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Nucléaire iranien : en visite à Paris, Javad Zarif salue Macron et tacle Trump

Nucléaire iranien : en visite à Paris, Javad Zarif salue Macron et tacle Trump
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Dans cette nouvelle édition de "The Global Conversation", le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif répond aux questions de notre journaliste Anelise Borges. Après une rencontre avec Emmanuel Macron ce vendredi, le chef de la diplomatie iranienne a salué les efforts de la France pour sauver l'accord sur le nucléaire et a accusé les Etats-Unis de vouloir imposer leur volonté "pour violer le droit international".

Euronews : Le Plan d’action global commun (JCPoA, sigle en anglais) est un texte de 158 pages. Cet accord sur le nucléaire que vous avez contribué à forger sur une période de 20 mois est selon vous le meilleur possible et il n'est pas négociable. Mais ce document est moribond depuis plus d'un an. Continuez-vous à penser qu'il peut survivre sans les États-Unis ?

Javad Zarif : Les États-Unis ont fait partie de cet accord, ils l'ont négocié et ont même souvent travaillé au nom des autres membres du groupe E 3+3, à savoir les trois pays européens et les trois autres membres permanents du Conseil de sécurité que sont les États-Unis, la Russie et la Chine. Et il a été méticuleusement négocié. Ce n'est pas un compromis optionnel, c'est un compromis qui a été approuvé par une résolution du Conseil de sécurité. Il fait partie intégrante d'une résolution du Conseil, et comme vous l'avez dit, il fait 158 pages, il n'a pas été conçu du jour au lendemain, il a été négocié avec minutie. Presque chacun des mots qui s'y trouvent ont fait l'objet d'une négociation difficile. Donc je sais bien que ce n'est pas le meilleur accord, ce n'est pas celui que je voulais, ce n'est pas celui que les États-Unis voulaient, ni celui que la France voulait. Nous avons tous émis des objections sur cet accord que ce soit publiquement ou en privé, mais c'est comme cela dans une négociation multilatérale, vous ne pouvez pas avoir tout ce que vous voulez sinon il n'y a pas d'accord.

Euronews : Vous avez dit que c'était le meilleur accord possible, mais depuis un an maintenant, il s'effondre. Et vous êtes ici en Europe, à Paris, pour essayer de le ressusciter. Vous avez rencontré le président français Emmanuel Macron, l'un de vos meilleurs alliés dans cette quête. Vous a-t-il dit quelque chose de nouveau ? Est-ce que l'Europe a fait de nouvelles promesses à l'Iran ?

Javad Zarif : Le président Macron, dans ses conversations avec le président Rohani et dans ses conversations avec ses autres partenaires en Europe et ailleurs, a fait de son mieux. Vous savez, cet accord est fondé sur des engagements mutuels, réciproques. L'Iran a maintenu ses engagements, comme vous l'avez indiqué, mais les États-Unis ne l'ont pas fait, ils se sont retirés de l'accord, et les Européens ont été soumis à des restrictions et à des contraintes pour pouvoir remplir leurs obligations dans le cadre de cet accord. Avec le président Macron, nous avons discuté de la possibilité que les États-Unis reviennent pour honorer leur partie de l'accord ou bien des possibilités pour l'Europe et les deux autres membres de l'accord de Vienne, plus les autres membres de la communauté internationale, de s'en tenir à leurs engagements qui sont indépendants de ceux des États-Unis. Bien sûr, nous savons que les États-Unis ont une grande influence sur l'économie mondiale, mais d'autres pays ont également un rôle important.

Euronews : Et ont-ils dit quelque chose de nouveau ? Est-ce que le président français avait de bonnes nouvelles à vous communiquer ?

Javad Zarif : Nous avons eu une très bonne discussion et le président Macron va continuer à dialoguer avec ses partenaires et voir où cela peut nous conduire.

Euronews : Vous avez accusé l'Europe et vos partenaires européens d'inaction, de ne pas avoir fait assez pour sauver cet accord. Et vous venez d'adresser un ultimatum à l'Europe fixé au 5 septembre. C'est donc cela, plus de délai pour que l'Europe contribue à sauver le JCPoA. Alors que se passera-t-il le 6 septembre ?

Javad Zarif : Nous n'avons pas imposé à qui que ce soit un ultimatum. Ce que nous avons fait est dans le cadre de l'accord, cet accord qui a été négocié non pas dans un climat de confiance mutuelle mais dans un climat de méfiance. Et dans ce texte il y a un mécanisme qui permet de remédier à une violation de l'accord qu'elle vienne d'une partie ou d'une autre. Et nous travaillons à partir de ce mécanisme qui est décrit dans le paragraphe 36 de cet épais document que vous avez devant vous.

