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Daniel Ortega à Euronews : "Ni démission ni élections anticipées"

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Daniel Ortega à Euronews : "Ni démission ni élections anticipées"

Daniel Ortega  à Euronews : "Ni démission ni élections anticipées"
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Oscar Valero, euronews : Monsieur le Président, bienvenu sur euronews. Vous avez été tout pour les Nicaraguayens : un libérateur, un leader populaire et une figure historique. Aujourd'hui, le peuple descend dans la rue pour réclamer votre départ. Pourquoi ?

Daniel Ortega, président du Nicaragua : D'abord, ce ne sont pas tous les Nicaraguayens. Il s'agit d'une partie de la population. Nous avons toujours eu une opposition ici qui s'est clairement fait entendre, même lors des élections. Lors de précédentes élections, auxquelles nous avions participé, nous n'avons pas obtenu la majorité. La majorité avait alors été remportée par les forces d'opposition, et toutes étaient unies sous la tutelle des Etats-Unis.

O.V: Mais nous parlons de la révolte actuelle au Nicaragua. Selon un récent sondage, 79% des Nicaraguayens veulent que vous partiez. Il est donc raisonnable de questionner la volonté du peuple de vous voir rester au pouvoir.

D.O : Mais je sens qu'il y a une bonne partie de la population qui pense le contraire. Je ne peux pas vous donner le pourcentage des sondages. Je ne connais aucun sondage précis à ce jour.

O.V : Vous ne pensez pas qu'il y a un tollé dans la rue, qui peut être pourrait vous mener à consulter le peuple... en appelant par exemple à des élections ?

D.O : Nous avons récemment organisé des élections. Et ce que nous avons actuellement c'est une tentative de coup d'état. C'est que nous avons vécu, ce qu'a subi le peuple. Et je veux clarifier les choses pour les téléspectateurs d'euronews, parce que j'ai lu "100 jours, 90 jours, déjà 300 mort", ici au Niacaragua... bon...

O.V : Le Centre Nicaraguayen des Droits de l'homme le dit, d'autres organisations parlent de 450 morts...

D.O : Ces chiffres sont faux. Les vrais chiffres des affrontements qui durent depuis le 18 avril, ces confrontations violentes entre l'opposition et le gouvernement, la police et la population Sandiniste, ont causé la mort de 195 personnes. Et bien sûr si l'on ajoute à ce chiffre, le nombre moyen de décès au Nicaragua avant le 18 avril, deux morts par jour, ce qui est l'un des taux plus bas de la région... Si l'on ajoute cela aux deux morts par jour, on obtient 180 morts. Ce que font ces organisations des droits de l'homme c'est qu'elles comptent tout ensemble.

"L'ennemi ce sont les Etats-Unis"

O.V : Donc selon vous elles manipulent les chiffres.

D.O : Elles comptent tout ensemble. Comment expliquez-vous que pendant cette période il n'y ait pas eu morts liés à la criminalité ?

O.V : Ce n'est pas ce qu'elles disent. Les organisations qui évoquent ces chiffres ne disent pas qu'il n'y a pas de délits communs, mais que le mouvement de révolte a causé la mort de 300 à 400 personnes, ce qui est chiffre assez élevé.

D.O : Ils mettent tout ensemble. Chaque mort est compté comme une victime des protestations.

O.V : Ce que je ne comprends pas c'est que, par exemple, vous avez laissé le Centre Nicaraguayen des Droits de l'Homme compter les morts. Pourquoi maintenant manipuleraient-ils les données ?

D.O : Ces organisations des droits de l'Homme sont financées par les Etats-Unis, précisément pour manipuler les chiffres

O.V : Ce que je me demande c'est : avez-vous une responsabilité en tant que président du pays ? Parce que, indépendamment des chiffres que l'on utilise, considérez-vous que vous avez une quelconque responsabilité dans le fait de ne pas avoir pu garantir la sécurité de vos citoyens ?

