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Dernière minute. France-Danemark : "Rendre plus coûteuse" la pression sur le Groenland et l'UE

Emmanuel Macron, Mette Frederiksen et Jens-Frederik Nielsen à bord de la frégate danoise F363 Niels Juel à Nuuk, au Groenland, le dimanche 15 juin 2025.
Emmanuel Macron, Mette Frederiksen et Jens-Frederik Nielsen à bord de la frégate danoise F363 Niels Juel à Nuuk, au Groenland, le dimanche 15 juin 2025. Tous droits réservés  Mads Claus Rasmussen/Ritzau Scanpix via AP
Tous droits réservés Mads Claus Rasmussen/Ritzau Scanpix via AP
Par Alexander Kazakevich
Publié le Mis à jour
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À l'occasion de la visite à Paris des dirigeants du Danemark et du Groenland, Euronews a interrogé Éric Carpano, professeur de droit, sur la réaction de la France face à la crise avec les États-Unis et les perspectives pour ce territoire autonome.

La mobilisation diplomatique autour du Groenland se poursuit. Ce mercredi, Emmanuel Macron reçoit à l'Élysée la Première ministre danoise Mette Frederiksen et le Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen, qui ont échangé la veille avec le chancelier Friedrich Merz à Berlin.

Selon le communiqué de l'Élysée, cette rencontre intervient à la demande de Copenhague et de Nuuk. Le "déjeuner de travail" vise notamment à "réaffirmer la solidarité européenne et le soutien de la France à l'égard du Danemark et du Groenland, de leur souveraineté et de leur intégrité territoriale".

Les trois dirigeants discuteront également des enjeux sécuritaires dans l'Arctique, ainsi que du développement économique et social du Groenland, que la France et l'Union européenne se déclarent "prêtes à accompagner".

"Paris contribue à européaniser le dossier"

Le soutien des alliés reste vital pour le Danemark, alors que le bras de fer avec les États-Unis semble s'atténuer. Les menaces de Donald Trump de s'emparer du Groenland ont fragilisé les relations transatlantiques, même si le président américain a exclu la semaine dernière de prendre l'île par la force et a annulé les surtaxes qu'il voulait imposer à huit états européens ayant envoyé un contingent symbolique au Groenland.

Lors du Forum économique de Davos, Trump a annoncé un "accord-cadre" avec l'OTAN censé accorder à Washington "un accès total" au Groenland. Les autorités danoises et groenlandaises se disent prêtes à discuter d'un large éventail de sujets avec Washington, mais insistent sur le respect de leurs "lignes rouges" en matière de souveraineté et d'intégrité territoriale.

Pour Éric Carpano, professeur de droit public et ancien président de l'Université Lyon 3, la France adopte "une posture classique conforme au droit international : soutien à la souveraineté et à l'intégrité territoriale du Danemark et du Groenland, et rappel qu'aucune solution ne peut être imposée sous pression".

Le timing de la rencontre est également important. Le 6 février prochain, un consulat français doté de "compétences élargies" ouvrira ses portes à Nuuk, capitale du Groenland. La création de cette représentation diplomatique avait initialement été annoncée lors d'une visite d'Emmanuel Macron en juin 2025, puis confirmée par le Quai d'Orsay.

Outre les services consulaires habituels, l'établissement, placé sous l'égide de l'ambassade de France à Copenhague, accompagnera les scientifiques et les entreprises françaises souhaitant s'installer sur le territoire.

En recevant Frederiksen et Nielsen ce mercredi, "Paris contribue à européaniser le dossier : rendre politiquement plus coûteux tout scénario perçu comme coercitif, tout en laissant la porte ouverte à des discussions sur la sécurité arctique dans un cadre allié", explique Éric Carpano à Euronews.

S'agissant des annonces de Trump, l'expert souligne que "l'OTAN n'a pas le pouvoir d'accorder des droits [...] sur un territoire appartenant à l'un de ses membres". Par conséquent, un éventuel "accord entre les États-Unis et l'OTAN", dont le contenu reste inconnu, "ne peut juridiquement qu'être un accord entre les États-Unis et le Danemark".

Il existe déjà un accord de défense conclu en 1951 entre Washington et Copenhague, rappelle le professeur de droit, dans le cadre de l'OTAN, "qui organise la création et l’exploitation de "zones de défense" au Groenland, tout en affirmant que la souveraineté danoise n'est pas remise en cause".

