Les marchés des obligations d'État se sont stabilisés vendredi matin après une vente massive qui a porté le coût d'emprunt français à 10 ans à un plus haut depuis 2002, les rendements britanniques à 30 ans au-dessus de 6 % pour la première fois depuis 1998 et le taux américain de référence à 10 ans à un sommet de 24 ans.
Les marchés mondiaux des obligations ont retrouvé un certain calme vendredi matin, les rendements reculant après un jeudi agité où les coûts d'emprunt des États en Europe et aux États-Unis ont atteint des sommets inédits depuis plusieurs décennies.
Les rendements, qui augmentent quand les prix des obligations baissent, ont reflué alors que le Brent cédait environ 2 % pour tomber autour de 99,95 dollars le baril, ce qui a atténué les craintes d'un choc énergétique durable maintenant l'inflation élevée et obligeant les banques centrales à relever encore leurs taux.
Au Royaume-Uni, le rendement des obligations d'État à trente ans, ou gilts, est tombé à environ 5,92 % après avoir dépassé 6 % jeudi pour la première fois depuis 1998. Le rendement à dix ans a reculé autour de 5,37 %, en dessous du plus haut niveau depuis dix-neuf ans atteint plus tôt cette semaine, tandis que le rendement à deux ans a fléchi de plus de six points de base pour revenir autour de 4,77 %.
La vague de ventes de jeudi a aussi frappé les titres des banques britanniques, NatWest, Lloyds, HSBC et Barclays perdant environ 4 % à 5 %.
Les pertes se sont accentuées après que Sky News a révélé que le ministre des Finances John Healey avait convoqué les patrons de banque à une réunion avant son budget du 28 octobre, alimentant les spéculations sur de nouveaux impôts concernant le secteur bancaire.
La France dans le viseur
Jeudi, le rendement de l'obligation française à dix ans a atteint 4,96 %, son plus haut niveau depuis juillet 2002, avant de se détendre à environ 4,92 % vendredi vers 11h (heure d'Europe centrale). L'écart de rendement que les investisseurs exigent pour détenir de la dette française plutôt que allemande a dépassé 140 points de base cette semaine, son niveau le plus large depuis 2012.
Cet écart a bondi de 13,9 points de base jeudi, sa plus forte hausse quotidienne depuis mars 2020, selon le stratégiste de Deutsche Bank Jim Reid.
"Les mouvements quotidiens rappelaient à bien des égards la crise de la zone euro, avec le risque de contagion entre dettes souveraines au cœur des discussions", a écrit Reid à ses clients dans une note.
Cette correction est intervenue alors que Paris présentait un budget 2027 visant 43 milliards d'euros de nouvelles économies pour réduire le déficit de 5,4 % du PIB cette année à 5 % l'an prochain. La dette publique atteint un niveau record depuis la guerre, à 119 % du PIB, et la France prévoit d'emprunter un montant lui aussi record de 340 milliards d'euros l'an prochain.
"Çà et là, j'entends les prophètes de malheur nous promettre des temps plus difficiles. Je veux redire ici que la signature de la France est solide", a déclaré le ministre français des Finances, Roland Lescure.
Le chien de garde budgétaire de la France, le Haut Conseil des finances publiques, s'est montré beaucoup moins optimiste. Il juge la prévision de croissance de 1 % du gouvernement pour 2027 ambitieuse et estime qu'un retour sous la limite de déficit de 3 % fixée par l'Union européenne (UE) d'ici 2029 est très improbable.
"Avec un processus politique compliqué à venir, les obligations françaises ont de grandes chances de rester sous pression, alors que le seuil d'intervention de la Banque centrale européenne (BCE) demeure élevé", ont écrit les analystes d'ING.
La dirigeante d'extrême droite Marine Le Pen est en tête des sondages avant l'élection présidentielle du printemps prochain.
Nouveaux chiffresont encore alimenté les craintes d'inflation à l'origine de la vague de ventesalors que l'inflation de la zone euro a grimpé à 3,8 % en septembre, son plus haut niveau en trois ans, contre 3,2 % en août, selon l'estimation provisoire d'Eurostat publiée vendredi.
Les économistes tablaient sur 3,6 %, et le taux annuel de l'Espagne a atteint 5 %.
Il s'agit du septième mois d'affilée au-dessus de l'objectif de 2 % de la BCE. Les traders s'attendent à ce que la banque, qui a relevé ses taux en juin et en septembre, augmente encore son taux de dépôt d'un quart de point, à 2,75 % d'ici la fin de l'année.
Les bons du Trésor américains reculent après un sommet en vingt-quatre ans
Aux États-Unis, le rendement du bon du Trésor à dix ans est monté à 5,34 % jeudi, son plus haut niveau depuis 2002, avant de refluer vers 5,26 %.
La flambée des coûts de l'énergie alimente l'inflation, tandis que l'essor de l'intelligence artificielle (IA) et des centres de données entre en concurrence pour attirer les capitaux. Après une hausse de taux en septembre, les marchés anticipent au moins trois relèvements supplémentaires de la Réserve fédérale (Fed) d'ici la mi-2027.
"À mesure que les rendements se sont hissés plus haut, les conditions financières vont se resserrer et cela pourrait accroître le risque de ralentissement", a expliqué Danny Zaid, gérant de portefeuille chez TwentyFour Asset Management.
Au total, la facture ne cesse de grimper.
Selon l'Institute of International Finance, basé à Washington, les économies développées ont versé plus de 3,3 mille milliards de dollars (2,9 mille milliards d'euros) d'intérêts sur les obligations d'État négociées à l'international au cours des douze derniers mois, soit davantage que les dépenses mondiales estimées pour la défense ou l'IA.