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Limiter la vitesse à 80 km/h était nécessaire – tout simplement pour sauver des vies | Point de vue

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Limiter la vitesse à 80 km/h était nécessaire – tout simplement pour sauver des vies | Point de vue

Limiter la vitesse à 80 km/h était nécessaire – tout simplement pour sauver des vies | Point de vue
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Par Chantal Perrichon

Depuis 1983, date de création de la Ligue contre la violence routière, notre association de bénévoles lutte par tous les moyens légaux pour obtenir que des mesures efficaces soient enfin prises afin d’éviter tous ces drames qui ravagent depuis des décennies des dizaines de milliers de familles dans notre pays.

Nous choisissons et votons chaque année au CA, puis en Assemblée Générale, des orientations qui ont été préalablement élaborées et discutées par un groupe de réflexion qui réunit des experts de tous horizons : épidémiologistes, chercheurs du CNRS et de l’Institut français des sciences et technologies des transports, de l'aménagement et des réseaux (IFSTTAR), économistes, universitaires de différentes disciplines, responsables administratifs de la sécurité routière, acteurs de la sécurité du monde automobile, d’organismes sociaux internationaux, membres de la justice, de la police, de la gendarmerie, assureurs, etc. C’est la raison pour laquelle nous avons toujours demandé l’abaissement généralisé de 10km/h des vitesses maximales autorisées hors agglomération, en priorité sur les routes bidirectionnelles sans séparateur médian.

En 2013, le comité des experts du Conseil National de Sécurité Routière a priorisé dans un rapport le passage du 90 à 80 km/h, afin de sauver rapidement des centaines de vies. Hélas, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, s’est réfugié derrière le prétexte de l’acceptabilité pour ne rien faire et a préféré « courageusement » lancer une nano-expérience sur 81km des 380 000 concernés ! Inutile de commenter les 81 mesures (voire mesurettes) du quinquennat passé : elles ont démontré que l’absence de volonté politique peut se traduire dans un dossier majeur de santé publique par une mortalité accrue : nous avons subi ainsi trois années consécutives de remontée du nombre de morts et une quatrième aussi calamiteuse que la troisième. Tels furent les résultats du désintérêt du gouvernement précédent pour la première cause de mort de la jeunesse et la première cause de mort dans le monde du travail en France.

Convaincus de l’urgence de cette mesure, nous nous sommes réjouis de la voir enfin défendue par Edouard Philippe. Mais dans la foulée, nous avons assisté à un déferlement de critiques de la part d’élus et de politiques souhaitant instrumentaliser cette question pour profiter du populisme ambiant et récupérer les voix d’électeurs mal et sous-informés. Aujourd’hui, seuls ceux qui s’opposent à la connaissance et à l’expertise des scientifiques, continuent à nier que la vitesse est le premier facteur déclenchant de l’accident et d’aggravation des blessures. Depuis les années 80, grâce à la modélisation de G. Nilsson, nul ne peut ignorer que baisser la vitesse de 1% fait baisser la mortalité de 4%, et ce dans tous les pays. Ces travaux ont d’ailleurs été à nouveau validés en 2009 par une méta-analyse de R. Elvik qui portait sur 115 études internationales.

Nous déplorons la propagande de désinformation massive que produisent tous les lobbies, et n’avons cessé de réclamer une pédagogie à la hauteur des enjeux, une stratégie de la communication basée sur une information scientifique solide. Nous regrettons l’agitation désordonnée des responsables en charge de ce dossier qui répondent de manière défensive aux attaques incessantes des « Touche pas ma vitesse ». Au lieu d’anticiper la nécessaire attente des citoyens qui, pour soutenir cette réforme, devraient connaître les éléments constitutifs de la mesure. Un fossé s’est creusé au fil des semaines entre le courage du Premier ministre qui maintient sa position et ne recule pas devant les attaques, et l’intendance institutionnelle qui ne suit pas. Pour tenter de justifier ces retards et cette inadaptation aux exigences du terrain, circule maintenant une réécriture de l’histoire : la Délégation à la sécurité routière (DSR) se dit victime d’une gouvernance bicéphale puisque soumise à la double contrainte d’un ministre de l’Intérieur contre le 80 et un Premier ministre pour. La conclusion qui s’impose, depuis le transfert de cette délégation du ministère des Transports au ministère de l’Intérieur, relève maintenant de l’évidence et il faut revenir à des fondamentaux qui ont fait leurs preuves : la DSR ne doit dépendre que de Matignon, comme cela fut le cas en 1972, date de sa création.

Depuis les années 80, grâce à la modélisation de G. Nilsson, nul ne peut ignorer que baisser la vitesse de 1% fait baisser la mortalité de 4%, et ce dans tous les pays.

Chantal Perrichon Présidente de la Ligue contre la violence routière

Cette diminution de la vitesse, quoiqu’en disent les élus des départements, est du domaine régalien et c’est heureux, car même si les mensonges ne font pas toujours carrière, il en est qui durent, tant les cerveaux de comptoir semblent en peine pour en créer de nouveaux !

Nous avons été contraints de pallier les insuffisances institutionnelles en publiant les cartes de tous les départements qui montrent que le plus grand nombre des tués sont localisés sur un pourcentage compris entre 7 et 20 % de la longueur totale des routes concernées par le 80. Ces « belles routes » droites, rectilignes, dont l’infrastructure est satisfaisante, sont l’alibi des ignorants qui veulent les maintenir à 90. Méconnaissant l’accidentalité, ils veulent méconnaître que la dangerosité provient du trafic, principal facteur déterminant le nombre d’accidents, et non de la qualité de l’infrastructure.

Pour obtenir les résultats annoncés par les experts, il faut des contrôles de vitesse nombreux et efficaces. Hélas, lors du Comité interministériel de la sécurité routière (CISR) du 9 janvier 2018, les autorités n’ont pas osé interdire le signalement, par les avertisseurs de radars, des forces de l’ordre qui contrôlent les alcoolémies et la vitesse. Or, ces technologies pernicieuses sapent l’efficacité des contrôles.

Pour y remédier, il est indispensable de faire circuler non stop, dans tous les départements, des voitures banalisées qui rétabliront l’égalité entre les conducteurs. Conduites par des réservistes de la police et de la gendarmerie, elles rappelleront qu’il faut respecter les limitations de vitesse, en tous points et à tout moment.

Nous voulons également que les dysfonctionnements informatiques majeurs, signalés depuis 2011, soient pris en compte. En effet, 50% des points de permis de conduire qui devraient être retirés, après interception par les forces de l’ordre pour des infractions concernant l’alcool et la vitesse, ne le sont pas. E. Macron, candidat aux élections présidentielles, nous l’avait promis !

Enfin, nous souhaitons la mise en place d’observatoires de vitesse dans tous les départements pour garantir une transparence maximale et démontrer ainsi les bienfaits du 80.

Nous ne sommes pas des précurseurs. La Flandre a montré la voie en généralisant le passage de 90 à 70 km/h sur les routes régionales dès le 1er janvier 2017. Pour ceux qui ont encore des doutes, il suffit de regarder leur baisse de la mortalité pour abandonner les dernières réticences.

Nous espérons redevenir un modèle pour l’Europe et sommes déjà un observatoire pour de nombreux pays, notamment l’Espagne qui envisage de baisser les vitesses maximales de ses routes actuellement à 100 km/h. Nos résultats bénéficieront aux autres gouvernements qui accepteront l’impopularité, sachant qu’elle sera passagère.

Chantal Perrichon est Présidente de la Ligue contre la violence routière.

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