D.O : La vérité c'est que nous sommes confrontés à un ennemi puissant qui intervient militairement au Nicaragua. Cet ennemi ce sont les Etats-Unis.

O.V : Je trouve ça intéressant parce que vous avez mentionné plusieurs fois le fait que ces protestations sont financées par les Etats-Unis, mais je n'ai toujours pas vu de preuve. En avez-vous ?

D.O : Bien sûr que j'en ai.

O.V : Pourquoi ne les avez-vous pas encore montrées ?

D.O : Ce sont des comptes qui montrent que les Etats-Unis ont envoyé de l'argent à ces gens par le biais de plusieurs agences américaines. Ils l'ont même dit publiquement, ils ont annoncé la somme en millions qu'ils ont allouée au Nicaragua pour la démocratie, comme ils disent, mais ils ont utilisé cet argent pour déstabiliser le pays et encourager des actions armées menées par des gangs qui commettent des crimes depuis 2007 lorsque nous avons pris le pouvoir.

O.V : Donc selon vous ce sont des protestations financées par les Etats-Unis qui n'ont rien à voir avec le peuple.

D.O : Elles ont à voir avec une partie de la population qui est liée à des forces d'opposition, présentes même au Parlement, qui ont joué un rôle actif dans les barricades.

O.V : Vous soutenez que ces protestations vienne d'une organisation terroriste, pourtant il est difficile de trouver un meneur (leader)... et il n'y a pas de preuve claire de financement, cette version ne tient pas vraiment...

D.O : Si l'on arrêtait les meneurs (leaders), j'imagine déjà la réaction. Quand je vois ce qui s'est passé avec ce que nous avons déjà fait... Quand nous avons arrêté ceux qui ont directement participé aux actions terroristes, ceux qui participent, alors les organisations des droits de l'Homme sont intervenues pour les soutenir, pour les défendre et pour punir le Nicaragua. Et le Congrès américain viendrait avec des résolutions contre le Nicaragua.

"Envisagez-vous de démissionner ?"

Oscar Valero : J'aimerais que vous me parliez des paramilitaires et de la police parallèle parce que leur rôle n'est pas très clair. Plusieurs témoins ont parlé de leur collaboration avec vos forces de sécurité. Et ce sont des personnes qui commettent des crimes. Amnesty international, par exemple, parle "d'exécutions extrajudiciaires". Qu'en pensez-vous ?

Daniel Ortega : Amnesty International n'a pas fourni la moindre preuve. Ce qui est public c'est comment les forces paramilitaires d'extrême-droite ont tué dans les barricades, ont filmé, ont torturé des citoyens parce qu'ils sont Sandinistes. Ils les ont torturés, les ont brûlés et ensuite ont dansé autour d'eux. C'est du terrorisme. Et Amnesty International n'a rien dit là-dessus. La commission inter-américaine des droits de l'homme (CIDH) n'a rien dit plus quand ils ont capturé un policier et l'ont brûlé.

O.V : Il y a beaucoup d'exemples sur ces groupes paramilitaires travaillant avec vos forces de sécurité; la BBC s'est rendue dans une ville au Nicaragua et a dit qu'ils collaboraient avec la police, sans aucune vergogne.

D.O : Non, ici nous avons ce qu'on appelle la police "volontaire".

O.V : Non, mais il s'agissait de personnes masquées, la police volontaire, elle, n'est pas masquée.

D.O : Les policiers "volontaires" sont masqués lors des opérations spéciales. Il y a même des pays d'Amérique latine où les juges sont masqués pour ne pas se faire tuer.

O.V : Donc ces policiers, qui se définissaient eux-mêmes comme des paramilitaires, étaient des policiers "volontaires"...

D.O : C'est ça. Ce sont des policiers volontaires.

O.V : Si vous vous asseyez de nouveau à la table des négociations pour discuter, quels sont les points non négociables ? Quitter le pouvoir est-ce non négociable, quelque chose que vous ne pourriez pas accepter ? Appeler à des élections est-ce quelque chose que nous ne pourriez accepter en aucun cas ?

