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Juncker et Mogherini victimes d'un canular russe

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Juncker et Mogherini victimes d'un canular russe

Juncker et Mogherini victimes d'un canular russe
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Un duo de comiques russes a piégé le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et la cheffe de la diplomatie de l’UE Federica Mogherini en se faisant passer pour le Premier ministre arménien, a appris Euronews.

Les deux canulars téléphoniques d'environ 10 minutes chacun ont eu lieu en mai, peu après la prise de fonctions de Nikol Pachinian à la tête du gouvernement arménien. A l’autre bout du fil, les usurpateurs Alexeï Stolyarov et Vladimir Kuznetso, qui n'en sont pas à leur coup d'essai, ont emmené l'échange sur le terrain politique.

Qu’ont dit Juncker et Mogherini ?

La conversation avec M. Juncker

L’appel à Jean-Claude Jucker aurait été réalisé le 9 mai, le jour suivant la décision de Donald Trump de retirer les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Une décision qualifiée "d’erreur" par le dirigeant de l’UE, lors de la conversation téléphonique.

"C'est une préoccupation majeure pour nous et pour moi personnellement parce que je pense que Trump a fait une grande erreur hier soir", a déclaré M. Juncker.

Alexei Stolyarov et Vladimir Kuznetsov en 2016 - Facebook/Alexei Stolyarov

"En tant qu'Européens, nous nous en tenons à l'accord avec l'Iran. La France, l'Allemagne, le Royaume-Uni et d'autres, y compris l'Union européenne elle-même, nous respectons cet accord et nous ne voulons pas déstabiliser la région. L’Iran est votre voisin, vous avez grand intérêt à ce que la stabilité soit maintenue dans toute la région. Nous travaillons dans cette direction", explique le Luxembourgeois.

Donald Trump a été de nouveau mentionné quand Alexeï Stolyarov, dans le rôle de Nikol Pachinian, a assuré que l’Arménie subissait des pressions américaines et réclamé une médiation de l’Union européenne. Réponse de M. Juncker : "Il faut expliquer encore et encore le fonctionnement du monde à M. Trump. Il ne sait pas comment de quoi il s’agit. Il faut s’assurer qu’il comprenne mieux ce qui se passe en Arménie".

Lorsque l'humoriste a déclaré que "son parti politique" avait affronté "la résistance de la Russie", M. Juncker l'a encouragé à aller de l'avant et à maintenir de bons liens avec le gouvernement de Vladimir Poutine.

"Nous ne vous demandons pas de rompre vos relations avec la Russie. Il est important que vous participiez à cette rencontre avec Vladimir Poutine, je crois que c’est prévu pour le 14 mai ou quelque chose comme ça, c'est bien. Il est un ami personnel et je peux lui parler dès que c'est nécessaire", a déclaré M. Juncker.

Les deux hommes ont abordé le sujet de la passion de M. Juncker pour la musique arménienne. Stolyarov a évoqué la tenue prochaine d’un concert de "System of a Down", dont le chanteur est arméno-américain. En arrière-plan, on entend une musique du groupe.

A la fin de la discussion, il assure que "l’équipe Kardashian" souhaite travailler au ministère des Affaires étrangères. "Ah, c’est très bien ça", a répondu M. Juncker.

La conversation avec Mme Mogherini

Comme l'avait fait Jean-Claude Juncker, la cheffe de la diplomatie européenne a fait preuve de retenur quand la conversation a abordé le sujet de la Russie. A l'évocation des pressions géopolitiques de pays voisins tels que la Turquie, l'Azerbaïdjan et la Russie, Mme Mogherini a assuré à son interlocuteur que l’Arménie pouvait compter sur l’UE.

"Vous ne vivez pas dans un environnement facile mais vous pouvez nous voir comme un ami sur qui compter. C’est vrai que c’est une région difficile et vous faites face à différents types de pressions et de défis, mais je suis sûr qu’il existe un moyen d’apaiser les tensions et de trouver des approches coopératives", a déclaré la diplomate.

"Comptez sur nous, quoi qu’il arrive, pour dialoguer, trouver un moyen d’avancer et de coopérer très, très étroitement", a-t-elle conclu.

