L'Office national de prospective et de stratégie compare deux scénarios – l'un maintenant les politiques migratoires actuelles, l'autre les restreignant – pour analyser leurs effets sur l'économie espagnole jusqu'en 2075.
Le monde aborde le deuxième quart du XXIe siècle avec la conviction d'avoir identifié son principal enjeu sociopolitique, économique et culturel. L'Espagne – ou du moins son gouvernement actuel – a choisi son camp.
Alors que l'exécutif de Pedro Sánchez défend fermement une politique migratoire ouverte, largement relayée par les médias internationaux en raison de son contraste avec la montée des discours anti-immigration dans de nombreux pays occidentaux, une équipe d'experts a été chargée d'étayer cette stratégie.
Coordonnée par l'Office national de prospective et de stratégie (ONPE), dirigé par Ángel Alonso Arroba, cette équipe spécialisée dans les questions économiques et démographiques a rassemblé des arguments techniques en faveur de cette orientation.
Les experts travaillant pour le gouvernement ont ainsi élaboré un document comparant différents scénarios démographiques et économiques à 10, 30 et 50 ans, selon que l'Espagne maintienne ses politiques migratoires actuelles ou choisisse, au contraire, de les restreindre.
Une baisse de 22 % du PIB en 2075
Cette semaine, le royaume ibérique a atteint un record historique de 22 millions d'actifs occupés. Un niveau que les experts attribuent en partie à l'augmentation des flux migratoires dont la péninsule ibérique bénéficie depuis la récession, avec une nette accélération après la pandémie de coronavirus.
Depuis 2018, un dispositif de régularisation accélérée – qui doit être révoqué à partir de juin – a notamment permis à près de 240 000 ressortissants vénézuéliens d'obtenir un statut légal, en raison de la situation politique dans leur pays.
Le rapport s'appuie sur un scénario de réduction annuelle de 30 % des flux migratoires. Dans cette hypothèse, le PIB reculerait de 5 % d'ici 2035, de 14 % en 2055 et de 22 % en 2075 si les niveaux actuels n'étaient pas maintenus. Sur les quinze dernières années, la population immigrée légale a augmenté en moyenne de 4 à 4,5 % par an.
"Les données empiriques internationales suggèrent que cette hausse de l'offre de travail n'entraîne généralement pas d'effets négatifs significatifs sur l'emploi ou les salaires des natifs, en particulier à moyen et long terme", soulignent les experts. Selon eux, cette population contribue à hauteur de 15 à 25 % de la croissance annuelle du revenu moyen et permet de pourvoir les postes vacants dans les secteurs en tension, comme l’hôtellerie-restauration.
Près de 20 % des villages espagnols pourraient disparaître
Dans le même temps, les conditions de travail des saisonniers du secteur primaire, notamment dans des régions comme Huelva, Almería ou l'intérieur de la Catalogne, restent au cœur des critiques des associations de défense des migrants, telles que Regularisation Now. Ce collectif a notamment joué un rôle moteur dans la régularisation exceptionnelle approuvée par le gouvernement après un accord avec Podemos.
Plusieurs décès ont été recensés dans ces exploitations – liés à des coups de chaleur, mais aussi à des incidents violents comme des incendies ou des fusillades – dans un contexte marqué par le recours important au travail non déclaré. Une situation qui favorise les abus, prive les travailleurs de leurs droits et pénalise les finances publiques, notamment en matière de cotisations sociales.
Selon le rapport, sans ces travailleurs, plus de 220 000 exploitations agroalimentaires pourraient être abandonnées d'ici cinquante ans, soit près de trois sur dix aujourd’hui. Une évolution qui accentuerait un déséquilibre structurel majeur : l'exode rural.
L'analyse anticipe également la disparition de près de 2 300 communes, soit environ 20 % du total. La situation est particulièrement préoccupante dans l’ouest du pays, notamment dans des provinces comme Orense et Zamora – où l'âge moyen dépasse déjà 50 ans – mais aussi dans des territoires comme Soria ou Teruel, aux dynamiques démographiques comparables à celles de régions très peu peuplées.
Les conséquences seraient multiples : fermeture d'écoles, réduction des services éducatifs – avec la disparition estimée de 32 000 classes dans le primaire et de 18 000 dans le secondaire –, mais aussi recul des services de santé de proximité.
Dans ce contexte, certaines communes ne doivent leur survie qu'à l’installation récente de migrants ou de réfugiés, qui ont permis, dans certains cas, d'enregistrer les premières naissances depuis plusieurs décennies.
Un pays vieillissant face au manque de soignants
Dans un pays confronté au vieillissement de sa population, le manque de personnel soignant pourrait s'aggraver. "Avec des politiques limitant l’arrivée de nouveaux travailleurs, l'offre de soins pourrait diminuer de 28 %, tandis que le nombre de personnes âgées dépendantes pourrait augmenter de près de 60 %", préviennent les analystes du groupe piloté par l'ONPE. Dans des zones métropolitaines comme Madrid, jusqu'à 90 % des soignants seraient d'origine immigrée.
À effectifs constants, répondre à la demande nécessiterait environ 1,28 million de professionnels du secteur des soins. Cela impliquerait le recrutement de près de 483 600 travailleurs supplémentaires, selon les estimations fondées sur des études de BBVA, de l’Université de Cambridge et de l’OCDE – des projections toutefois susceptibles d’être sous-évaluées, certaines datant de la décennie précédente.
Le groupe de travail, composé de neuf universitaires issus de différentes universités espagnoles, anticipe également un déficit de 64 000 médecins spécialistes. Un manque qui intervient alors que les listes d’attente s’allongent dans le système public de santé, et que les professionnels, en grève, dénoncent leurs conditions de travail.
Dans ce contexte, le système de santé espagnol reste fortement dépendant des médecins étrangers pour combler les pénuries.
Sous-capitalisation des retraites : l'éternel tabou économique
Pour maintenir le niveau actuel des prestations en 2075, il faudrait 2 000 euros supplémentaires par retraité, selon les économistes de l'étude. Un paradoxe se dessine toutefois : les caisses publiques connaîtront leur pic de dépenses entre 2050 et 2060, lorsque la génération X – née à la fin de l'ère franquiste et sous l'ouverture démocratique qui a stimulé la natalité – commencera à prendre sa retraite.
En 2055, la dépense de pensions dépassera de 0,2 % celle enregistrée en 1975, illustrant l'ampleur du défi financier que pose le vieillissement de la population espagnole.