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Les femmes gagneront-elles un jour la course de l'égalité dans le sport ?

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​​L'égalité hommes-femmes ressemble encore à une course d'obstacle dans le monde du sport. Malgré le confinement, nous partons pour un mini-tour de France à la rencontre d'athlètes féminines qui militent pour faire la différence dans leur discipline.

À Saint-Étienne-du-Gué-de-l'Isle dans les Côtes-d'Armor, Audrey Cordon-Ragot est championne de France en titre de cyclisme sur route. Elle roule non seulement pour gagner, mais aussi pour alerter sur le manque de reconnaissance professionnelle des femmes dans son sport. Elle explique que la discrimination est très profondément enracinée.

"On veut pouvoir faire du cyclisme notre métier"

"Aujourd'hui, on continue en tant que femme à signer des licences amateur au sein de la Fédération française de cyclisme : ce qui n'est pas le cas pour les hommes qui signent des licences professionnelles," fait remarquer la jeune femme. "Nous, on demande simplement à être reconnues à notre juste valeur et à pouvoir faire du cyclisme notre métier," dit-elle.

Audrey Cordon-Ragot a cofondé l'Association française des coureures cyclistes pour protéger les droits des femmes dans ce sport. D'un point de vue personnel, elle a choisi de courir au sein d'une équipe étrangère, Trek-Segafredo.

"Courir pour une équipe, qui plus est américaine, m'aide à m'émanciper et à peut-être voir les choses d'une autre manière que si j'étais restée en France," estime Audrey Cordon-Ragot. "On sait tous que les pays anglophones sont quand même des pays assez précurseurs en matière d'égalité hommes-femmes," poursuit-elle. "Faire partie de cette équipe, c'est quelque-part assumer ma position sur le sujet et la défendre encore plus," insiste-t-elle.

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Audrey Cordon-Ragot lors de sa victoire aux derniers championnats de France sur routeFrance 3 Bretagne

Écartée de sa fonction d'arbitre internationale dans le hockey

Le sexisme dans le sport peut aller de la pression psychologique à la violence physique. Celles qui osent en parler risquent de se retrouver écartées.

Charlotte Girard-Fabre a perdu son emploi d'arbitre internationale de hockey sur glace. Aujourd'hui, aux côtés de son mari qui est lui aussi arbitre, elle exerce la même fonction au niveau national dans le handball.

Elle nous explique ce qu'elle a subi lors d'entraînements dans sa fonction d'arbitre internationale : "Plus mon palmarès s'étoffait, plus c'était très, très dur à encaisser : à l'échauffement, c'était des ballons appuyés pour que je le prenne en pleine tête ou pour que je puisse être dans une position fâcheuse," raconte l'ancienne arbitre. "Tout s'est cristallisé une fois de plus sur mon genre et c'est allé des questions sur combien de kilomètres de b*** j'avais pu sucer pour aller aux Jeux olympiques à des discriminations dans les vestiaires - on me laissait toute seule, personne ne me parlait," raconte-t-elle.

Charlotte Girard-Fabre a travaillé comme arbitre internationale de hockey pendant dix ans tout en exerçant pendant sept ans au plus haut niveau professionnel masculin français. Elle a arbitré lors de six championnats du monde et des Jeux olympiques de Sotchi et de PyeongChang.

"La fin de ma carrière, ce n'est pas moi qui l'ai décidée : on m'a retiré ce droit à partir du moment où aux Jeux olympiques de 2018, je signale à ma fédération des discriminations sur le côté sportif et sur le côté gestion de ma carrière," précise-t-elle avant d'ajouter : "J'ai dénoncé des discriminations, du sexisme, des agressions sexuelles envers d'autres arbitres et à partir de ce moment-là, l'omerta s'est organisée, on m’a clairement dit que la victime, ce n'était pas moi, c'était l'institution que j'accusais."

Stéphane Heude
Charlotte Girard-Fabre arbitrant un match de hockey de la Ligue MagnusStéphane Heude

Insultes sexistes

Charlotte Girard-Fabre se souvient aussi de ses débuts difficiles dans le hockey à l'âge de neuf ans : "J'avais envie de commencer ce sport et dans mon club, on m'a tout de suite dit : "Mais les filles et les garçons n'ont pas le droit d'être sur la glace en même temps," dit-elle.

"Dès mon premier match, j'ai entendu des choses atroces comme 'sale pute' ou 't'as rien à faire là', 'le hockey, c'est un sport de garçons', 'retourne dans ta cuisine'."

Le sport est traditionnellement considéré comme une affaire d'hommes en termes de pratique et de pouvoir décisionnel. La part des femmes dans les instances des fédérations sportives dans l'Union européenne est d'environ 14%. Des études ont montré qu'un minimum de 30% serait nécessaire pour changer les choses.

