Des experts préconisent des moyens de refroidissement alternatifs, comme des climatiseurs à faibles émissions et une conception plus stratégique des logements.
L’Europe suffoque sous une vague de chaleur précoce, avec au Royaume-Uni la température de mai la plus élevée jamais enregistrée et, en France, l’activation de son système national d’alerte, pour la première fois pour un mois de mai depuis sa mise en place en 2004.
Alors que ces conditions deviennent de plus en plus la « nouvelle normalité », la demande de rafraîchissement s’accélère.
Dans les économies émergentes et en développement, cela se traduit par une forte dépendance à la climatisation. Dans ces pays, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), plus de 80 % (source en anglais) de la demande projetée d’électricité pour le refroidissement à l’horizon 2050 devrait s’y concentrer.
Mais les pics d’utilisation de la climatisation entraînent une hausse de la consommation d’énergie, des émissions de gaz à effet de serre et de la température de l’air, en particulier dans les villes, en raison de l’effet d’île de chaleur urbaine.
Les experts appellent à recourir à d’autres moyens de rafraîchissement, notamment en privilégiant des appareils de climatisation moins émetteurs et des conceptions de logement plus stratégiques.
L’usage de la climatisation s’envole dans le monde
Le recours aux systèmes de refroidissement électriques dans les logements est en forte hausse, le nombre de climatiseurs en Europe ayant plus que doublé depuis 1990.
L’AIE prévoyait que 130 millions d’unités seraient installées dans l’UE d’ici 2023 et estime que ce chiffre pourrait être multiplié par quatre sur le continent d’ici 2050.
En Asie du Sud-Est, le parc de climatiseurs devrait être multiplié par neuf (source en anglais) entre 2020 et 2040 sur la base des politiques actuelles, selon un rapport de l’AIE publié pour 2025 (source en anglais).
En Indonésie (source en anglais) plus particulièrement, la part de la population équipée d’un climatiseur devrait passer de 14 % en 2023 à 85 % en 2050, en grande partie grâce à l’amélioration du niveau de vie.
La climatisation met une « immense pression » sur les réseaux électriques
Si un meilleur accès aux systèmes de refroidissement permet d’améliorer la qualité de vie de millions de personnes et d’éviter des décès liés à la chaleur, cela pose aussi une série de défis pour le système énergétique, avertit l’AIE.
Lors des premières vagues de chaleur de l’été 2025, la France – où le taux d’équipement en climatisation est faible – a enregistré un pic de consommation d’électricité en soirée 25 % supérieur à la moyenne hors saison, rapporte l’agence. À New York, où la climatisation est largement répandue, il était supérieur de 90 %.
« Ces pics de demande liés au refroidissement peuvent mettre en péril l’accessibilité et la fiabilité de l’électricité, surtout si des technologies efficaces ne sont pas déployées pour atténuer leurs effets sur les systèmes énergétiques », indique l’AIE dans son rapport.
Selon l’agence, la climatisation est actuellement responsable d’environ un milliard de tonnes de CO2 émises chaque année, sur un total de 37 milliards de tonnes émises dans le monde.
Les fluides frigorigènes hydrofluorocarbures (HFC) et hydrochlorofluorocarbures (HCFC) utilisés dans les systèmes de climatisation retiennent également dans l’atmosphère une quantité de chaleur des milliers de fois supérieure à celle du CO2, ce qui alimente le réchauffement climatique.
Clara Camarasa, experte à l’AIE, explique que la climatisation « peut exercer une pression immense sur les réseaux électriques et accélérer les émissions de gaz à effet de serre, aggravant ainsi la crise climatique ».
« Une croissance rapide des besoins en [climatisation] peut conduire à l’utilisation d’équipements inefficaces et très énergivores », ajoute-t-elle.
« Les climatiseurs nécessitent aussi souvent de grands volumes d’eau et certains d’entre eux, avec certains réfrigérants, ont un potentiel de réchauffement particulièrement élevé, ce qui nuit également à la couche d’ozone. »
En milieu urbain, l’usage de la climatisation accentue l’effet d’île de chaleur. Les systèmes de climatisation rafraîchissent les bâtiments en rejetant de la chaleur dans les zones urbaines, qui l’emmagasinent puis la restituent, notamment la nuit.
