Le 14 janvier, 52 agriculteurs ont été arrêtés après être entrés dans une annexe de leur ministère. Des interpellations "purement arbitraires", selon une porte-parole de la Confédération paysanne. Un responsable d'Alliance-police nationale appelle à "ne pas opposer" agriculteurs et policiers.
Trois rapporteurs de l'ONU dénoncent une "escalade dans la répression" contre les manifestations d'agriculteurs en France.
Dans un communiqué publié cette semaine, Carlos Arturo Duarte Torres, président-rapporteur du Groupe de travail sur les droits des paysans et autres personnes travaillant en zones rurales, Gina Romero, rapporteuse spéciale sur les droits à la liberté de réunion pacifique et d'association et Mary Lawlor, rapporteuse spéciale sur la situation des défenseurs des droits de l'homme, ont exprimé leur "profonde inquiétude" quant à la répression à laquelle font face les agriculteurs.
"Un signal inquiétant"
"Nous sommes alarmés par cette tendance manifeste à criminaliser les activités syndicales pacifiques. L'arrestation de porte-parole nationaux et de dirigeants paysans internationaux pour des actes symboliques de désobéissance civile est un signal inquiétant qui menace le droit des paysans à exprimer leurs griefs sans crainte d'intimidation ou de représailles", ont déclaré les trois experts.
Une alerte adressée au gouvernement après l'interpellation, le 14 janvier dernier, de 52 personnes, après que des manifestants sont entrés dans un bâtiment du ministère de l'Agriculture à Paris. L'action visait à dénoncer l'accord conclu avec les pays du Mercosur, les politiques concernant l'épidémie de dermatose nodulaire contagieuse et le "manque de soutien" au secteur.
Des interpellations "purement arbitraires", selon Fanny Métrat, porte-parole du syndicat Confédération paysanne. Le communiqué des experts de l'ONU est "très important" et "un signal assez fort concernant la criminalisation spécifique de notre syndicat. On sent bien que la Confédération paysanne dérange", dénonce celle qui a également été placée en garde à vue.
Une plainte du ministère sans suite
Fanny Métrat donne sa version du cadre dans lequel ces interpellations ont eu lieu. "C'était une action purement symbolique. On était en train de scander des slogans à l'intérieur d'une cour d'une annexe du ministère de l'Agriculture et on a apposé quelques autocollants sur les vitres". ll n'y a pas eu de poursuites par le parquet, aucune dégradation n'ayant été caractérisée, assure-t-elle à Euronews.
Les agriculteurs ont ensuite été libérés malgré la plainte déposée par le ministère de l'Agriculture. "On a appelé à la démission [de la ministre] quelques jours avant et on a l'impression qu'elle est blessée dans son orgueil et cherche à intimider" le syndicat, affirme Fanny Métrat.
Le communiqué de l'ONU permet surtout "de pointer du doigt les dérives autoritaires du gouvernement français", estime l'éleveuse.
Depuis Genève, les experts ajoutent que "les autorités ont l’obligation de faciliter les manifestations pacifiques, et non de les réprimer par un usage excessif des pouvoirs policiers. L’escalade rapide de la tolérance à des arrestations massives, ciblant en particulier certains syndicats, semble injustifiée et discriminatoire."
Ils ont également exprimé leur inquiétude concernant l'interpellation le 9 janvier, de deux porte-parole de la Confédération paysanne près de l'Arc de Triomphe. "Les paysans et les agriculteurs se mobilisent pour protéger leurs moyens de subsistance et exiger de participer aux décisions qui affectent leur survie, notamment les politiques sanitaires et les accords commerciaux internationaux. Au lieu de les réduire au silence par la détention, le gouvernement doit engager un dialogue constructif", concluent-ils.
"La soupape a fini par sauter"
Yoann Maras, responsable national du syndicat Alliance Police nationale, réfute les accusations selon lesquelles les forces de l'ordre cibleraient la Confédération paysanne.
"C'est la manière de manifester de tel ou tel syndicat agricole qui déclenchera, ou non, une réaction policière", affirme-t-il, en évoquant d'éventuels débordements.
"On ne fait pas de distinction [entre manifestants]", assure le policier, ajoutant qu'il "comprend" la colère du monde paysan.
Ce samedi, les policiers étaient eux-mêmes dans la rue – fait très rare – à l'occasion d'une mobilisation nationale. Des marches ont eu lieu dans une vingtaine de villes de France, pour dénoncer le "manque de fermeté" du gouvernement en matière pénale et réclamer davantage de moyens.
Une action préparée de longue date, qui se veut "citoyenne" et à laquelle la direction du syndicat majoritaire des policiers avait invité notamment des associations d'aide aux victimes et des élus.
Interrogé sur les revendications des policiers mobilisés, le responsable d'Alliance dresse un tableau sombre, évoquant "une explosion de la violence dans la société", mais aussi "des commissariats qui tombent en lambeaux", "40 % du parc automobile à remplacer, mais que l'on continue pourtant d'utiliser", exposant parfois les policiers à des risques pendant les interventions.
"On ne se limite pas aux interpellations", souligne Yoann Maras. "Il manque 10 000 enquêteurs en France, et 3 millions de procédures sont actuellement en attente".
"La soupape a fini par sauter", résume-t-il. "D'année en année, on creuse un trou dans de l'hyperviolence : les atteintes à la personnes augmentent".
Selon le responsable du syndicat Alliance, le gouvernement "ne place pas la sécurité au centre des débats".
Selon une "première photographie" provisoire des chiffres de l'insécurité et de la délinquance pour 2025, établie par le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), les évolutions des principaux indicateurs enregistrée par la police et la gendarmerie nationales sont "assez contrastées".
Certains indicateurs progressent nettement par rapport à 2024 : tentatives d'homicide (+5 %), violences physiques (+5 %), violences sexuelles (+8 %) et trafic de stupéfiants (+8 %). Les destructions et dégradations volontaires sont en légère hausse (+2 %), mais restent en dessous du niveau observé en 2023, année marquée par des violences urbaines après la mort de Nahel Merzouk, touché par un tir policier, lors d'un contrôle suivi d'un refus d'obtempérer.
À l'inverse, les vols avec armes diminuent nettement (‑7 %) en 2025.
"On veut des actes", insiste Yoann Maras, affirmant que des agriculteurs ont également rejoint leurs cortèges samedi. "Nous opposer aux agriculteurs, comme cela avait été fait pendant les Gilets jaunes, ce n'est pas acceptable", conclut-il.