DERNIERE MINUTE

DERNIERE MINUTE

"Malte est un Etat captif" selon les fils de Daphne Caruana Galizia

Vous lisez:

"Malte est un Etat captif" selon les fils de Daphne Caruana Galizia

"Malte est un Etat captif" selon les fils de Daphne Caruana Galizia
Taille du texte Aa Aa

Andrew et Matthew Caruana Galizia affirment dans The Global Conversation que l'assassinat de leur mère, la journaliste Daphne Caruana Galizia, est lié à son travail d'enquête "au plus haut niveau du gouvernement de Malte. Ce sont les premières personnes sur lesquelles il faudrait enquêter,"disent-ils en dénonçant les**"intérêts privés qui se trouvent derrière [la] capture de l'Etat maltais" selon eux.**

En octobre dernier, la journaliste d'investigation maltaise Daphne Caruana Galizia était assassinée après avoir dénoncé la corruption au plus haut niveau politique dans son pays.

Qualifiée de "Wikileaks à elle toute seule", la blogueuse concentrait ses enquêtes sur les révélations des Panama Papers, mais dévoilait aussi le business des passeports à Malte. Des ressortissants étrangers dont la situation est à peine examinée et des hommes d'affaires corrompus peuvent facilement s'acheter une nationalité maltaise.

Daphne Caruana Galizia a enquêté sur des dizaines de cas de blanchiment d'argent, de corruption et d'évasion fiscale, impliquant également des dictatures qui se servent de Malte comme plaque tournante.

Son travail a trouvé un second souffle grâce au consortium de médias - le "Projet Daphne" - qui continue ses enquêtes.

Dans cette édition de The Global Conversation, nous évoquons avec deux de ses fils, Matthew et Andrew Caruana Galizia, la contribution exceptionnelle de leur mère au journalisme d'investigation.

Sophie Claudet, euronews :

"Votre mère avait reçu des menaces dont des menaces de mort avant son assassinat. Malte n'avait rien fait pour la protéger ?"

Andrew Caruana Galizia :

"À qui aurait-elle bien pu demander d'être protégée ? Oui, les policiers auraient dû la protéger, mais est-ce qu'elle pouvait aller les voir et attendre une réaction de leur part alors qu'elle les mettait en cause ? Souvent, les gens qui la menaçaient voyaient justement qu'ils pouvaient la menacer grâce à leurs liens tellement étroits avec le gouvernement et nos forces de l'ordre. Elle était dans la pire des positions de fragilité pour une journaliste."

Sophie Claudet :

"Oui, c'est un cercle vicieux."

Andrew Caruana Galizia :

"Oui. Et il se passe la même chose dans plusieurs autres Etats européens."

"Notre mère n'enquêtait sur aucun des individus qui ont été arrêtés"

Sophie Claudet :

"À Malte, l'enquête sur l'assassinat de votre mère est traitée comme une affaire criminelle. Or d'après les révélations de votre mère et celles du consortium qui a poursuivi son travail, il semble y avoir des ramifications politiques évidentes."

Matthew Caruana Galizia :

"En réalité, notre mère enquêtait sur la corruption politique au plus haut niveau du gouvernement maltais. Ce sont les premières personnes sur lesquelles il faudrait enquêter, sur ces personnes qui appartiennent aux cercles politiques, aux institutions... Notre mère n'enquêtait sur aucun des individus qui ont été arrêtés."

Sophie Claudet :

"Trois individus ont été arrêtés, des hommes déjà condamnés pour des braquages."

Matthew Caruana Galizia :

"Elle avait entendu parler de l'un d'eux, mais elle n'a jamais enquêté sur lui."

Sophie Claudet :

"Elle ne l'avait jamais rencontré..."

Andrew Caruana Galizia :

"On sait de qui notre mère avait peur et d'où provenaient les menaces. Et on a fait part de nos inquiétudes aux autorités, mais vous savez, on ne peut pas chercher des preuves nous-mêmes. Donc on espère que les noms que nous avons donnés aux autorités correspondront bien aux premières personnes sur lesquelles elles enquêteront."

Sophie Claudet :

"Comment ont-elles réagi quand vous avez donné ces noms ?"

Matthew Caruana Galizia :

"Quand on tente de communiquer avec la police, on n'a jamais de réponse."

Sophie Claudet :

"Donc, ce que vous dites, c'est que cette enquête a très peu de chances d'aboutir."

Matthew Caruana Galizia :

"Bien sûr, la situation est terrible, mais nous continuons d'espérer et de demander plus : simplement, le respect de nos droits et de ceux de notre mère."

