Gérald Darmanin plaide pour un statut de collaborateur de justice "à l’italienne". Pour que cela fonctionne, des réductions de peine doivent être garanties, souligne la spécialiste de l'antimafia Charlotte Moge. Elle appelle l'État à dépasser le tout-répressif et invite les citoyens à se mobiliser.
L'État peut-il rendre plus attractif le fait de collaborer avec la justice pour les personnes impliquées dans le crime organisé, via un système de protection et de réduction de peine ?
La France s'apprête à introduire "un statut de repenti à l'italienne" : "C'est pour bientôt !", a annoncé cette semaine le ministre de la Justice, Gérald Darmanin.
Dans un post sur X, le garde des Sceaux a précisé avoir envoyé au Conseil d'État un décret qui "modifie en profondeur le dispositif des repentis en créant un véritable statut, via une "contractualisation" avec la Justice".
Ce dispositif s'adressera aux personnes "qui veulent sortir de la criminalité en aidant la justice, par la transmission d'informations importantes". En contrepartie, une protection judiciaire leur sera fournie, ainsi qu'à leurs proches.
En s'exprimant devant les journalistes à Aix-en-Provence, Gérald Darmanin a assuré que "ce qui nous manque le plus, ce sont les preuves d'accusation, ce sont des gens qui parlent", ajoutant qu'il n'est "pas normal d'avoir plus peur" des criminels "que de la justice française".
"Dépasser l'effet d'annonce"
Mais pour un modèle "à l'italienne", les mesures de protection, incluant par exemple un changement complet d'identité, ne suffisent pas.
Pour l'historienne Charlotte Moge, maîtresse de conférence en études italiennes à l'Université Jean Moulin Lyon 3, la réduction de peine – autre avantage formel d'une telle collaboration – est "fondamental". Elle insiste d'ailleurs sur le terme "collaborateur de justice" plutôt que "repenti" : "Le jargon a son importance si on veut dépasser l'effet d'annonce".
Interrogée par Euronews, la spécialiste du mouvement antimafia et des mafias italiennes explique qu'en Italie, la réduction de peine peut être accordée au collaborateur "même en cas de dizaines d'homicides au compteur".
"C'est ce qui a manqué à Claude Chossat", observe la chercheuse, évoquant l'affaire de l'ancien membre du gang corse Brise de Mer, condamné en 2019 à huit ans de prison malgré son rôle d'informateur auprès des enquêteurs.
En janvier 2026 toutefois, la cour d'appel d'Aix-en-Provence a relaxé Chossat dans une affaire distincte de tentative d'assassinat, marquant une évolution judiciaire notable dans son dossier.
"Tant qu'on ne sait pas si [la réduction de peine] est intégrée dans la norme française", il est impossible de comparer l'arsenal préparé par les autorités françaises à ce qui se fait de l'autre côté des Alpes et qui a permis à Rome d'obtenir "de grands succès" dans la lutte contre le phénomène mafieux, prévient la chercheuse. "Attendons de voir le décret".
Un rapport signé par le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Piantedosi, et transmis au Sénat le 14 novembre 2025, indique qu'au 31 décembre 2024, 3 090 personnes dont 707 collaborateurs de justice bénéficiaient du dispositif de protection :
- 'Ndrangheta : 126
- Camorra : 217
- Cosa nostra : 143
- "quatrième mafia" des Pouilles : 156
- autres organisations : 65
Selon le document, "le phénomène de la collaboration avec la justice a constamment démontré une importance centrale dans le cadre du renforcement ininterrompu de l’action de lutte contre toutes les formes de criminalité organisée", malgré l'évolution des structures et des stratégies des mafias au cours des trente dernières années.
"Une arme redoutable"
Même si le statut de collaborateur est un dispositif "fondamental" dans la législation italienne, note Charlotte Moge, "il s'articule avec d'autres normes tout aussi précieuses", parmi lesquelles :
- le délit d'association mafieuse,
- la confiscation des biens,
- l'incarcération à l'isolement,
- la dissolution des administrations publiques en cas d'infiltration mafieuse,
- l'accompagnement des entrepreneurs dénonçant le racket,
- des programmes éducatifs promouvant la légalité.
En France, le statut de "répenti", créé pour la première fois en 2004 et aujourd'hui en pleine transformation, n'est pas non plus une mesure isolée. Gérald Darmanin l'a rappelé : il s'agit d'une "étape importante et attendue" dans la mise en œuvre de la nouvelle loi "visant à sortir la France du piège du narcotrafic", promulguée en juin 2025.
Ce texte a mis en place le Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), chargé des affaires les plus graves de criminalité organisée, en premier lieu le narcotrafic – un phénomène considéré comme de plus en plus violent et structuré en France – à l'instar des juridictions anticorruption (PNF) et antiterroriste (Pnat) existantes.
La nouvelle loi renforce également la confiscation des biens des réseaux de crime organisé et des trafics.
L'appartenance à une organisation criminelle est désormais une infraction autonome, tout comme le recrutement de mineurs pour des trafics, y compris via les réseaux sociaux.
S'agissant du statut de "repenti", la loi de 2025 prévoit que "les personnes éligibles aux exemptions ou aux réductions de peine en application du code pénal peuvent bénéficier, au cours de l'enquête ou de l'information, du statut de collaborateur de justice".
Même si cette rédaction reste transitoire, en attendant le décret qui précisera les modalités d'application, la loi française apparaît moins ciblée que son équivalent italien.
Le système des repentis ("pentiti") vise explicitement les membres d'organisations mafieuses, alors qu'en France, le texte concerne en théorie tout type d'infraction prévue par le code pénal.
"Le statut de collaborateur est une arme redoutable pour rompre le lien associatif qui caractérise l'association mafieuse", dit Charlotte Moge à Euronews, soulignant que le crime organisé n'a pas la même structure en France.
"Face au narcotrafic tel qu'on le connaît en France, où il n'y a pas de lien associatif ni de sentiment d'appartenance – en particulier avec les pratiques d'ubérisation et de sous-traitance à outrance – je doute qu'il soit possible de transférer [ce statut] tel quel".
En finir avec le tout-répressif
La chercheuse évoque, côté italien, "la conjonction d'une multitude de mesures répressives couplées à la centralisation de la lutte au niveau national et local pour coordonner la coopération qui la rend particulièrement efficace".
Dans une tribune publiée dans Le Monde à la suite de l'assassinat de Mehdi Kessaci, frère du militant antidrogue Amine Kessaci, Charlotte Moge a appelé à faire de la lutte contre le narcotrafic un combat collectif, en soutenant "ardemment" les associations et les proches des victimes. "On doit pouvoir s'engager contre la criminalité organisée au nom des valeurs de la République sans risquer sa vie et celle des siens", a-t-elle écrit.
Dans un entretien avec Euronews, l'historienne juge pertinent que la France s'inspire du modèle italien. "Il était temps", dit-elle, tout en insistant sur le fait qu'"il faut aussi mettre en place une politique sanitaire pour accompagner les consommateurs, déployer des moyens dans les quartiers gangrénés, restaurer une présence de l'État qui ne passe pas par le tout-répressif et les opérations "place nette", qui ne fonctionnent que face aux caméras".
"Il faut réinvestir ces territoires et être aux côtés de la population qui y habite car ce sont eux les premières victimes, et en particulier les jeunes", conclut-elle.
Selon Gérald Darmanin, le statut de collaborateur de justice sera mis en place avant le 1er juin prochain.