Forum international de l’investissement de Tachkent : responsables européens et institutions financières jugent stabilité réglementaire, préparation des projets et connectivité transfrontalière essentielles aux futurs investissements.
La capacité de l’Asie centrale à attirer les investissements dépendra non seulement de la croissance économique et des ressources naturelles, mais aussi de la prévisibilité de la réglementation, de l’accès au financement et de l’amélioration des liaisons de transport, estiment des responsables européens, des banques de développement et des institutions financières présents au Forum international de l’investissement de Tachkent.
Si la richesse minérale de la région et sa position stratégique attirent l’attention, les responsables européens interrogés par Euronews durant le forum ont, à plusieurs reprises, mis en avant les facteurs réglementaires et institutionnels comme tout aussi déterminants pour attirer les capitaux.
L’engagement de l’Europe en Asie centrale s’articule de plus en plus autour de trois priorités : les règles, le financement et la connectivité.
Pourquoi l’Europe s’y intéresse
Pour l’Union européenne, l’importance croissante de l’Asie centrale reflète à la fois la transformation économique de la région et le rôle grandissant qu’elle joue dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.
« L’Asie centrale est devenue un acteur important, en particulier pour ce qui est des minerais critiques », explique Gregory Lecomte, responsable de l’unité Asie centrale à l’OCDE.
La région est déjà un grand producteur d’uranium et un fournisseur important de matériaux comme le cuivre et l’antimoine, dont la demande devrait augmenter avec l’électrification des économies et la volonté de diversifier les chaînes d’approvisionnement.
Plusieurs responsables ont souligné que le renforcement de la coopération régionale compte parmi les évolutions les plus marquantes en Asie centrale ces dernières années.
« Ce n’est pas tant que nous ayons changé, mais l’Asie centrale, elle, a changé », observe Toivo Klaar, ambassadeur de l’UE en Ouzbékistan.
Il cite le rapprochement entre les cinq pays d’Asie centrale, estimant que des liens régionaux plus étroits rendent la région plus attractive pour les partenaires et les investisseurs internationaux.
« On parlait de l’Asie centrale comme d’une région coincée au milieu de quelque chose, ajoute Klaar. Mais elle est en train de devenir un acteur à part entière. »
Les règles avant les ressources
Au fil des discussions avec les institutions européennes, un message revenait sans cesse : la sécurité juridique reste la condition la plus importante pour investir.
« Pour attirer les investissements et développer votre économie, il vous faut un cadre juridique clair pour les entreprises », souligne Eduards Stiprais, représentant spécial de l’UE pour l’Asie centrale.
Pour les investisseurs, le problème n’est souvent pas l’absence de lois, mais leur manque de prévisibilité.
« La plupart des plaintes portent sur la fréquence des changements législatifs, précise Stiprais. La sécurité juridique est une question clé. »
Il insiste aussi sur l’importance de tribunaux indépendants et de mécanismes fiables de règlement des différends, estimant que les entreprises doivent avoir la certitude que les lois seront appliquées de manière cohérente.
Les mêmes préoccupations se retrouvent dans l’Accord renforcé de partenariat et de coopération entre l’Union européenne et l’Ouzbékistan, entré en application provisoire plus tôt cette année.
Selon Klaar, cet accord renforce la coopération en matière de commerce, d’investissement et de protection de la propriété intellectuelle, tout en créant des mécanismes destinés à accompagner les entreprises européennes opérant en Ouzbékistan.
Financer la croissance et partager les risques
Si la réglementation crée les conditions de l’investissement, le financement détermine si les projets se concrétisent.
D’après Lecomte, le développement de secteurs stratégiques comme les minerais critiques repose sur trois éléments : un environnement des affaires solide, des mécanismes de partage des risques et des normes environnementales et sociales élevées.
« Il faut partager le risque pour que ces investissements se réalisent à court terme », explique-t-il.
Les garanties contre le risque politique restent l’un des outils permettant de réduire l’exposition des investisseurs.
Marck Wengrzik, directeur général de la banque allemande AKA, cite les instruments de garantie qui permettent de couvrir les risques politiques pour les entreprises entrant sur de nouveaux marchés.
Selon lui, la combinaison de ressources naturelles, d’une main-d’œuvre jeune et de capacités croissantes en énergies renouvelables en Asie centrale continue de susciter un intérêt accru de la part des investisseurs.
Pour la Banque européenne d’investissement, toutefois, le financement ne se résume pas à la disponibilité des capitaux.
Le vice-président de la BEI, Marek Mora, estime que la qualité et la préparation des projets sont tout aussi déterminantes, les investissements devant être aboutis sur le plan technique et viables sur le plan financier avant de pouvoir être soutenus par les institutions de développement.
Une connectivité qui va au-delà des infrastructures
Aux côtés des règles et du financement, la connectivité est devenue le troisième pilier de l’engagement de l’Europe en Asie centrale.
Les corridors de transport reliant l’Europe et l’Asie suscitent un intérêt croissant de la part des gouvernements, des banques de développement et des investisseurs privés en quête d’itinéraires commerciaux alternatifs.
« Nous sommes prêts à envisager le développement des chemins de fer et des routes, explique Mora, et à mieux raccorder l’Asie centrale à l’Europe. »
Mais l’OCDE comme la Banque mondiale estiment que les infrastructures, à elles seules, ne suffiront pas à garantir le succès de la route internationale de transport transcaspienne (TITR), également connue sous le nom de Corridor du milieu.
Selon Lecomte, les capacités limitées sur la mer Caspienne et le manque de coordination aux postes-frontières restent des goulets d’étranglement majeurs.
Winnie Wang, spécialiste principale des infrastructures pour l’Asie centrale à la Banque mondiale, identifie des défis similaires. Elle souligne la nécessité d’investir dans les ports, les chemins de fer et les infrastructures frontalières, tout en améliorant les procédures douanières et les systèmes de documentation.
« Le maillon le plus faible détermine la solidité de l’ensemble du corridor », rappelle Wang.
Klaar estime que ce corridor pourrait favoriser la hausse des échanges dans les deux sens, en permettant à davantage d’exportations d’Asie centrale d’atteindre l’Europe, tout en créant de nouvelles opportunités pour les produits européens entrant dans la région.
L’intégration régionale progresse aussi au sein même de l’Asie centrale. Stiprais cite l’intensification des mouvements transfrontaliers dans la vallée de Ferghana comme la preuve que la coopération renforcée entre pays voisins devient déjà une réalité économique.
Les responsables européens soulignent également que le resserrement des liens économiques est compatible avec la politique étrangère dite « multivectorielle » de l’Asie centrale. Selon Stiprais, la principale préoccupation de l’UE est d’empêcher la réexportation de biens sous sanctions susceptibles de soutenir l’industrie militaire russe, plutôt que de restreindre les partenariats internationaux plus larges de la région.
La Banque européenne d’investissement ouvre une représentation pour l’Asie centrale à Tachkent, alors qu’elle étend ses activités de financement dans l’ensemble de la région. Les responsables interrogés durant le forum ont identifié la préparation des projets, la stabilité réglementaire et la coordination transfrontalière comme certains des principaux défis auxquels sont confrontés les investisseurs dans la région.