Front commun entre Copenhague et Nuuk

Riche en minéraux critiques, le Groenland bénéficie aujourd'hui d'une large autonomie au sein du royaume du Danemark.

Depuis avril 2025, l'île est gouvernée par Jens-Frederik Nielsen, chef du parti de centre-droit Demokraatit, pour qui l'indépendance peut constituer un horizon, mais ne représente pas une urgence immédiate. Son prédécesseur, Múte Bourup Egede (2021-2025), était issu d'Inuit Ataqatigiit, un parti de gauche davantage engagé en faveur de l'indépendance et partisan d'une rupture progressive avec le Danemark.

Face aux ambitions de Donald Trump, qui affirme que la possession du Groenland est "essentielle" pour la sécurité américaine et mondiale, Copenhague et Nuuk affichent un front commun. Mette Frederiksen et Jens-Frederik Nielsen rejettent toute modification du statut du Groenland sans accord mutuel avec le Danemark, et insistent sur le respect du droit international et de la souveraineté territoriale du royaume danois.

Le Premier ministre groenlandais a même déclaré qu'entre les États-Unis et le Danemark, son gouvernement choisirait de rester au sein du Royaume plutôt que de basculer vers une autre puissance.

Éric Carpano précise que le Groenland "pourrait retrouver sa pleine souveraineté en se détachant du Danemark conformément aux règles constitutionnelles danoises qui organisent ce processus par une loi de 2009". Cette loi reflète, selon lui, un principe fondamental du droit international, analyse le professeur, "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce qui signifie que le Danemark ne peut pas disposer du Groenland" – par exemple en le vendant – "sans l'accord des Groenlandais".

"En tout état de cause, le droit international pose trois limites : interdiction d'acquisition territoriale par la force (Charte de l'ONU, art. 2(4)), illicéité des traités de cession conclus par coercition (Convention de Vienne, art. 52), et droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", souligne-t-il.

Dès lors, estime Éric Carpano, tout accès élargi des États-Unis au Groenland ne pourrait être accordé que par le Danemark, dans le respect du droit international et de sa constitution.

Cet accès, "en tout état de cause", ne vaudrait aucun titre territorial.

Une adhésion pleine et entière à l'UE changerait-elle la donne ?

Le Groenland s'est retiré de la Communauté économique européenne (CEE) en 1985, et la législation de l'UE ne s'y applique donc pas directement. Aujourd’hui, ce territoire autonome relève d'un régime d'association de "pays et territoire d'outre-mer" (PTOM).

Éric Carpano distingue deux volets : militaire ou politique. "Sur le plan militaire, le cadre commun de défense c'est l'OTAN", explique le professeur. Selon lui, même si les traités fondateurs de l'UE prévoient une clause d'assistance mutuelle, "l'article 5 du traité de l'OTAN est plus précis et plus efficace car il prévoit qu'une attaque armée contre un pays membre de l'OTAN sera considérée comme une attaque dirigée contre tous, et que chaque membre est tenu de venir en aide au pays visé".

Sur le plan politique, juridique et économique en revanche, l'intérêt pour une intégration entière du Groenland à l'UE est "notable", estime l'expert. Concrètement, cela signifierait que, pour les accords entrant dans le champ de la compétence exclusive de Bruxelles – dont sont exclus les PTOM sauf dérogation – "les négociations économiques à propos du Groenland deviendraient des négociations entre l'Union et les États-Unis. Le poids politique et économique ne serait pas le même", note Éric Carpano.

Un changement de statut qui serait possible "via des mécanismes des traités", comme cela a été fait pour certains territoires français. Mayotte, par exemple, est devenue une région ultrapériphérique (RUP) de l'UE en 2014. À l'inverse, Saint-Barthélemy a choisi en 2012 un statut de PTOM – associé à l'UE sans en faire partie.

Le cabinet de Mette Frederiksen précise que le programme de la visite de ce mercredi inclut une conférence à Sciences Po.

En parallèle, le musée national de la Marine organise une table ronde intitulée "Groenland Asavara /J'aime le Groenland", qui réunira "scientifiques, acteurs culturels et [représentants de la] société civile de Groenland et de France".

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