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Le conflit Géorgie-Russie dix ans après : retour sur une guerre oubliée

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Le conflit Géorgie-Russie dix ans après : retour sur une guerre oubliée

Le conflit Géorgie-Russie dix ans après : retour sur une guerre oubliée
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L'annexion de la Crimée par Moscou aurait peut-être pu être évitée si l'Union européenne et d'autres acteurs internationaux "avaient réagi de manière adéquate au conflit qui a opposé la Géorgie et la Russie il y a dix ans," affirme le spécialiste de la Géorgie au sein du think tank Chatham House George Mchedlishvili, interrogé par euronews.

Selon lui, en "pardonnant à la Russie, ses agissements de l'époque," les pays occidentaux l'ont en quelque sorte enhardie quelques années avant le conflit en Ukraine.

En août 2008, les combats menés sur cinq jours dans les régions séparatistes de Géorgie, l'Ossétie-du-Sud et l'Abkhazie, ont fait au moins 390 morts.

Nous revenons ici sur les origines de cette guerre et ses conséquences au cours de la décennie suivante et évoquons les perspectives d'avenir dans la région.

Quel est le contexte du conflit ?

Les Sud-Ossètes étaient accusés d'être du côté du Kremlin depuis l'invasion de la Géorgie par l'Armée rouge au début des années 1920. Le territoire a obtenu un statut de région autonome au sein de l'Union soviétique tout comme l'Ossétie-du-Nord, sur l'autre flanc des montagnes du Caucase, en Russie.

Au début des années 1990, à la chute de l'Union soviétique, la Géorgie a obtenu son indépendance de Moscou.

L'arrivée au pouvoir en mai 1991 du nationaliste géorgien Zviad Gamsakhourdia a contribué à attiser le sentiment séparatiste en Ossétie-du-Sud et après des violences, la région a déclaré son indépendance de la Géorgie en 1992.

Certains estiment qu'à l'époque, des personnalités influentes au sein de l'armée russe, contrariées par la chute de l'Union soviétique, ont encouragé la population d'Ossétie-du-Sud à se soulever dans l'objectif de fragiliser la Géorgie et de se venger de son indépendance.

Quelles ont été les étapes suivantes ?

Après trois ans de violences sporadiques, la Russie, l'Ossétie-du-Sud et la Géorgie ont signé un accord de cessez-le-feu en 1992 qui s'est traduit par le déploiement de forces de maintien de la paix russes, géorgiennes et ossètes.

Ce qui a permis d'instaurer une paix relative jusqu'à l'élection en 2004 du président Mikheïl Saakachvili qui voulait ramener l'Ossétie-du-Sud dans le giron géorgien.

Cette idée a pourtant été rejetée deux ans plus tard par les Sud-Ossètes lors d'un référendum.

Comment le conflit s'est-il déclenché ?

Les autorités de Tbilissi ont été irritées par le renforcement des liens de la Russie avec l'Ossétie-du-Sud en avril 2008 alors que dans le même temps, Moscou n'appréciait pas l'ambition de la Géorgie de rejoindre l'OTAN et l'Union européenne.

Durant l'été, les deux pays se sont mutuellement accusés de se préparer militairement.

Des affrontements ont éclaté entre les troupes géorgiennes et les forces séparatistes début août 2008. Dans le même temps, l'armée de Géorgie a lancé une campagne aérienne et terrestre concertée sur la principale ville d'Ossétie du Sud, Tskhinvali, élément déclencheur du conflit dans la nuit du 7 au 8 août.

Les chars russes sont ensuite entrés en Ossétie-du-Sud, l'initiative visant selon Moscou à venir en aide à ses citoyens, bon nombre d'entre eux détenant des passeports russes.

En l'espace de quelques jours, la Russie a pris le contrôle de l'Ossétie-du-Sud, repoussé les forces géorgiennes hors du territoire et même mené des attaques à la périphérie de Tbilissi.

Quel bilan humain ?

À l'issue de cette guerre de cinq jours, 800 personnes ont perdu la vie d'après une mission officielle d'observation de l'Union européenne.

Human Rights Watch a affirmé que toutes les parties en présence avaient _"commis de nombreuses violations des lois de la guerre" _durant ce conflit.

