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Vers une société sans contact ? La pandémie a renforcé l'influence des GAFAM et du tout-virtuel

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Un enfant en Corée du Sud
Un enfant en Corée du Sud   -   Tous droits réservés  Lee Jin-man/Copyright 2020 The Associated Press. All rights reserved
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Des milliers de personnes qui se rassemblent, s'enlacent, s'embrassent... Ces images appartiennent aujourd'hui au passé, du moins pour l'instant.

Depuis plusieurs mois, la pandémie de coronavirus a mis en veille certains de nos contacts sociaux les plus élémentaires comme se faire la bise, se serrer la main ou se réunir entre amis autour d'une table. L'heure est de plus en plus au travail à distance, aux visioconférences et même désormais aux concerts virtuels.

En fait, la pandémie n'a fait qu'accélérer une tendance de plus en présente dans l'ère moderne : celle des smartphones et des réseaux sociaux, du tout-numérique et de l'instantané. Une société virtuelle, sous l'influence grandissante des GAFAM : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft.

Entretien avec François Saltiel, auteur du livre "La société du sans contact, selfie d'un monde en chute" aux éditions Flammarion.

Julien Pavy, euronews : Votre livre décrit un monde où les rapports humains authentiques s'amenuisent de plus en plus ?

François Saltiel : On passe le plus de temps possible réfugié derrière notre écran sans contact direct avec les gens. On ne demande plus notre chemin dans la rue, on utilise notre GPS, on a moins envie de sortir pour nouer des relations, on utilise plutôt une application de rencontres. Ces outils nous poussent à passer le plus de temps possible derrière notre écran. Et d'ailleurs, c'est leur modèle économique. Ces entreprises vivent de notre attention, leur rêve le plus fou serait d'ailleurs qu'on y passe toute notre existence puisque l'attention qu'on y consacre, c'est ce qui permet derrière de la monétiser pour vendre de la publicité ciblée.

Ces outils nous poussent à passer le plus de temps possible derrière notre écran. Et d'ailleurs, c'est leur modèle économique.

Julien Pavy, euronews :La pandémie a accéléré cette société du sans contact et fait donc les affaires des GAFAM ?

François Saltiel : Il suffit de regarder la bourse. Amazon fait une capitalisation record, tout comme Netflix, Apple ou Zoom, dont l'action vient de plonger avec la perspective d'un vaccin. On voit bien que les grands gagnants de cette pandémie, ce sont les outils qui ont fait de la numérisation de notre société, leur philosophie et leur modèle économique. Regardez Amazon, c'est formidable ce qu'il se passe pour eux : on ferme les librairies et les commerces non essentiels. Mais en trois clics, on peut faire venir chez vous des denrées en faisant travailler tout un tas d'employés dans une situation précaire, soumis à une intense surveillance, à une pression. Les nouvelles technologies adorent nous faire croire que tout est magique, mais cela ne marche pas tout seul. Derrière des algorithmes, derrière cette magie du numérique, il y a des employés précaires.

On voit bien que les grands gagnants de cette pandémie, ce sont les outils qui ont fait de la numérisation de notre société, leur philosophie et leur modèle économique.

Julien Pavy, euronews : Jeunes et adultes ont en permanence les yeux rivés sur les réseaux sociaux, qui n'ont finalement rien de social ?

François Saltiel : Les réseaux sociaux sont intéressants à utiliser quand vous êtes éloignés de vos enfants ou de l'être aimé, ils permettent de garder le contact. Mais les architectes des réseaux sociaux font tout pour qu'on en soit dépendant et qu'on y passe le plus de temps possible. On ne les utilise plus uniquement pour avoir des nouvelles d'un proche éloigné, on les utilise désormais par réflexe, par pulsion, et là ça peut devenir addictif et donc dangereux, même pour notre santé mentale. Car qu'est ce qu'on fait sur ces réseaux ? On se montre beaucoup, c'est notre pulsion narcissique qu'on met en scène, on regarde beaucoup la vie des autres - c'est une forme de voyeurisme - et on a tendance toujours à se comparer. La vie des autres est toujours plus belle surtout quand elle est magnifiée par des filtres. Plusieurs études, notamment anglaises, ont prouvé qu'Instagram pouvait nuire à la santé mentale des plus jeunes.

Les architectes des réseaux sociaux font tout pour qu'on en soit dépendant et qu'on y passe le plus de temps possible. On ne les utilise plus uniquement pour avoir des nouvelles d'un proche éloigné, on les utilise désormais par réflexe, par pulsion, et là ça peut devenir addictif et donc dangereux, y compris pour notre santé mentale.