Modifier ses habitudes de climatisation peut réduire fortement la consommation d’énergie
Pour limiter les effets néfastes de l’augmentation de l’usage du refroidissement, l’AIE estime qu’améliorer l’efficacité des climatiseurs constitue un levier clé à court terme.
À l’échelle mondiale, un climatiseur neuf moyen n’atteint qu’environ la moitié de l’efficacité des meilleurs modèles disponibles. Or des équipements plus performants ne sont pas forcément plus chers.
Les analyses de l’AIE en Asie du Sud-Est et en Amérique latine montrent que, pour le même montant, les consommateurs peuvent acheter des climatiseurs dont l’efficacité varie de 3 watts par watt (W/W) à plus de 6 W/W. Soit un niveau d’efficacité doublé pour le même coût initial.
Même ainsi, l’efficacité des appareils ne représente qu’une partie de la solution. Les utilisateurs peuvent également réduire sensiblement leur consommation d’énergie en réglant légèrement à la hausse les consignes de température de leurs climatiseurs ou en utilisant des ventilateurs en complément de la climatisation.
Dans une étude sur le confort thermique à Singapour (source en anglais), les participants déclaraient se sentir aussi, voire plus à l’aise lorsque les climatiseurs étaient réglés sur une température plus élevée et utilisés conjointement avec un ventilateur.
Cette approche consomme beaucoup moins d’énergie : un climatiseur d’efficacité moyenne réglé à 26 °C dans un bâtiment bien isolé à Singapour utilise environ 30 % d’énergie en moins qu’un appareil réglé à 24 °C.
Les propriétaires peuvent aussi se tourner vers les pompes à chaleur air-air pour se rafraîchir. Celles-ci peuvent extraire la chaleur de l’intérieur de la maison vers l’extérieur, selon un procédé très proche de celui des climatiseurs classiques. Elles rejettent donc elles aussi de la chaleur à l’extérieur, ce qui contribue à augmenter la température extérieure et, par ricochet, la demande de rafraîchissement intérieur.
En revanche, lorsqu’elles sont utilisées pour le chauffage, elles se révèlent plus économes en énergie et émettent moins de gaz à effet de serre.
Intégrer le rafraîchissement dans la conception des bâtiments et des villes
À une échelle plus large, la conception des bâtiments et l’aménagement urbain peuvent fortement influencer l’ampleur de la demande de refroidissement, souligne l’AIE.
À l’échelle du bâtiment, des mesures comme une isolation correcte et des protections solaires extérieures peuvent réduire jusqu’à 80 % les besoins de refroidissement, tandis que des techniques de rafraîchissement passif, comme la ventilation naturelle, peuvent apporter un soulagement rapide en abaissant la température intérieure jusqu’à 9 °C.
À mesure que les épisodes de chaleur extrême se multiplient, repenser la conception des villes devient tout aussi crucial. Lors d’une vague de chaleur à Paris en 2025, par exemple, les températures nocturnes dans un parc du centre-ville étaient jusqu’à 7 °C plus basses que dans les zones urbanisées voisines, rapporte l’AIE.
Paris a profondément changé au cours des deux dernières décennies, alors que la ville cherche à devenir plus verte. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), plus de 100 000 arbres ont été plantés à Paris depuis 2020, dont 40 000 durant l’hiver 2023.
« Les décideurs doivent désormais tenir compte de la hausse de la demande de refroidissement en adoptant une approche globale et de long terme qui associe amélioration de l’efficacité des équipements et prise en compte du rafraîchissement dans la conception des bâtiments et de l’urbanisme », indique l’agence.
Les habitants peuvent également profiter de la climatisation dans les bâtiments publics de leur ville, un système de refroidissement plus efficace puisque plusieurs personnes en bénéficient simultanément.
Certaines villes installent des refuges climatiques. En Espagne, un réseau national est en cours de déploiement, s’appuyant sur des dispositifs déjà mis en place par les gouvernements régionaux, notamment en Catalogne, au Pays basque et dans la région de Murcie.
À Barcelone, 400 refuges climatiques existent déjà dans des bâtiments publics comme les bibliothèques, musées, centres sportifs et centres commerciaux.
Ces espaces, généralement climatisés et dotés de sièges et d’un accès gratuit à l’eau, sont conçus pour protéger les personnes qui ne disposent pas des moyens nécessaires pour faire face à la chaleur chez elles – comme les personnes âgées, les bébés ou encore les personnes souffrant de problèmes de santé préexistants.