Les États-Unis imposent leur volonté au reste du monde pour violer le droit international
Javad Zarif
Ministre iranien des Affaires étrangères

Donc, ce sont les mesures que nous prenons. Nous n'avons pas fixé d'ultimatum, nous avons seulement donné à nos partenaires européens et à la Russie et la Chine, qui sont nos partenaires stratégiques, un échéancier. Dans ma lettre à Federica Mogherini, en novembre 2018, je lui ai dit : nous allons vous transmettre un échéancier pour que vous mettiez en oeuvre le paragraphe 36. Nous avons finalement transmis cet échéancier le 8 mai et nous travaillons à partir de cela. C'est dans le cadre du JCPoA, l'accord de Vienne. Les actions que nous avons entreprises ont une caractéristique essentielle : elles sont réversibles. Si l'Europe, seule ou avec les États-Unis - cela dépend d'elle - décide de remplir sa part des obligations dans le cadre de l'accord, alors, nous pouvons facilement, dans les heures qui suivent, revenir à une application pleine et entière de l'accord.

Euronews : Vous exercez actuellement une pression supplémentaire. Pourquoi enrichir de l'uranium au-delà du niveau autorisé, qu'est-ce que cela vous apporte et comment attendre de vos partenaires en Europe qu'ils continuent à défendre l'Iran sur cette voie.

Javad Zarif : Nous ne nous sommes pas retirés de l'accord, nous n'avons pas abrogé l'accord, nous ne l'avons pas quitté. Nous avons recours aux mécanismes mêmes de l'accord, nous avons recours aux dispositions de l'accord, qui ont été prévues dans ce texte. Ce qui est important, c'est que nos partenaires en Europe prennent une décision, non pas sur l'Iran mais sur la façon dont ils veulent traiter avec les États-Unis. Ils doivent décider s'ils veulent être indépendants ou s'ils acceptent que les États-Unis imposent leur volonté. Si les États-Unis imposaient leur volonté pour obliger l'Europe à respecter le droit international, ce ne serait pas bon mais ce serait justifiable. Mais ce qui se passe actuellement, c'est que les États-Unis imposent leur volonté au reste du monde pour violer le droit international et c'est tout à fait inacceptable. Et pour l'Europe, dont l'avenir est basé sur le multilatéralisme et l'État de droit, c'est une menace pour l'avenir. Je pense donc que c'est une décision importante et nous sommes heureux que le président Macron prenne l'initiative. Nous savons que l'Europe veut pouvoir prendre seule ses décisions sans laisser d'autres le faire pour elle.

Euronews : Votre porte-parole est allé jusqu'à dire : "nous n'avons plus d'espoir, nous ne faisons confiance à personne, ni à aucun pays". C'est une situation diplomatique assez sombre. Qui sont vos amis aujourd'hui ?

Javad Zarif : En ce qui concerne les relations internationales, nous voulons dialoguer avec tout le monde mais nous ne faisons confiance qu'à notre peuple, aux gens qui sont dans nos rangs. C'est ce qui nous a permis de survivre à 40 ans de pression extérieure et nous allons continuer d'y survivre en basant notre confiance sur notre peuple. Cela ne veut pas dire que nous avons une politique étrangère isolationniste. En fait, nous sommes impliqués dans notre région, nous luttons contre le terrorisme, contre les agressions, les ingérences dans notre région, et nous continuerons à jouer un rôle actif au sein de la communauté internationale. Mais au bout du compte, nous avons appris à nos dépens que nous ne pouvions avoir confiance qu'en notre peuple et en nos capacités, sans que cela nous empêche de prendre des engagements avec l'extérieur.

Euronews : J'aimerais parler de l'un de ces engagements, et il est controversé : votre engagement en Syrie. L'un de vos alliés les plus importants est le président syrien Bachar al-Assad. C'est une guerre qui a fait 400 000 victimes, qui a déplacé des millions de personnes, qui dure depuis huit ans. Pourquoi continuer à soutenir Bachar al-Assad malgré les preuves accumulées sur ce qu'il a fait à son propre peuple ?

