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Covid-19 : la fermeture des universités, suicide d'une génération ?

Les classes vides à l'université
Les classes vides à l'université   -   Tous droits réservés  Daniel Cole/Copyright 2020 The Associated Press. All rights reserved
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"Triste mais pas surpris", c'est ce que nous confie Mathias, membre du syndicat "Solidaires étudiant-e-s Lyon", après l'annonce de la tentative de suicide d'un étudiant dans une résidence universitaire de Villeurbanne. Samedi le jeune homme a sauté du 4e étage, à l'heure où sont écrites ces lignes il est entre la vie et la mort. Les motivations de l'étudiant en master de Droit à Lyon 3 ne sont pas encore connues, mais la situation sanitaire et ses conséquences sur le moral des étudiants sont un facteur accablant. "On est inondé de messages des étudiants qui nous font part de leur émoi", reconnaît Eric Carpano, le président de l'Université Jean Moulin Lyon 3, qui ne veut pas commenter le drame.

Si "Solidaires étudiant-e-s Lyon" n'est pas surpris, c'est que le 9 décembre dernier, lors d'une réunion avec le rectorat, le syndicat apprend déjà le suicide de deux étudiants à Lyon, les 5 et 6 décembre 2020. "Il y a une une omerta sur la question des suicides", assure Catherine Fillon, présidente de l''association "Collectif de solidarité étudiante Lyon". Il n'y a pas de chiffres précis sur le taux de suicide, mais selon les statistiques de l’Observatoire de la vie étudiante les envies suicidaires ont doublé.

Ce qu'on inflige à nos étudiants est littéralement mortifère.

Cours à distance, impossibilité de faire des petits boulots, les étudiants souffrent de l'isolement, et de la précarité financière. Dans un contexte de grave crise économique, les perspectives d'avenir bouchées, et la difficulté de trouver un emploi, rajoutent à l'inquiétude. "Je suis convaincue que ce qu'on inflige à nos étudiants est littéralement mortifère", dit Catherine Fillon.

Ce que réclament les universités et les étudiants, c'est la reprise urgente des cours. "On se désespère car beaucoup réclament la réouverture des facultés à 50 %, comme dans l'enseignement secondaire, c'est bien mais ça ne suffira pas", remarque pourtant Mathias. Son association étudiante réclame des soins pour les étudiants, des contacts humains qui vont au delà de la notation, des bourses : "la précarité est de pire en pire depuis 10 ans", affirme-t-elle. Le deuxième confinement est intervenu au moment des examens, alors plusieurs étudiants ne sont pas rentrés dans leurs familles. Certains résistent, plus ou moins facilement à cet isolement, dans des chambres étudiantes de parfois 9m2. Beaucoup de jeunes souffrent aussi de la précarité numérique : manque de moyens, de matériel, d'espace pour travailler dans une famille nombreuse où ils ne disposent pas d'équipement personnel. Pour ceux qui peuvent travailler dans de meilleures conditions, vient s'ajouter la fatigue de rester concentrés des journées entières à suivre des cours donnés par un professeur qui a l'impression de parler dans le vide. "C'est un calvaire pour tout le monde", admet le président de l'Université Jean Moulin Lyon 3.

Le manque de motivation

Pas facile d'avoir la tête à travailler, surtout quand on est en première année. Pauline s'est lancée dans la communication. Les deux premiers mois après la rentrée à Grenoble, loin de chez elle, ont été une bouffée de liberté, avant qu'elle ne doive rentrer à Lyon chez ses parents. Depuis, dans des conditions pourtant confortables, elle suit ses cours à distance enfermée dans sa grande chambre. Elle est fatiguée malgré tout par la charge de travail. Elle jalouse ses parents qui ne sont pas concernés par le télétravail, et qui sortent de la maison, croisent du monde. Elle, personne. Et les amis, que la jeune fille fragilisée par une adolescence difficile avait commencé à se faire à Grenoble, lui manquent cruellement. La présence rassurante de ses parents ne suffit pas à combler le manque social, ne la console pas de sacrifier cette vie d'étudiant dont elle rêvait si fort en terminale. Pauline se force à faire du sport dans sa chambre et une heure de promenade par jour, sinon dit-elle "je pète les plombs". Mais alors qu'elle est au milieu de sa première année de communication, elle se demande si ces études lui plaisent vraiment. "En présentiel, les deux premiers mois, j'appréciais les cours. Maintenant ils me pèsent, et je cherche une autre voie." Pas sûr que ce serait arrivé si elle avait été en cours avec d'autres élèves.

Conscient de cette difficulté, le président de l'université Lyon 3 lance un grand programme pour réorienter les première année, en proposant une rentrée en petits groupes de 10 pour étudier le cas des élèves en difficultés.