Dans son rapport publié en 2009, l'ONG a aussi fait état que dans les jours suivant le retrait des troupes géorgiennes, les forces sud-ossètes avaient "délibérément et systématiquement détruit les villages où vivent des Géorgiens de souche".

Dans le même temps, un rapport indépendant commandé par l'UE publié lui aussi en 2009 a établi que la Géorgie avait déclenché le conflit, mais que la Russie était elle aussi à l'origine d'une série de provocations et avait par la suite, réagi de manière disproportionnée.

Que s'est-il passé juste après la guerre ?

Après un cessez-le-feu négocié par le président français Nicolas Sarkozy et accepté par les parties le 12 août 2008, la Russie a reconnu l'indépendance de l'Ossétie-du-Sud et d'une autre région : l'Abkhazie. Seuls quelques pays feront de même.

Les relations diplomatiques entre Tbilissi et Moscou qui plus tard, a retiré ses troupes de Géorgie, mais les a maintenues dans les régions séparatistes sont rompues.

Quels effets le conflit a-t-il eu sur la Géorgie et l'Ossétie du Sud ?

"L'acteur qui a le plus perdu dans ce conflit, c'est l'Ossétie-du-Sud," estime George Mchedlishvili, spécialiste de la Géorgie au sein du think tank Chatham House. "Aujourd'hui, la région est très affaiblie du point de vue économique," poursuit-il avant d'ajouter : "Elle dépend totalement des financements provenant de la Russie, mais à cause de la corruption, l'argent russe ne se retrouve pas dans les mains de la population."

Mais si l'économie de la Géorgie dans son ensemble se porte mieux que celle de l'Ossétie-du-Sud, ses autorités ont eu un positionnement politique rétrograde juste après le conflit selon George Mchedlishvili. "La guerre a eu des effets négatifs significatifs en politique intérieure," assure-t-il. "Face au mécontentement qui s'exprimait sur la gestion du conflit, l'exécutif géorgien est devenu beaucoup plus intolérant à la contestation au motif de devoir protéger la sécurité du pays," explique-t-il.

"De ce fait, le dialogue politique a été fragilisé, voire amputé et l'opposition s'est retrouvée marginalisée," poursuit l'expert. "Il y a eu cette stigmatisation désagréable où toute personne critiquant le gouvernement de Saakachvili était accusée d'être un agent russe et de jouer le jeu de la Russie," fait-il remarquer.

Le conflit a aussi eu pour effet d'éloigner la Géorgie de la Russie et de la rapprocher de l'Union européenne : le pays a d'ailleurs, signé un accord d'association avec l'UE en 2014, mais n'a pas déposé de demande formelle d'adhésion.

Quel a été l'impact du conflit sur la Russie ?

"La Russie a montré qu'elle pouvait violer le droit international, envahir d'autres pays et s'en retirer, un schéma qu'elle a répété en Ukraine avec des conséquences de plus grande ampleur," estime de son côté, Max Fras, intervenant à l'Institut européen de la London School of Economics.

George Mchedlishvili partage ce point de vue : "Je crois que si les pays occidentaux avaient réagi de manière adéquate à l'occupation de l'Ossétie-du-Sud en 2008, ce qui s'est passé en Crimée et la guerre en Ukraine ne se seraient peut-être pas produits," juge-t-il. "Malheureusement, on peut dire qu'ils ont en quelque sorte pardonné à la Russie, sa conduite brutale en Géorgie," renchérit-il.

Quels sont les risques de reprise du conflit ?

George Mchedlishvili pense que malgré les enlèvements réguliers de Géorgiens et le meurtre présumé de l'un d'entre eux près de la frontière avec l'Ossétie du Sud, le risque d'un nouvel embrasement du conflit entre Moscou et Tbilissi est faible.

"Une reprise est très peu probable, tous les éléments déclencheurs sont dans les mains de la Russie," indique pour sa part, Max Fras avant d'ajouter : "La Géorgie n'a aucun intérêt à aller vers une escalade, mais la Russie pourrait s'appuyer sur ces actions en Ossétie-du-Sud qui s'apparentent à une annexion rampante de la Géorgie pour attiser les tensions et influencer la société et la politique géorgiennes."

"Reste que la plupart des Géorgiens continuent de critiquer le gouvernement russe, mais les relations individuelles de personne à personne demeurent fortes, les Russes font partie des premières nationalités de touristes étrangers à venir en Géorgie," conclut le spécialiste.