D.O : D'abord consolider la paix, nous nous sommes engagés à faire régner la justice

O.V : Si la paix se concrétisait, seriez-vous prêt à appeler à des élections ?

D.O : Ici nous avons des règles institutionnelles qui définissent les périodes électorales, les prochaines élections au Nicaragua sont prévues pour la fin en 2021. Dans tous les processus de paix dans lesquels j'ai été impliqués en Amérique centrale, on n'a jamais considéré qu'on devait avancer des élections.

O.V : Excusez-moi de vous reposer la question mais j'aimerais une réponse. Vous n'envisagez absolument pas de démissionner durant le dialogue en cours ou d'avancer les élections ? Parce qu'appeler à des élections anticipées est aussi dans la Constitution.

D.O : Ce n'est jamais arrivé en Amérique centrale, en Colombie, à chaque fois qu'il y a un processus de paix on n'anticipe pas les élections, malgré tout le sang qui a coulé en Amérique Centrale on n'a jamais avancé une élection.

O.V : Donc vous n'y pensez même pas.

D.O : Non, non. L'opposition me l'a demandé, ils m'ont même dit que je devais partir maintenant, ils me l'ont crié le 19 avril dernier. Je crois que pour le bien du pays, pour la stabilité du pays, ça serait un précédent très grave. Si un autre gouvernement arrivait au pouvoir, le Front de libération national Sandiniste aurait le droit de stopper le pays et de demander au gouvernement de partir le lendemain. Ça créerait un précédent dangereux, cela plongerait dans l'anarchie et le chaos.

O.V : Donc c'est soit vous, soit l'anarchie. C'est vous, ou le chaos.

"Le principe des dynasties au Nicaragua"

D.O : Oui, prendre cette direction reviendrait à ouvrir la porte à l'anarchie dans le pays. Et ce n'est pas bon pour le pays. Ce qui convient au pays c'est de consolider la paix, la stabilité, qui apporte la sécurité. C'est important pour la région. Le Nicaragua fait barrage au crime organisé et au narcotrafic. Une rupture au Nicaragua signifierait la reprise du pays par le narcotrafic.

O.V : En 2017 vous avez été élu pour votre 3e mandat et votre femme et certains de vos enfants ont commencé à occuper des postes importants. Pourquoi une telle connivence entre votre famille et votre gouvernement ?

D.O : La seule qui occupe un rôle important est ma compagne, une militante Sandiniste, je l'ai connu comme militante Sandiniste... Je l'ai rencontré dans le cadre Sandiniste, et en tant que militante Sandiniste, elle a le droit d'occuper un poste. Et c'est la première fois qu'elle en a un. Mes fils se sont consacrés à la télévision, au journalisme, c'est ce qu'ils ont étudié.

O.V : Ils sont aussi dans le pétrole

D.O : Non, aucun d'eux. C'est ce que disent nos adversaires. Tout simplement, nous ne sommes pas un pays producteur de pétrole, ici ce sont les grandes entreprises internationales qui gèrent l'industrie pétrolière . Et ensuite il y a eu une coopération avec le Venezuela sur le pétrole, et ça n'a rien à voir avec une opération commerciale.

O.V : C'est lié au pétrole

D.O : Mais ce ne sont pas mes fils qui gèrent ça.

O.V : On a l'impression que les lignes de démarcations entre votre famille et votre gouvernement sont peut-être...

D.O : C'est le principe des dynasties ici au Nicaragua. Somoza a envoyé son fils à l'académie militaire de West Point et l'a nommé chef de l'armée. Son autre fils a été envoyé aux Etats-Unis pour étudier et a ensuite été nommé comme membre du Parlement.

O.V : Monsieur le Président, je comprends que Somoza ait créé une dynastie mais nous parlons du Nicaragua de 2018 et ce que je vous demande porte sur l'agitation au sein de la population et cela vous ne pouvez pas le nier...

D.O : Il n'y a aucun pays au monde où une partie de la population n'éprouve pas de mécontentement.

