Céréales ukrainiennes : pourquoi les agriculteurs d'Europe de l'Est sont-ils en colère ?

Un agriculteur agite un drapeau lors d'une action de blocage sur le Pont du Danube, qui marque la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie. (29 mars 2023)
Un agriculteur agite un drapeau lors d'une action de blocage sur le Pont du Danube, qui marque la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie. (29 mars 2023) Tous droits réservés NIKOLAY DOYCHINOV/AFP
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Par Margaux Racaniere
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"L'Europe doit faire quelque chose, parce que la récolte approche. En ce moment, en Bulgarie, plus d'un million de tonnes de graines de tournesols sont encore dans les entrepôts", s'alarme Illyia Prodanov, un producteur de céréales bulgare.

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Depuis plusieurs semaines, les agriculteurs d'Europe de l'est se mobilisent pour protester contre l'importation massive de blé ukrainien hors taxe dans leurs marchés nationaux. Ils s'inquiètent pour leur capacité à écouler leurs stocks avant le début des récoltes cet été.

"Les derniers mois ont été une véritable épreuve. Pour le moment, une grande partie de notre production est toujours à l'entrepôt, et la récolte commence dans deux mois".

Illiya Prodanov, 31 ans, cultive depuis plusieurs années une ferme familiale de 13 000 hectares de blé, d'orge, de colza, de maïs et de tournesol. Diplômé en droit, le président de l'association nationale des céréaliers de Bulgarie (NAZ) prend depuis plusieurs semaines la défense des céréaliers bulgares et roumains lors de mobilisations.

À moins de deux mois du début des récoltes, le temps presse. De nombreux agriculteurs craignent de ne pas réussir à écouler leurs stocks de l'année précédente. Et refusent de vendre leur production à un prix jugé dérisoire. "Les distributeurs nous proposent entre 300 et 400 euros la tonne de graines de tournesol, c'est moins que le prix de production de cette graine pour nous, qui est autour de 550 - 600 euros la tonne." explique Illiya Prodanov. 

Des "corridors de solidarité" jugés inefficaces

Les agriculteurs mobilisés dénoncent l’inefficacité des "corridors de solidarité", ces voies d’accès hors taxe de produits ukrainiens sur les routes, les rails et dans les ports européens. 

Ils ont été mis en place par l'Union européenne pour compenser le blocage par la Russie de la route d'exportation habituelle de l'Ukraine, par les ports de la mer Noire. Envisagés comme un lieu de transit des produits agricoles ukrainiens, ils étaient supposer irriguer des pays émergents, et notamment en Afrique et au Moyen-Orient.

D'après les données de la Commission européenne, plus de la moitié des exports de produits agricoles ukrainiens ont circulé par les corridors de solidarité, soit près de 57 millions de tonnes.

Mais, de l'aveu même de la Commission européenne, une grande partie de la production est restée en Europe, au détriment des agriculteurs des pays frontaliers. 

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Les corridors de solidarité mis en place par l'Union européenne (source : Commission européenne)Euronews

Barbora Pankova, porte-parole de la Chambre agraire de République tchèque, dénonce le détournement de ces corridors par "des intermédiaires, qui ont vu une opportunité de profit rapide et facile".

"En Bulgarie, une grande partie de la production ukrainienne a été vendue en tant que "produit européen". Mais quand on retrace le trajet de cette cargaison, on se rend compte qu'elle provient d'Ukraine", déplore Illiya Prodanov.

Les pays d'Europe de l'est font pression sur l'Union européenne

En réponse aux mobilisations, la Pologne, la Hongrie, la Bulgarie et la Slovaquie ont annoncé un blocage des importations de plusieurs produits agricoles d'origine ukrainienne.  Ils demandent le renouvellement des droits de douane sur les produits ukrainiens, ainsi que le pouvoir de contrôler plus précisément la quantité de grains et d'autres produits qui arrivent sur leurs marchés depuis Kyiv. La Pologne parlait par exemple de sceller les camions ou les conteneurs de produits ukrainiens.

Des décisions contraires au droit européen, puisque les compétences en matière de politique commerciales appartiennent exclusivement à la Commission européenne. 

La Roumanie et la République tchèque ont pour le moment renoncé à un blocage total. Ils ont en revanche mis en place un contrôle de qualité plus important sur les produits.  

"Les inspections des céréales importées sont donc très détaillées, dans les laboratoires nous analysons chaque échantillon pour la présence de plus de 400 résidus de substances actives." précise le ministre tchèque de l'agriculture.

"Si des déviations en termes de paramètres de qualité sont détectées, nous considérons l'interdiction des importations comme une réponse logique en ce qui concerne la sécurité des consommateurs" estime Barbora Pankova, de la Chambre agraire de République Tchèque.

La Slovaquie soupçonne en particulier la présence de pesticides interdits dans les céréales ukrainiennes. Le pays a saisi 1500 tonnes de blé contenant, d'après les annonces du ministre de l'agriculture Samuel Vlčan, des taux de pesticides contrevenant aux normes européennes.  

Des allégations qui n'ont pour l'instant pas été confirmées. Aucune substance nocive ou interdite n'a été détectée dans les produits ukrainiens testés par la République tchèque, par exemple.

En revanche, s'il était effectivement avéré que les céréales ukrainiennes soient contaminées par des pesticides interdits, ce serait une base légale pour interdire l'entrée de ces produits dans les marchés européens.

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Les solutions de l'UE pour limiter la casse

Pour apaiser les pays concernés, l’UE a proposé d’offrir plus de 156 millions d’euros aux agriculteurs, dans le cadre de la "réserve de crise" de la PAC, la Politique Agricole Commune. Des aides conditionnées à l'abandon par les pays concernés de leur blocage des importations.

"Il est clair que la Commission européenne est en train de perdre le contrôle de la situation, analyse Armin Steinbach, professeur d'analyse économique du droit et de droit européen à HEC Paris. Quelques pays ont imposé un blocage des importation d'Ukraine, ce qui est clairement en violation de la suspension des droits de douane et des quotas décidés par la Commission. [...] En même temps, elle connait la pression politique sur le gouvernement polonais, mais aussi en Hongrie et en Slovaquie. Elle pourrait lancer une procédure d'infraction, mais elle ne l'a pas fait pour des raisons politiques."

Lors d'un point presse jeudi 20 avril, le porte-parole de la Commission, Eric Mamer, a réaffirmé la volonté de trouver une solution européenne au conflit, sans avoir nécessairement besoin de recourir à des mesures punitives : "Les mesures que la commission propose dépendent maintenant du retrait par les Etats de leurs mesures unilatérales, a-t-il précisé, pour que nous puissions avancer vers un cadre européen."

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