Javad Zarif : Le problème, c'est que ce n'est pas Assad qui a commencé cette guerre. C'est une guerre qui lui a été imposée à lui et au peuple syrien depuis l'extérieur. Il est désormais clairement établi que certains des alliés occidentaux ont aidé Daech, ont aidé l'État islamique, ont aidé al-Nosra, et certains continuent même de financer al-Nosra. Et si Assad n'avait pas combattu Daech, aujourd'hui Daech aurait Damas pour capitale au lieu d'être une organisation ne disposant plus de territoire. Nous avons aidé dans cette lutte, nous avons aidé le peuple syrien comme nous avons aidé le peuple irakien et le peuple du Kurdistan irakien. Quand Daech a attaqué la région kurde, M. Barzani, le chef du gouvernement régional kurde en Irak a lancé un appel à tous. Il a appelé les États-Unis, il a appelé tous les autres et personne n'est venu à son aide. Les seuls qui sont venus l'aider à combattre Daech étaient des Iraniens. Donc nous avons mené cette guerre pour l'Europe, car si ça n'avait pas été le cas, vous auriez aujourd'hui affaire à une organisation terroriste, une organisation extrémiste qui contrôlerait un vaste territoire.

Euronews : Vous avez également contribué à modifier l'équilibre de cette guerre en faveur de Bachar al-Assad.

Javas Zarif : Nous avons modifié l'équilibre de cette guerre contre les terroristes sans favoriser qui que ce soit. Nous espérons l'avoir fait en faveur du peuple syrien.

Euronews : Pensez-vous que le peuple syrien en a bénéficié ?

Javad Zarif : Personne ne tire un avantage d'une guerre. Mais le peuple syrien a bénéficié de la défaite de Daech. C’est le critère important. Nous travaillons depuis trois ans avec la Russie et la Turquie pour mettre fin aux hostilités. Nous avons réussi à amorcer une désescalade. Le seul plan qui a fonctionné au cours des quatre dernières années, depuis 2015, est le processus d’Astana et nous continuons à y travailler. Nous avons presque finalisé une commission constitutionnelle pour la Syrie. Nous allons donc de l'avant et je pense que c'est une contribution importante à la paix et à la stabilité régionales. Il y a six ans, lorsque je suis devenu ministre des Affaires étrangères, nous avons proposé un plan de paix pour la Syrie. Lorsque nous avons proposé un plan de paix pour le Yémen, la guerre a éclaté immédiatement. L’Arabie saoudite à cette époque a cru et a annoncé qu’elle pourrait remporter une victoire militaire. La même chose est vraie pour le Yémen. Ils croyaient pouvoir envahir le Yémen en trois semaines. Cela fait maintenant quatre ans. Nous avons fait pression pour une solution politique, mais les alliés occidentaux de la région espéraient une solution militaire et ont attendu que beaucoup de gens soit tués pour comprendre qu’il n’y aurait pas de solution militaire.

Euronews : Vous venez d’évoquer une multitude de conflits et vous avez dit que l’Iran n’avait jamais commencé une guerre, et qu’elle n’en lancera jamais. Pourtant le torchon a brûle récemment avec les tensions dans le Golfe persique. Quel est le point de non-retour de Téhéran ? Ces tensions peuvent-elles mener à un conflit avec les États-Unis et de quel genre de conflit s'agirait-il ?

Javad Zarif : Nous ne commençons jamais une guerre mais nous ne nous soumettons jamais à une question. Vous savez que nous avons appelé ce golfe "Persique" pour une raison. Il est proche de nos frontières. Nous avons plus de 2000 km de côtes sur le golfe Persique. Maintenant, les États-Unis sont venus dans notre région alors que leur pays est à plus de 10 000 km. Ils installent leurs véhicules, leurs avions, leurs avions sans pilote, leurs drones, dans nos eaux territoriales, dans notre espace aérien, et nous allons sans nul doute défendre nos eaux, notre espace aérien et notre territoire et nous continuerons de le faire. Maintenant, le seul et le meilleur moyen d’éviter cela serait que les États-Unis cessent de s'immiscer dans notre région. C'est la source de l'instabilité, ça a toujours été la source de l'instabilité.

Euronews : Je suppose que vous subissez beaucoup de pression. Non seulement avec ces tensions renouvelées, mais aussi avec cette longue négociation pour un accord sur le nucléaire, et j'imagine que cela vous a également mis beaucoup de pression en politique interne. L’Iran organisera des élections législatives l’année prochaine et des élections présidentielles en 2021. Cet accord sur le nucléaire constitue tout autant un combat pour votre propre survie politique que pour la survie d’un modèle que vous et le président Rohani défendez, à savoir un Iran moderne et réformé. N'est-ce pas ?