"On nous fait un procès en incompétence a priori"

Béatrice Barbusse a été la première femme en France à présider un club professionnel masculin. Elle est aujourd'hui secrétaire générale de la Fédération française de handball. Une fonction pas toujours facile à assurer, comme elle l'explique dans son livre paru en 2016 : "Du Sexisme dans le sport".

"J'ai pu me rendre compte dans un certain nombre de situations que l'on pouvait vous faire vivre des déqualifications, des disqualifications, des humiliations, on vous rabaisse, on vous ramène toujours à votre genre," affirme Béatrice Barbusse.

"On nous fait un procès en incompétence a priori parce qu'on est une femme, c'est à nous de démontrer que nous sommes compétentes : un homme, on ne se pose pas la question," s'indigne-t-elle.

Fédération française de handball
Béatrice Barbusse, sociologue et secrétaire générale de la Fédération française de handballFédération française de handball

La sociologue rappelle qu'une loi française de 2014 établit que les fédérations sportives qui comptent au moins 25% de licenciées féminines doivent avoir 40% de femmes dans leur conseil d'administration. Elle n'est pas encore pleinement appliquée, ni sanctionnée.

"Il faut qu'il y ait des femmes à tous les niveaux de la pyramide sportive," estime Béatrice Barbusse. "Cela peut en effet s'imposer par une loi et il faut l'imposer pas seulement en France, mais en Europe aussi : il faut des quotas," assure-t-elle.

Manque de visibilité dans les médias

Nous rejoignons Paris, le centre névralgique des médias français. Par leur intermédiaire, les sportifs peuvent devenir des célébrités ou tomber dans l'oubli. Et malgré les victoires prestigieuses, les athlètes féminines manquent d'exposition. Des enquêtes révèlent que les événements sportifs féminins représentent 15 à 20% de la couverture médiatique en Europe, le sport masculin dominant la presse écrite.

Nous nous rendons à l'Équipe, journal et chaîne de télévision privés dédiés au sport. "C'est vrai que si l'on regarde par exemple depuis 4 ou 5 ans, on a un peu moins couvert le sport féminin - en dehors du foot ou des sports collectifs - parce qu'il y a moins de championnes aujourd'hui dans le sport français," fait remarquer Jérôme Cazadieu, directeur de la rédaction

Le 31 août dernier, le journal l'Équipe a été critiqué pour avoir fait sa Une sur une victoire d'étape dans le Tour de France plutôt que sur le cinquième sacre d'affilée des joueuses de l'Olympique lyonnais en ligue des Champions.

"C'est une question de hiérarchisation," explique Jérôme Cazadieu. "On a quand même vendu la victoire des Lyonnaises à la Une, on a fait un très gros bandeau," dit-il. "Moi, je ne me lève pas le matin en me disant : Il faut que je fasse un traitement égalitaire entre le sport masculin et le sport féminin," fait-il remarquer.

"Ce qui fait qu'à un moment donné, le sport féminin a plus de visibilité : ce sont les performances de nos équipes ; on nous reproche à nous de ne pas avoir mis à la Une la victoire des Lyonnaises, mais les Lyonnaises, elles ont été diffusées par qui ? Pas par le service public !" lance-t-il.

L'Équipe
La Une de l'Équipe le 31 août dernierL'Équipe

Vers un Tour de France féminin

Mais les efforts commencent à payer. On constate des avancées sur tous les fronts malgré des barrières qui persistent comme l'écart de rémunération entre hommes et femmes.

Claire Floret se battait depuis 2015 pour l'organisation d'un Tour de France féminin... Il aura lieu en 2022. Son projet "Donnons des elles au vélo J-1" y a contribué.

"Pour nous, c'est un aboutissement : on sait que ce sera un appel d'air pour le cyclisme féminin en général parce qu'il y aura tellement de visibilité que forcément, cela attirera des partenaires dans les équipes," estime Claire Floret. "Cela permettra aux équipes de se structurer, de pouvoir rémunérer les coureuses et puis, c'est un cercle vertueux," espère-t-elle.

Damien Rosso - DROZ PHOTO / Liv Cycling France
Donnons des ailes au vélo J-1Damien Rosso - DROZ PHOTO / Liv Cycling France

Malgré le confinement, Claire et d'autres cyclistes de son club continuent de s'entraîner. Parmi elles, certaines ont participé au projet mené par Claire chaque année depuis 2015 : elle a emmené un peloton féminin effectuer les étapes du Tour de France un jour avant le passage des hommes.

"L'idée, c'est aussi de démocratiser la pratique, de montrer que quel que soit notre profil de sportive, on a notre place sur un vélo," insiste-t-elle.

En luttant ensemble contre le sexisme dans le sport toutes disciplines confondues, ces femmes montrent le chemin pour que les athlètes féminines aient les mêmes chances que leurs homologues masculins de se réaliser dans le sport.