"Améliorer nos procédures"

Contactés par Euronews, les porte-paroles de Jean-Claude Juncker et Federica Mogherini n'ont pas nié l'authenticité des enregistrements. Le porte-parole de M. Juncker assure : "Le président aime l'Arménie. Peu importe qui l'appelle, même lors d'un jour férié, il est toujours heureux de parler de musique et de de cuisine."

Un porte-parole de Mogherini s’est exprimée par écrit en language diplomatique : "Nous avons des contacts réguliers avec les autorités arméniennes, Mme Mogherini a rencontré le Premier ministre Pashinyan la semaine dernière en marge du sommet de l'OTAN."

"Quant à la gestion des appels entrants, nous avons des procédures claires et nous les améliorons constamment".

Des farceurs… Ou le Kremlin ?

Des voix critiques, souvent occidentales, ont accusé les deux farceurs, connus sous les noms de scène de Lexus et Vovan, d’avoir des contacts avec le Kremlin. Des soupçons nés de leur habileté à avoir des dirigeants européens à l’autre bout du fil. L’ex-ministre britannique des affaires étrangères Boris Jonhson en avait fait les frais (vidéo plus bas).

Stolyarov nie les accusations

Interrogé par Euronews sur ce qu'il pense de Vladimir Poutine, Alexeï Stolyarov répond : "Je suis d’accord avec beaucoup de choses que Poutine a faites en matière de politique étrangère. Je suis en désaccord avec d’autres. Quoi qu’il arrive, il est le président démocratiquement élu de la Russie".

"Nous travaillons sans recevoir d'ordre du gouvernement. Nous sommes une entité privée et nous ne représentons pas la position du Kremlin, bien que plusieurs membres du gouvernement nous apprécient. Notre travail est aussi apprécié par certains membres de l’opposition".

Le piégeur de politiques ajoute que son duo a déjà réalisé des canulars similaires contre des membres du gouvernement russe. "Nous avons récemment piégé des ministres russes, des gouverneurs, des députés... Mais la géopolitique, c’est plus intéressant", dit-il.

“Espionnage involontaire”

Dans l’affaire Juncker-Mogherini, la principale inquiétude concerne la brèche dans la sécurité.

Anthony Glees, professeur de science politique à l’Université de Buckingham, dont il dirige le Centre d’études de renseignement et de sécurité, assure que "ces farceurs peuvent être une vraie menace pour la sécurité nationale et la bonne gouvernance, même si leur but premier est d’amuser le public".

"Un chef d’Etat, un ministre de premier plan, comme l’était Boris Johnson, ne sont pas uniquement des décisionnaires. Ils savent surtout des secrets qui concernent la sécurité nationale de leur pays et d’autres nations".

"Ce qui s'apparentait à un simple canular aurait pu avoir des conséquences énormes si des stratégies politiques secrètes, sur le Brexit par exemple, avaient été révélées. Dans ce cas, canular n’est plus un terme correct".

"Espionnage involontaire sous prétexte de canular me semble être un bon résumé".

Le Pr. Glees recommande au dirigeants d’appliquer des pratiques simples, trop souvent oubliées, comme changer régulièrement de numéro de téléphone mettre leur smartphone de côté pendant les pourparlers à haut niveau.

Nous savons que le téléphone portable de la chancelière Merkel a été facilement infiltré par la NSA car elle n’avait pas changé de numéro pendant des années", dit-il.

"Les ministres ont aussi souvent tendance à utiliser sans cesse leur téléphone. Theresa May avait par exemple demandé, lors du dernier sommet avec Donald Trump, que les téléphones soient mis de côté".

“Cannular journalistique”

D’Elton John à Reccep Tayyip Erdogan, le duo Stolyarov-Kuznetsov a souvent emmené ses canulars jusqu'à la Une des journaux. Alexeï Stolyarov l’assure, ils ne sont pas de mauvaise volonté et n’ont pas de motivation politique. Le but de leurs canulars, cependant, n’est pas uniquement de faire rire.

Alexeï Stolyarov dans un studio de télévision russe

"_Parfois, le but est d'obtenir des informations, c'est l'un des objectifs. L'autre, c'est de s'amuser", dit-il. Un genre qu'il appelle "_cannular journalistique".

En revanche, le duo a dessiné une ligne rouge : la prie privé des reponsables politiques. "Je ne dévoilerai jamais des secrets de leur vie privée. En revanche, les secrets qui ont trait à la société ou au peuple, je les diffuserai".