Javad Zarif : Je ne suis candidat à aucun poste, je n'ai donc aucune ambition politique de survivre ou de ne pas survivre. Mais j'estime qu'il s'agit d'une réalisation importante, non seulement pour l'Iran et l'avenir de l'Iran et de notre région, mais pour la communauté mondiale. C'est l'un des rares cas de diplomatie réussie. Nous n'avons pas eu beaucoup de cas dont nous pouvons être fiers au cours des 25 dernières années. Et j’ai toutes les raisons de faire de mon mieux pour le sauver, et je pense que l’Europe a toutes les raisons de le sauver, pareil pour la communauté internationale. Maintenant, le président Trump peut ne pas aimer cet accord, mais je peux dire au président Trump que cet accord est également dans son intérêt et dans celui des États-Unis.

Euronews : Vous dites que vous n’êtes candidat à aucun poste, vous n’envisagez pas de devenir président. On ne peut pas compter là-dessus ?

Javad Zarif : Vous pouvez êtes sûrs que je ne suis pas candidat.

Euronews : Et vous avez démissionné plus tôt cette année, est ce que cela avait un lien avec l’accord sur le nucléaire ?

Javad Zarif : Non, cela a un lien avec le fait que je ne suis candidat à aucun poste, et que je souhaitais m’écarter de certaines choses.

Euronews : Vous souhaitiez abandonner l’accord ?

Javad Zarif : Non, non, non, je voudrais retourner à l’université et continuer à enseigner. Mais je resterai tant que ma présence est requise, pour assumer mes responsabilités. Je continuerai tant que le peuple souhaite que je continue.

Je pense que peu de personnes ont lu cet accord. Je ne blâmerais pas le président Trump s'il ne l’a pas lu, mais je pense qu'il devrait le faire
Javad Zarif
Ministre iranien des Affaires étrangères

Euronews : Diriez-vous que c’est le combat de votre vie ? Que cet accord sur le nucléaire est votre mission à accomplir ?

Javad Zarif : Je pense que ce qui devrait être le combat pour nous tous est le combat pour le multilatéralisme et l’État de droit. Pour moi, cet accord est révélateur de l’un des triomphes du multilatéralisme et de l’État de droit, et je pense que tout le monde devrait se battre pour cela, et c'est ce que je fais. Parce que je sais à quel point il est difficile de parvenir à un tel accord et à quel point il est impossible de renégocier un tel accord.

Euronews : Votre économie en subit les conséquences, l'inflation devrait atteindre 50% cette année, le PIB devrait se contracter de 6%. N’est-ce pas une raison suffisante pour tenter d’accepter une visite au bureau ovale ? Ce que vous avez rejeté par exemple ?

Javad Zarif : J'en ai payé le prix. Ils ont appliqué des sanctions à mon encontre. Mais tout va bien, si je paie personnellement le prix pour refuser de négocier sous la contrainte, ce n’est pas un souci, je le referai à tout moment. Mais notre économie se stabilise. Nous avons traversé la pire période. Notre monnaie a recouvré un tiers de sa valeur depuis le choc de l’année dernière, après le retrait du président Trump. Nous sommes de retour dans le vert même si nous n’avons pas de croissance. Nous avons donc énormément souffert l’année dernière et les États-Unis sont en grande partie responsables des dégâts sur l’Iran. Cela représente des centaines de milliards de dollars qu’ils devront payer un jour.

Euronews : Pensez-vous que le président américain Donald Trump a lu cet accord ?

Javad Zarif : Je pense que peu de personnes ont lu cet accord. Je ne blâmerais pas le président Trump s'il ne l’a pas lu, mais je pense qu'il devrait le faire.

Euronews : Voudriez-vous lui envoyer cet accord ? Nous pouvons le faire en votre nom si vous le souhaitez.

Javad Zarif : Il n’a pas besoin de chercher très loin pour trouver l’accord. C'est un document du conseil de sécurité. L'un des plus longs documents jamais voté par le conseil de sécurité. Et je voudrais lui rappeler qu’il n’y a pas eu de révolution aux États-Unis et que le gouvernement des États-Unis est toujours membre permanent du Conseil de sécurité. Par conséquent, s’il n’aime pas Obama, il aime le siège des États-Unis au Conseil de sécurité. Il s’est assis lui-même sur ce siège, son secrétaire d'État y a siégé à plusieurs reprises, y compris la semaine dernière, de sorte qu'il devrait vraiment respecter les documents émanant du conseil de sécurité, où il a un siège permanent.

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