Les élections municipales 2026, un tour de chauffe pour la généralisation de l'intelligence artificielle dans le jeu politique ?
Fausses images, voix synthétiques, propositions générées et chiffrées en quelques clics : l'intelligence artificielle s'immisce dans les campagnes politiques, souvent sans que les électeurs en aient pleinement conscience.
Les usages sont variés : à Chantilly (11 000 habitants), Florence Woerth, candidate divers droite en ballotage, utilise l'IA pour transformer ses réunions publiques en podcasts, où une intervenante humaine dialogue avec une voix générée par ordinateur. À Paris, Sarah Knafo, figure de Reconquête !, d'extrême droite, s'est retirée de la course mais a marqué le premier tour avec des visuels créés automatiquement pour son site et ses vidéos TikTok.
L'irruption de cette technologie dans l'arène politique, note Ariane Ahmadi, présidente de Kerman Consulting, offre "un effet de nouveauté, et à partir du moment où cela existe, cela va se développer".
Dans un entretien à Euronews, l'experte en communication politique estime que les réticences à l'usage de l'IA s'estompent, suivant une trajectoire comparable à celle qu'ont connue les réseaux sociaux.
Elle rappelle qu'à leurs débuts, des plateformes comme Instagram, utilisées pour partager des moments du quotidien et renforcer la popularité, avaient suscité leur lot de critiques : "Où est passé le message politique ? Où est passée la vraie politique ?"
Désormais, observe la communicante, alors que ces pratiques sont totalement banalisées, on n'est plus dans l'idée qu'un responsable politique "ne devrait pas faire ça".
"La barrière morale ne se situe plus là", explique-t-elle. "On est passé à une autre dimension, celle de l’éthique : on a des hommes et femmes politiques qui jouent avec la vérité".
"L'électeur est dans une ère où le vrai et le faux se mélangent"
Des détracteurs de Sarah Knafo ont épinglé, dès le mois de janvier, des vidéos ou des images de la rubrique avant/après sur le site de campagne de Sarah Knafo, générées par l'intelligence artificielle, ou ironisé sur l'impact environnemental d'un usage décomplexé de ces outils. Néanmoins, comme le souligne Ariane Ahmadi, "l'opinion publique a principalement trouvé cela non problématique, voire "cool", précisant qu'il faut distinguer les journalistes, les communicants ou certains universitaires du cœur de cible à conquérir pour une candidate challengeuse.
La mention "Images générées par IA" a été rajoutée a posteriori, en tête de la série de dix visuels (crèches, insécurité, mal-logement, boutiques fermées, etc.).
"S'il n'y avait pas eu des boucliers qui s'étaient levés", les gens auraient continué à consommer ce contenu en pensant qu'il s'agit de vraies scènes de vie parisienne, analyse Ariane Ahmadi. "L'électeur est dans une ère où le vrai et le faux se mélangent", précise l'experte, ajoutant que cela ne semble pas provoquer de remous. Au contraire : "Les gens sont en demande [d'IA]".
"Le fait de ne pas avoir précisé dès le départ que c'était de l'IA autorise son usage", explique-t-elle. Pour la professionnelle de la communication, l'absence de transparence initiale est décisive : si le public adhère malgré tout, même après confirmation qu'il s’agissait de faux, "la partie est gagnée".
L'IA peut agir même sur des électorats "aguerris et avertis", prévient Ariane Ahmadi, ajoutant que "cela casse quelque chose dans les barrières que nous avions par rapport au politique".
"La prime à la nouveauté abaisse les barrières morales"
Le débat apparaît aujourd'hui de plus en plus désacralisé et glissant vers l'invective politique.
Selon Ariane Ahmadi, l'époque des grands rendez-vous télévisuels, débats et émissions politiques est révolue, même si tout reste bon à prendre pour un candidat en quête de notoriété.
Sarah Knafo a, elle, bénéficié d'une couverture dans les médias traditionnels, notamment sur les chaînes d'information en continu, "où la stratégie de clivage fonctionne le mieux". Mais elle a surtout investi les réseaux sociaux, à l'heure où la consommation de contenus politiques sur un téléphone portable est devenue majoritaire.
"Quand on est moins connu, et c'est ce qu'elle a fait, on mène une campagne sur les réseaux et avec l'IA. Elle a eu raison", analyse Ariane Ahmadi, évoquant une "bulle très liée au fait de la nouveauté" dans le cas de Sarah Knafo, "tout comme pour Eric Zemmour", qui s'était présenté à l'élection présidentielle de 2022.
"Il y a une prime à la nouveauté, qu'il s'agisse d'un candidat ou d'un contenu. Et cette prime implique de la curiosité, laquelle tend à abaisser les barrières morales", souligne la communicante.
L'IA, vraiment à la portée de tous ?
Le recours à l'intelligence artificielle peut apparaître comme un moyen de rationaliser les dépenses de communication de certains candidats, notamment de ceux qui ne sont pas assurés de dépasser la barre des 5 % permettant le remboursement de leurs frais de campagne.
Ariane Ahmadi estime toutefois que, si l'IA générant des visuels ne saurait remplacer les nombreux métiers au cœur d'une campagne électorale, sa sophistication croissante risque de creuser les écarts : ces outils pourraient surtout profiter aux campagnes les mieux financées.
