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"En avoir ou pas": au pays du bolivar vénézuélien, le billet vert est roi

"En avoir ou pas": au pays du bolivar vénézuélien, le billet vert est roi
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Une manucure, une robe lamée ou un litre de lait. Au Venezuela, le billet vert peut tout à condition de rester discret.

"Bien sûr on prend les dollars, on peut même essayer votre carte de crédit - si elle passe aucun problème". Dans ce restaurant en terrasse de Caracas, le patron se montre accommodant et surtout, pragmatique. Avec la crise que traverse le pays, pas question de refuser un client.

En quelques mois le bolivar a touché le fond : depuis août 2018, et la dévaluation de 96% ordonnée par le président Nicolas Maduro, la monnaie vénézuélienne a encore perdu 98% de sa valeur. Elle s’échange début mars à près de 3.000 bolivars pour un dollar, et chaque jour le change varie. Selon le FMI, le taux d'inflation atteindra 10 millions pour cent sur l'année.

- Sous la table -

"On fait ça un peu sous la table", reconnaît le restaurateur. "On a commencé à prendre les dollars il y a deux, trois mois. Mais si ça se sait ca pourrait nuire à nos affaires, parce qu'on est tenu de tout déclarer en bolivars… Est-ce que c'est interdit? Je n'en sais rien. Mais ce n'est pas non plus autorisé" sourit-il.

Robes à bretelles, bustiers lamés, sandales dorées, la petite boutique de Madeleine s'adresse à une classe moyenne un peu aisée. Sans être extravagants, tous les prix y sont libellés en dollars.

"Evidemment!" justifie-t-elle. "Et si on me le demande, je calcule en bolivars, au taux du jour. Sinon je perds trop d'argent: j'importe tout de Los Angeles. Il faut bien que je maintienne mon commerce."

Pour cette quadragénaire lissée et avenante, cette pratique, quoique répandue, est "illégale": elle l'assume. "Pour acheter un litre de lait il te faut ça de bolivars", rit-elle en mimant une pile de 20 cm avec ses mains.

Pour cette raison aussi, elle et tous les commerçants interrogés par l'AFP, demandent à ne pas être identifiés, ni leur magasin ou restaurant nommés - ni a fortiori filmés.

Madeleine a ouvert sa boutique mi-décembre. "J'aurais pu faire comme beaucoup d'autres et quitter le pays, j'ai préféré rester et travailler ici. Mais le gouvernement peut venir à tout moment et fermer mon commerce".

- Un demi-salaire pour 1 litre de lait -

Les robes de Madeleine coutent autour de 50 dollars, environ huit fois le salaire minimum: à 18.000 bolivars, 6 dollars environ - pour ceux qui le touchent - il permet tout juste d'acheter deux kilos de riz et deux kilos de farine.

Dans ce centre commercial élégant de la capitale, une manucure avec pose de vernis est facturée quatre dollars. La patronne demande seulement d'éviter les gros billets, parce qu'elle n'a pas le change pour rendre la monnaie.

Même la boutique de produits locaux, qui propose le meilleur du pays dont son cacao et son café, accepte les paiements en vert : 3 dollars pour la (petite) tablette de chocolat au piment.

A ce niveau là, se nourrir relève évidemment du luxe au marché couvert de Chacao, un quartier moyen de la Caracas où se pressent les chalands qui le peuvent - et pour cause: pas de pénurie ici. Quand les supermarchés de Caracas exhibent des rayons dénudés, ou alignent des bouteilles de sauces locales pour combler le vide des étagères, les étals de Chacao offrent fruits, viandes, poissons, produits frais et delikatessen... A condition d'y mettre le prix: 8.000 bolivars le litre de lait longue conservation. "Ou 3 dollars", s'empresse la marchande. Un demi-salaire.

- Beaucoup d'argent -

Cette dollarisation de fait de l'économie quotidienne renforce l'idée d'une société à deux vitesses où la survie repose sur le billet vert: en avoir ou pas.

"Il y a beaucoup d'argent au Venezuela!" constate une habituée sous couvert de l'anonymat. "Je suis allée dans un restaurant VIP un samedi à déjeuner, c'était plein et j'en ai eu pour 150 dollars à deux!".

Elle pointe "l'élite chaviste", les nouveaux riches qui ont prospéré sous le régime de feu Hugo Chavez, décédé en 2013, et "qui continuent à faire des affaires" avec Nicolas Maduro.

Mais selon l'ONU, 10% des Vénézuéliens (sur 30 millions) ont quitté le pays dont 2,7 millions depuis 2015, qui maintiennent autant que possible leurs proches restés au pays sous perfusion. Selon une étude récente de trois universités de Caracas, plus de la moitié des foyers sont en risque d'insécurité alimentaire.

Fin janvier le gouvernement de Nicolas Maduro a même été contraint de dévaluer le bolivar de 35% pour l'aligner sur le taux du marché noir, autour de 3.000 bolivars pour 1 dollar. Le strict contrôle des changes décrété en 2003 avait déjà été assoupli l'été dernier pour permettre aux détenteurs de dollars de les déposer sur leur compte bancaire, changés en bolivars - sans risquer de sanction.

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