"Les affaires sont liées les unes aux autres et les protagonistes sont toujours les mêmes"

Sophie Claudet :

"Revenons au travail de votre mère. Son héritage perdure à travers un consortium international de journalistes qui a révélé le système de vente de passeports sur lequel votre mère avait commencé à enquêter. Y a-t-il d'autres affaires sur lesquelles votre mère travaillait dont nous allons bientôt entendre parler ?"

Andrew Caruana Galizia :

"On s'est rendu compte que les affaires sont liées les unes aux autres et que les protagonistes sont toujours les mêmes."

Sophie Claudet :

"Il y a donc des ramifications avec la Russie, l'Azerbaïdjan, avec cet homme d'affaires iranien aujourd'hui en prison aux Etats-Unis... Tous les acteurs sont liés les uns aux autres... C'est ce que vous dites ?"

Matthew Caruana Galizia :

"Oui. Une fois que vous avez détruit les institutions, que vous vous en êtes emparés pour mettre en place votre propre système de corruption, vous laissez la porte ouverte à tout le reste, aux pires choses qui se font dans le monde. C'est comme si on avait une boîte de Pandore inversée. C'est ce qui s'est passé. Donc, évidemment, tant que l'impunité perdurera et que rien ne sera fait pour corriger la situation, pour ramener Malte à la normalité, ramener l'Europe à la normalité, on aura sans arrêt les mêmes histoires."

Sophie Claudet :

"Mais y aura-t-il de nouvelles révélations ? Y aura-t-il de nouvelles affaires ou de nouvelles informations sur ce réseau interconnecté impliquant les différents protagonistes dont on parlait ?"

Andrew Caruana Galizia :

"Le Projet Daphne a désormais sa propre mission qui est de poursuivre le travail de notre mère et il enquêtera sur de nouvelles choses, c'est ce qu'on attend de lui. Notre mère a été tuée, son travail a été interrompu et les journalistes sont en train de se pencher sur ces ramifications. Où mènent ces ramifications ? Personne ne le sait.

Il y a une expression qui illustre parfaitement ce que ma mère a découvert sur Malte, c'est un "Etat captif". C'est à cette conclusion que toutes ces affaires nous amènent : Malte est un Etat captif, les institutions ont été capturées. Et aujourd'hui, nous sommes en train de découvrir quels intérêts privés se trouvent derrière cette capture de l'Etat, qui en sont les responsables, comment ils sont liés les uns aux autres et quel genre d'influence ils exercent sur notre administration et si nous pourrons un jour sortir de cette situation ou si nous sommes voués à rester dans les prochaines années, un outil au service d'intérêts privés étrangers."

"Les experts internationaux du blanchiment d'argent et du crime ont trouvé le parfait intermédiaire avec notre Premier ministre"

Sophie Claudet :

"Pourquoi Malte ? Quand on parle de réseau de blanchiment d'argent, de corruption, on pense à l'Italie, à la mafia ou au Moyen-Orient. Pourquoi cette île ?"

Andrew Caruana Galizia :

"Les pays plus grands comme l'Italie, voire le Brésil - même quand la situation est grave -, conservent toujours au sein de leurs institutions, des 'poches' d'indépendance. Malte est un petit pays. Donc très facilement, en vous emparant de l'un des principaux partis qui remportera les élections et gouvernera, vous contrôlez d'un coup, tous les leviers d'un Etat membre de l'Union européenne.

L'adhésion de Malte à l'Union européenne - plutôt que de nous protéger - a fait de nous, un objet de convoitise pour ce genre d'individus. Malte a une puissance démesurée par rapport à sa taille, l'île est représentée au Conseil européen, au Parlement européen et elle a une influence sur la Commission européenne. C'est extrêmement dangereux. Et évidemment, quels experts internationaux du blanchiment d'argent et du crime ne voudraient pas contrôler un Etat membre ? Et ils ont trouvé le parfait intermédiaire avec notre Premier ministre."

Matthew Caruana Galizia :

"L'enquête est entrée dans une phase cruciale. Mais évidemment, puisque - comme mon frère l'a dit - il s'agit de tout un réseau de corruption qui est en grande partie international, il faut que des personnes continuent de transmettre des informations au projet Daphne.

Il est impossible de mettre en place un tel système de corruption, d'organiser le meurtre d'une journaliste sans que beaucoup de gens soient impliqués !

Donc il faut que ces personnes continuent de donner des renseignements en secret, anonymement - peu importe -. Mais elles doivent vraiment continuer à aider ceux qui enquêtent à trouver les informations qui manquent."