Selon l’experte, les prochains scrutins pourraient être marqués par une "révolution comparable à celle des logiciels de big data électoral" – ces outils de ciblage apparus il y a plus de dix ans et désormais entrés dans les mœurs.
"Dans la même veine, aujourd'hui, les entreprises spécialisées dans l'IA vont transformer la manière de faire de la politique. Reste à voir où nous en serons en 2027", explique la présidente de Kerman Consulting, évoquant le coût élevé de ces services, comparable à celui des prestations d'e-réputation, notamment utilisées pour le déréférencement.
Mais tout le monde n'est pas en train d'y succomber. "Pour les communes de moins de 10 000 habitants, l'IA n'a pas d'intérêt," assure Ariane Ahmadi, pointant la proximité dans une campagne électorale.
"Tout ce qui se voit existe dans la tête des gens"
D'autres visées peuvent se révéler intéressantes. L'experte cite l'exemple du conseil département de la Charente-Maritime, qui a relancé, fin 2025, une campagne de dons pour restaurer le Fort-Boyard, avec une image qui a fait réagir sur les réseaux – le célèbre ouvrage partiellement détruit.
"Cette image est faite avec de l'intelligence artificielle, mais ça pourrait être la réalité, si nous ne faisons rien", a écrit le conseil en légende.
Un coup de projecteur réussi, selon Ariane Ahmadi, qui souligne le potentiel des visuels produits avec l'IA : "Tout ce qui se voit existe dans la tête des gens, et tout ce qui ne se voit pas, n'existe pas".
"L'IA permet de jouer sur les imaginaires, c'est très efficace, mais qui pose des questions éthiques", insiste l'experte.
Pour dépasser ces enjeux, selon elle, la seule solution est de s'assurer que le public soit systématiquement averti lorsqu'un responsable politique recourt à l'intelligence artificielle, que ce soit dans sa propagande électorale ou dans l'exercice de son mandat.
Le gouvernement envisage-t-il d'encadrer ces usages en politique, ou de faire évoluer le cadre réglementaire en matière d'IA ? Cette perspective semble inévitable, analyse Ariane Ahmadi, qui nuance toutefois : cela ne devrait pas se faire avant la présidentielle de 2027.
Le phénomène gagnera en ampleur, mais il ne sera pas encore suffisamment systématisé pour justifier une régulation immédiate, précise-t-elle, ajoutant : "On n'est sur une bulle émergente malgré tout."
Une autre raison avancée par l'experte : certains candidats du camp présidentiel actuel ont déjà commencé, ou commenceront bientôt, à recourir à ces outils.
Compétition entre programmes, mais rédigés par qui ?
En amont des municipales, une initiative appelée Désescalade numérique a vu le jour, portée par un collectif informel d'activistes, de chercheurs et de développeurs indépendants.
Parmi les propositions formulées, on retrouve des messages comme "assurez une gestion municipale sobre et dégafamisée" ou "garantir un service public humain", mais aussi un avertissement clair à destination des politiques : "ne laissez pas l'intelligence artificielle écrire votre programme".
La plateforme interpelle les candidats et invite ceux qui souhaitent intégrer ces propositions à les adopter dans leur programme. Pour l'heure, seules deux listes figurent dans la rubrique "témoignages".
Il est difficile de savoir, à l'échelle nationale, combien de programmes politiques reposent déjà, totalement ou partiellement, sur l'intelligence artificielle. Pourtant, la facilité avec laquelle on peut "prompter" une IA pour obtenir, sinon un programme clé en main, du moins une liste de propositions à détailler, pose déjà question.
Dans le cadre d'une expérience menée par Euronews, des modèles d'IA orientent les propositions selon la couleur politique demandée, vantent leurs propres trouvailles et peuvent, entre autres :
- "reformuler dans un ton plus militant",
- "rendre plus clivant" (plus à gauche ou plus à droite),
- "adapter à une commune rurale ou périurbaine",
- "transformer en tract électoral prêt à distribuer",
- ou encore, et c'est vertigineux, "ajouter des chiffres et financements réalistes pour chaque mesure" d'une campagne imaginaire.
Ariane Ahmadi alerte sur l'impact de l'irruption de l'IA sur la profession des communicants. "Prenons la punchline : même si les gens ne le perçoivent pas ainsi, c'est un exercice éminemment créatif. Il s'agit de trouver la bonne formule au bon moment, celle qui frappe dans les imaginaires et dans le récit. Est-ce que, finalement, les communicants ne vont pas chercher leurs formules sur l'IA ?", s'interroge-t-elle.
L'experte pointe également des risques, notamment en termes de concurrence déloyale ou, plus largement, d'un basculement vers le tout-technique :
"Au-delà de la question morale, je crains que cela tende à standardiser, à uniformiser tout aspect créatif", ajoute-t-elle.
Quelle place restera-t-il à l'originalité si tout finit par sortir de modèles préfabriqués ou de recyclages d'anciens programmes par la machine – une sorte de déjà-vu électoral ?
"On entre dans un moment compliqué, pas simplement pour la communication politique, mais pour la politique en elle-même", conclut l'experte.