Julien Pavy, euronews : Les réseaux sociaux seraient devenus une drogue qui aurait tendance à nous rendre malheureux ?

François Saltiel : Disons plutôt ce que sont des outils qui favorisent la dépendance. Tout est fait pour qu'on y passe le plus de temps possible. Ces entreprises se sont aussi alliées avec des scientifiques qui ont travaillé sur les neurosciences pour trouver des petites techniques qui font qu'on a l'impression que, si on n'est pas connecté, on rate quelque chose. Regardez, par exemple, les notifications qui nous bombardent à chaque seconde : c'est un point rouge, lumineux, qui vient nous alerter. On sait très bien que sur le cerveau, cela signifie : attention, il se passe quelque chose, peut-être dangereux. Et lorsqu'on y va, on retrouve untel qui a liké notre dernier like de notre repas du midi... Tous ces réseaux cultivent une forme de fausse urgence, comme s'il se passait toujours quelque chose et qu'il fallait à tout prix être au contact de cette actualité virtuelle. Regardez les storys d'Instagram, ce sont des publications éphémères, de 24 heures. L'objectif, c'est aussi de pousser le consommateur à être tout le temps sur Instagram. Si je ne vois pas la story maintenant, je ne pourrai plus la voir, donc j'y reste et je me connecte en permanence. Un autre mécanisme utilisé, c'est la technique du bol sans fond. Lorsque vous scrollez, que vous regardez votre fil d'actualité Facebook ou Instagram, il n'y a jamais de fin. Or, le cerveau a besoin d'avoir des signaux de fin pour pouvoir passer à autre chose, comme dans un livre ou un film. Mais sur les réseaux sociaux, il n'y a pas de fin, vous pouvez remonter à l'infini, dans les limbes d'Internet. Cette technique du bol sans fond qui consiste à ne jamais donner de point final, nous pousse à consommer et à passer encore plus de temps sur ces réseaux.

Ces entreprises se sont alliées avec des scientifiques qui ont travaillé sur les neurosciences pour trouver des petites techniques qui font qu'on a l'impression que, si on n'est pas connecté, on rate quelque chose.

Julien Pavy, euronews : Cette société du sans contact appauvrit aussi notre rapport au travail, aux collègues ?

François Saltiel : Effectivement, le télétravail est très utile par nécessité et heureusement qu'on y a accès avec ces situations de confinement, sinon on ne pourrait plus travailler. Mais là où cela devient problématique, c'est lorsque ce télétravail est installé comme une norme. Twitter, par exemple, a annoncé le télétravail à vie pour les employés qui le désirent. D'autres entreprises suivent ce modèle. Or, ce qui fait la richesse, le bonheur du travail collectif, c'est de pouvoir échanger véritablement avec ses collègues, c'est de pouvoir parler aussi de nos conditions de travail. Le télétravail, installé comme une norme, marque aussi la fin de la force syndicale, de la revendication syndicale. Si je ne vois plus un collègue tous les jours, comment puis-je savoir s'il va bien, si il est malade ou s'il a été licencié. Uber pendant la période du confinement a licencié 3 500 personnes en quelques minutes par Zoom, 3 500 employés désactivés en quelques minutes à travers un écran. Là, on rentre dans une forme de déshumanisation.

Uber pendant la période du confinement a licencié 3 500 personnes en quelques minutes par Zoom.

Julien Pavy, euronews : On s'inquiète déjà du monde de demain. Ce monde virtuel est-il selon vous amené à perdurer ou à disparaître ?

François Saltiel : Cette société du sans contact n'est pas amenée à disparaître, la pandémie n'a fait que la renforcer, l'amplifier. Il restait encore quelques bastions hermétiques comme l'école. Mais aujourd'hui, on voit des universités américaines qui décident de passer en total virtuel, en distanciel parce que c'est plus économique, plus facile. Je pense, malheureusement, que cette société du sans contact existera d'autant plus après. A nous aujourd'hui de nous interroger sur cette société : se couper du contact réel, du face-à-face, du regard dans les yeux, du toucher... Est-ce la société que l'on désire ? Je ne pense pas. On est humain et être humain, c'est savoir s'accompagner, c'est avoir aussi une écoute sensuelle, sensorielle. J'espère qu'après cette situation de pandémie, on aura encore plus envie de retourner dans les cafés quand ils seront ouverts parce qu'on se rend compte que ces moments là, ils échappent aux algorithmes et ils nous rendent humains.

A nous aujourd'hui de nous interroger sur cette société : se couper du contact réel, du face-à-face, du regard dans les yeux, du toucher... Est-ce la société que l'on désire ?