O.V : Oui, mais ce n'est pas partout dans le monde qu'il y a un malaise parce que des membres de la famille (du président) font partie du gouvernement, et gèrent des questions importantes... c'est n'est pas la norme.

D.O : C'est faux.

O.V : Donc vous ne pensez pas qu'il y a un problème avec les liens entretenus entre de nombreuses institutions officielles et votre famille, votre gouvernement?

D.O : Ils sont juste à la télévision. C'est un crime ? N'ont-ils pas le droit de travailler? N'ont-ils pas le droit de travailler dans un journal ? Ah, c'est parce qu'ils font un journalisme en faveur des efforts que nous faisons pour la paix ? Ce n'est pas bien ?

O.V : Un des autres griefs que l'on entend depuis 2011, c'est que vous vous accrochez au pouvoir. Avec par exemple la décision de la cour Constitutionnelle de vous autoriser à pouvoir vous représenter à la présidence. Pouvez-vous envisager que cela est peut-être l'une des raisons des troubles ?

D.O : Ici au Nicaragua, nous nous basons sur une Constitution qui est née avec la révolution de 1984.Nous sommes arrivés en 1979, on disait que nous ne deviendrions jamais un gouvernement, nous sommes allés aux élections de 1984, et nous les avons remportées. Puis il y a eu les élections de 1990 que nous avons perdues et nous avons quitté le gouvernement. Cela a été la première transition politique pacifique au Nicaragua, d'un gouvernement à l'autre. Normalement l'histoire du Nicaragua est une histoire de guerre où pouvait s'opposer un gouvernement à Leon et un autre à Granada. (NDLR : deux villes du Nicaragua)

O.V : Pourquoi alors vous êtes-vous représenté, si dans votre Constitution il est clair selon l'Assemblée que vous ne pouviez pas le faire.

D.O : La Constitution de 1984 était ouverte à la réélection...

O.V : Mais en 2011...

D.O : En 2011, j'ai simplement utilisé le recours qu'a utilisé le président Oscar Arias pour être réélu au Costa Rica. Le président Oscar Arias est un des présidents les plus démocratiques d'Amérique latine.

O.V : Bien, si j'avais Oscar Arias en face de moi, je lui demanderais la même chose.

D.O : Le président Oscar Aria a utilisé ce recours pour être réélu au Costa Rica et il a été réélu. Le président Alvaro Uribe a lui aussi utilisé ce recours.

O.V : Et dans les deux cas, au Costa Rica et particulièrement en Colombie je poserais la même question que je vous pose.

D.O : Mais si c'est bien pour l'un d’être réélu, c'est aussi bien pour l'autre. Ce sont des principes qui sont ouverts ici.

O.V : Mais ma question est : est-ce bien ou mal d'essayer d'être réélu quand la Constitution spécifie que ce n'est pas dans son esprit? Est-ce bien ou mal ? Indépendamment de qui agit ainsi.

D.O: Nous avons trouvé une voie constitutionnelle... et la constitution actuelle a été changée, la Constitution laisse les choses ouvertes, elle n'empêche pas la réélection parce qu'elle a été réformée.

O.V : Pour que vous puissiez être réélu.

D.O: Pour que quiconque puisse l'être

O.V : A cet égard, depuis 2011, des sources sérieuses qui étudient la démocratie dans le monde affirment qu'elle s'est détériorée dans votre pays à cause de vos supposées actions pour essayer de rester au pouvoir. Considérez-vous que le Nicaragua est une démocratie ?

D.O : C'est une démocratie parce qu'en définitive c'est le peuple, par son vote, qui décide. Et on ne peut pas empêcher le peuple de décider. En Europe, il y a bien des systèmes de réélections indéfinis. Donc ce qui est bien pour les Européens serait mal pour les latino-américains ? Je crois que ce sont des principes universels, je crois que ce sont les gens à travers leur vote qui devraient choisir s'ils réélisent ou non une personne. J'ai essayé d'être réélu en 1990 et j'ai perdu.