques minutes après l'annonce du chef de l'État.
Santiago Peña, un proche allié du président Donald Trump, a annoncé sa décision dans une vidéo publiée sur X, alors que les parlementaires débattaient de sa destitution. Il a déclaré qu’il démissionnait dans l’intérêt de "la stabilité de notre pays, de la paix sociale et de la nécessité de préserver nos institutions démocratiques".
Ce vote marque un désaveu important de Santiago Peña par les parlementaires de son Parti Colorado, au pouvoir depuis de nombreuses années, qui se sont joints à l’opposition pour soutenir sa destitution après trois jours de manifestations ayant secoué la capitale.
Ce retournement de situation ouvre désormais la voie à un transfert du pouvoir. Le vice-président Pedro Alliana devrait ainsi être nommé président. Il achèverait le mandat de Santiago Peña, qui court jusqu’en août 2028, et les parlementaires devraient désigner un nouveau vice-président.
Une chute d'Ueno Bank inexpliquée
Cette crise a débuté lorsque Ueno Bank a été placée sous administration cette semaine. Elle comptait près de trois millions de clients (sur 7,1 millions d'habitants), qui ont vu leur épargne être gelée. Depuis trois jours, des milliers de personnes manifestent dans les rues dans l'espoir de récupérer leur argent, leurs salaires et leurs pensions perdus auprès d'Ueno Bank.
Le président, qui détenait encore jusqu’à l’année dernière une participation dans une entreprise liée à Ueno Bank, a exprimé ses regrets, sans toutefois aller jusqu’à reconnaître sa responsabilité dans la crise bancaire qui a plongé dans le chaos financier et politique un pays d’Amérique du Sud longtemps prisé par les investisseurs étrangers pour sa stabilité.
"Je tiens également à présenter mes excuses à la population si je l’ai déçue à un quelconque moment", a-t-il déclaré dans sa vidéo. "Je n’ai jamais eu l’intention de trahir la confiance qu’elle m’a accordée."
Cette crise s'explique notamment par les liens étroits qu'entretiennent le Parti Colorado, les autorités de régulation et l'élite économique du pays. Une proximité qui fragilise les institutions paraguayennes, malgré une gestion économique rigoureuse et une croissance rapide qui ont fait du pays une destination prisée des investisseurs internationaux.
Les alertes ignorées par Peña
Peu après avoir obtenu sa licence bancaire en 2023, Ueno semblait être partout. L’établissement de crédit numérique, une version rebaptisée d’une société financière vieille de plusieurs décennies, attirait les clients avec de généreuses offres de remboursement sur les courses alimentaires. Il a développé un réseau de plus de 70 agences, sponsorisé l’équipe nationale de football et apposé son nom sur le principal stade du pays.
Sous la présidence de Santiago Peña, les fonds publics ont afflué dans les caisses d’Ueno. Le mois dernier, la banque déclarait détenir environ 800 millions de dollars de dépôts publics, soit près d’un quart de l’ensemble de ses dépôts. Ces fonds comprenaient notamment des sommes provenant de la caisse publique de retraite et d’assurance maladie, ainsi que des opérateurs des gigantesques barrages hydroélectriques du Paraguay.
Alors même que l’épargne des retraités et d’autres fonds publics s’accumulaient chez Ueno, les inquiétudes grandissaient au sein de la banque centrale. En juin, ses inspecteurs ont constaté des pratiques récurrentes de prêts risqués à des personnes liées à la banque, a rapporté ABC Color, un grand quotidien paraguayen. Ueno avait accordé des sommes importantes à des entreprises liées à ses propriétaires, au-delà des limites autorisées par la loi et sans disposer de garanties suffisantes pour couvrir les dettes en cas de défaut de paiement.
Santiago Peña a rejeté à plusieurs reprises ces mises en garde. Le mois dernier encore, il défendait Ueno et la supervision exercée par la banque centrale, qualifiant les inquiétudes de campagne de dénigrement destinée à semer la panique dans la population.
Panique générale au Paraguay
Mais lundi, tout s’est effondré. Les autorités de régulation, qui enquêtaient sur les prêts accordés par Ueno à des entreprises liées à ses propriétaires, ont découvert des prêts insuffisamment documentés, ainsi que des dépenses que la banque avait comptabilisées à tort comme des actifs, a indiqué la banque centrale.
Une fois les comptes corrigés, les fonds propres d’Ueno sont tombés à moins de la moitié du minimum légal. La banque centrale a placé l’établissement sous son contrôle mardi et annoncé son intention de transférer les comptes des clients, ainsi que les actifs conservant une valeur, vers d’autres banques avant de liquider ce qui resterait.
L’application d’Ueno, ses cartes et ses services de transfert ont cessé de fonctionner, tandis que ses agences ont fermé leurs portes. Des déposants désespérés se sont retrouvés à faire la queue, sans aucun moyen de récupérer leur épargne. Mercredi, un afflux de clients cherchant à ouvrir de nouveaux comptes ailleurs a provoqué la panne des applications mobiles d’autres banques, alimentant la panique générale.
Les autorités ont appelé au calme et affirmé avoir commencé à rembourser les déposants. Elles ont notamment ouvert de nouveaux comptes dans d’autres établissements pour environ 280 000 personnes qui n’étaient clientes que d’Ueno.
Des manifestants dans les rues
Des centaines de salariés d’Ueno Bank et d’autres entreprises appartenant au Grupo Vázquez, le conglomérat auquel appartient la banque, ont manifesté jeudi devant le ministère du Travail. Ils réclamaient des indemnités de licenciement et le versement de leurs salaires impayés, alors que leur avenir professionnel était incertain et que leurs rémunérations restaient bloquées. La veille, des centaines de retraités, de déposants, d’étudiants et de travailleurs avaient envahi les rues d’Asunción.
"On veut ta tête, Peña !", ont-ils scandé. Ils réclamaient la destitution de Santiago Peña, le qualifiaient d’"ennemi des épargnants" et exigeaient un remboursement de leur argent. La police antiémeute a tiré des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour repousser la foule.
Pour de nombreux manifestants, l’effondrement d’Ueno n’était pas seulement la conséquence de pratiques bancaires risquées, mais aussi un cas d’école de corruption officielle. En Amérique du Sud, seul le Venezuela fait pire que le Paraguay dans le dernier indice de perception de la corruption de Transparency International, une organisation internationale de surveillance de la corruption.
"C’est une nouvelle attaque contre des citoyens honnêtes et travailleurs, des personnes dont les petites économies sont le fruit d’années de labeur", déclarait Belarmino Balbuena. "Santiago Peña et le Parti Colorado ont volé toutes nos économies", scandait Luis Pineda, un autre manifestant. "Nous en avons assez de 70 ans de pillage."