Comment les épées ont forgé l'histoire culturelle de la Chine et de l'Europe

Comment les épées ont forgé l'histoire culturelle de la Chine et de l'Europe
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Par Paul Hackett  & Yegor Shyshov

Pendant des millénaires, les épées ont occupé une place importante au plan culturel en Asie et en Europe. À Tolède en Espagne et à Longquan en Chine, nous découvrons l'exceptionnelle maîtrise des forgerons d'épées qui perpétuent cette tradition ancestrale.

L'épée de Longquan dont les origines remontent à 2 600 ans était alors, la première à être fabriquée en fer dans l'histoire chinoise. Tolède a une histoire similaire : au fil des siècles, cette ville espagnole est devenue l'un des plus grands centres mondiaux de la fabrication d'épées. Déjà, le général carthaginois Hannibal, puis les Romains s'étaient rendus compte de la qualité de son acier.

Les maîtres forgerons de Longquan

L'épée de Longquan est l'une des armes les plus emblématiques de Chine, elle est inscrite au patrimoine culturel immatériel national. Le sable de fer que l'on trouve à Longquan donne aux lames qui y sont fabriquées, une résistance et une solidité exceptionnelles. À partir des minéraux uniques trouvés dans les cours d'eau de la région, les forgerons locaux continuent de faire vivre les anciennes techniques de forge. L'une des étapes les plus exigeantes est le martelage au cours duquel le fer est réchauffé sur les braises à plusieurs reprises pour éliminer les impuretés et forger l'acier qui en résulte.

Autrefois, seuls les meilleurs artisans de Chine étaient autorisés à devenir forgerons d'épée. Une fois forgée, la lame est façonnée et affûtée à l'aide d'un couteau spécial. Obtenir le bon équilibrage est un véritable défi et le forgeron utilise toute son habileté pour modifier l'épaisseur et l'angle de la lame. Puis celle-ci est réchauffée et trempée une dernière fois avant d'être polie et décorée.

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Le célèbre forgeron d'épées et restaurateur Hu Xiaojun nous montre la complexité du fer météoriqueEuronews

Fasciné par la tradition, Hu Xiaojun est l'un des forgerons d'épées les plus réputés de Longquan. Ses célèbres "épées du ciel" sont forgées à partir de fer provenant de météorites. Il nous présente un fragment de fer météorique sur lequel on peut voir de nombreuses lignes qui se croisent. "Cela s'appelle le motif Widmanstätten," précise-t-il. "C'est un alliage de fer et de nickel cristallisé après des centaines de millions d'années de refroidissement, c'est très complexe," dit-il.

Le métal qui fait Tolède

Célèbre depuis l'époque romaine, la qualité de l'acier de Tolède en a fait un haut lieu de la fabrication d'épées. Les forgerons de la ville ont passé des siècles à améliorer leurs techniques, un secret qui explique la crainte et la vénération qu'inspirent les épées de cette région d'Espagne dans le monde entier.

Julio Ramírez est le seul maître forgeron de la ville qui fabrique encore des épées à la main. L'un des derniers représentants d'une tradition qui remonte à plus de deux millénaires.

"L'acier de Tolède est le résultat d'une technique qui consiste à souder deux couches d'acier à l'extérieur et sur les bords et une couche de fer à l'intérieur," explique Julio. "On obtient ainsi, une lame très dure et très flexible," nous montre-t-il. "C'est la différence entre l'acier de Tolède, qui est très résistant aux chocs, et un acier qui n'est pas de Tolède et qui casse," affirme-t-il. 

Pour obtenir à la fois, flexibilité et résistance, Julio met la lame à température, d'abord en la chauffant à environ 800°C. Puis il la refroidit en la plongeant dans l'eau. Ce qui donne sa force à l'acier. Pour la rendre flexible, l'artisan la chauffe de nouveau dans la forge, mais à une température beaucoup plus basse. "On doit la chauffer une nouvelle fois, à environ 250°C : ce qui permet de se débarrasser des tensions internes de l'acier et d'obtenir une lame plus flexible," indique-t-il.

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Julio Ramírez est le seul maître forgeron de la ville qui fabrique encore des épées à la mainEuronews

Après le forgeage, place au façonnage, polissage et montage des lames par Julio et son équipe de l'entreprise familiale implantée à Tolède, Espadas Mariano Zamorano. Les touristes sont les principaux clients de l'atelier.

À travers l'histoire, les épées ont toujours eu une grande signification culturelle, tant en Asie qu'en Europe. Mais malgré leur similitude, leur fabrication et leur utilisation n'étaient pas exactement les mêmes. "On dirait la même arme, mais elles sont différentes en réalité," fait remarquer Santiago Encinas, directeur de l'entreprise. "L'épée européenne est destinée à être utilisée avec la pointe et à frapper, pas à couper, c'est pourquoi elle n'a pas de tranchant," renchérit-il.

"Bien plus qu'une arme"

En Chine, il est un proverbe qui dit que pour bien danser, il faut un bon accessoire. C'est pour cela que les danseurs ont souvent quelque chose dans leurs mains, renforçant ainsi, le message qu'ils veulent transmettre.

"En Chine, une épée est une arme, mais aussi bien plus que cela," assure Hu Yang, premier danseur au China National Opera and Dance Drama Theater. "L'épée n'existe pas seule, elle est ancrée dans notre culture," ajoute-t-il.

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Hu Yang est premier danseur au China National Opera and Dance Drama TheaterEuronews

Dans les chorégraphies traditionnelles, les épées incarnent la personnalité et le statut d'un personnage. Elles magnifient aussi la représentation des différentes émotions.

"Confucius a fait évoluer l'épée en tant qu'arme et symbole de pouvoir pour la faire entrer dans le langage de protocole," déclare Hu Yang. "Quant au poète chinois Li Bai, il utilisait l'épée comme un pinceau pour écrire sa poésie," dit-il.

Un retour en force du passé

Si les épées conservent une signification symbolique en Chine, elles ont toujours un usage pratique en Espagne. Dans la splendeur du château d'Almodóvar Del Rio, près de Cordoue, des passionnés venus de toute l'Espagne se livrent à des reconstitutions historiques. Armures, techniques de combat et armes, le club Bohurt Zona Sur prête une attention méticuleuse aux détails pour encore mieux recréer le passé

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Le club de combat médiéval Bohurt Zona Sur au château d'Almodóvar Del RioEuronews

"Nos armures sont celles de l'époque médiévale, généralement de la période entre le XIVe et le XVIe siècle et elles sont totalement authentiques : quels que soient votre parcours et votre expérience - même si cela vous aidera si vous en avez une -, vous gagnerez toujours en compétence en vous exerçant," explique l'une des amatrices combattantes, Samantha Chapman.

S'affronter à l'épée pour le plaisir, c'était déjà ce à quoi les nobles et les chevaliers s'adonnaient autrefois. "Ce sport est incroyable, il vous pousse dans vos derniers retranchements, c'est ce qui fait que l'on adore," raconte Rafael Maldonado, l'un de ces combattants médiévaux. "En dehors du fait qu'on reproduit quelque chose d'historique avec une armure de 30 kg, tout est épique là-dedans, c'est génial !" s'enthousiasme-t-il.