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conférence de presse du président de l'université Lyon 3euronews

Le manque de moyens

Un jeune sur deux travaille pour financer ses études. Beaucoup on perdu leur emploi. La fermeture des restaurants et des bars, où ils étaient souvent employés, la fin des baby-sitting le soir alors que les parents de jeunes enfants ne peuvent plus sortir, leur ont coupé les vivres. En octobre le Premier ministre Jean Castex annonce une aide exceptionnelle de 150 euros pour les étudiants boursiers et les moins de 25 ans qui répondent à certaines conditions, et le repas au restaurant universitaire passe à 1 euro pour les boursiers (son coût de revient se situe entre 6,30 euros et 6,60 euros.), disponible deux fois par jour. Une aide financière insuffisante dénoncent les associations. Mathias de "Solidaires étudiant-e-s Lyon" estime que l'"on paye aujourd'hui un retard de réflexion et d'investissement qui s'accumule depuis plusieurs années".

La précarité n'est pas seulement matérielle, mais aussi sociale, pédagogique.

Plusieurs universités ont de leur côté offert des aides permettant par exemple aux étudiants d'acquérir des ordinateurs. Mais pour Elodie Marquet, membre de l'association Corpo Lyon 3, "la précarité n'est pas seulement matérielle, mais aussi sociale, pédagogique : des élèves qui n'ont plus accès à la bibliothèque sont moins avantagés."

Un stress grandissant, jusqu'à l'impensable

Pas facile de s'y retrouver dans les nombreuses propositions disponibles malgré tout pour les étudiants. Des plateformes psychologiques, des aides sont offertes mais les étudiants sont parfois un peu perdus. Les services de santé universitaires sont sur-sollicités et ne peuvent pas accueillir toutes les demandes. La France souffre d'un grand retard en la matière : "à Lyon il y a un psychologue pour 30 000 étudiants. Aux Etats-Unis, un psychologue est prévu pour 1500 étudiants", se désole Eric Carpano, le président de l'université Lyon 3.

Le 8 novembre 2019, bien avant la crise du Covid-19, Anas Kournif, 22 ans, commet l'irréparable à Lyon pour alerter sur la détresse des étudiants, et la précarité dont il souffre. Il s'asperge d'essence devant le CROUS et ses camarades. Après 5 mois de coma et brûlé au troisième degré sur quasiment tout le corps, il est défiguré mais vivant. Son geste désespéré et ses accusations, dans sa lettre d'adieu, contre le pouvoir qui abandonne les jeunes, font de lui le symbole de cette détresse étudiante, multipliée par la crise du Covid-19 et mise en exergue aujourd'hui.

A la recherche de solutions

Catherine Fillon est professeure d'histoire du Droit à l'université Lyon 3. En mars dernier, la crise du Covid-19 a fait d'elle aussi une militante, elle s'engage pour la première fois pour leur venir en aide.

Ce que j'ai découvert était pire que ce que je présumais.
Catherine Fillon

Rapidement elle comprend que l'urgence c'est de nourrir les étudiants. 50% d'entre eux travaillent pour financer leur études, parfois 20h par semaine, et ironiquement, au risque de sacrifier ces chères études. Elle découvre l'importance du travail chez les jeunes pour leur survie, en voyant revenir avec surprise sur les bancs de la fac des élèves qui sont habituellement absents, happés par leur travail, et leur nécessité de subsistance. "Des étudiants n'avaient pas mangé depuis trois jours", explique Catherine Fillon, qui a pris exemple sur une association de Bordeaux pour lancer son collectif. Elle constate que les étudiants préfèrent ne pas manger pour faire des économies, et conserver un budget suffisant pour payer leur loyer. Leur hantise c'est de perdre leur logement. Alors l'association "Collectif de solidarité étudiante Lyon" lance une épicerie solidaire : elle collecte de la nourriture dans les supermarchés ou grâce à la banque alimentaire avec plus de 200 bénévoles, dont des professeurs, des étudiants, fait un appel aux dons, reçoit 100 000 euros depuis mars. Des entreprises participent au projet, des particuliers, et l'association reçoit aussi quelques subventions publiques Plus d'un millier de jeunes ont été aidés au printemps, 700 au deuxième confinement.

Les étrangers, plus seuls encore

La précarité matérielle n'est pas la seule cible du collectif. Le besoin relationnel est crucial. Tout particulièrement pour les étudiants étrangers. Sur les 200 000 étudiants que compte Lyon, 3000 à 4000 étrangers sont restés dans la métropole depuis la crise. Catherine Fillon décide de lancer une opération de parrainage, pour mettre en contact ces étudiants avec des familles lyonnaises. 160 étudiants s'inscrivent et développent une relation avec des familles : l'obligation pour chacune des parties est de partager deux repas par mois dans la famille. "C'est formidable ce que vous faites, dit Ilham, une étudiante marocaine, j'étais en train de me laisser couler au fond du trou". 70 familles ont répondu à l'appel, l'association en cherche encore 90. Pour les non-francophones, c'est l'occasion de parler. Comme ce jeune Afghan, arrivé à Lyon à la rentrée et qui a perdu toute possibilité d'échanger avec des Français, une fois les cours annulés en présentiel. Son isolement s'ajoute à l'éloignement de son pays. L'espoir qu'il avait dans ses études, une vie meilleure, s'amenuise comme pour tous les autres étudiants.