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Se rassembler : 50 ans de photos de groupe de Neal Slavin racontent notre société

Le Troc Burlesque Theatre, Philadelphie, Pennsylvanie, 1972
Le théâtre burlesque Troc, Philadelphie (Pennsylvanie), 1972 Tous droits réservés  Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" - Published by Damiani Books
Tous droits réservés Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" - Published by Damiani Books
Par Tokunbo Salako
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Le livre photo culte de Neal Slavin « When Two or More Are Gathered Together » montre les visages de l'Amérique du XXe siècle en couleur. Pour ses 50 ans, il en décrit l'héritage pour Euronews Culture.

Neal Slavin est un pionnier de la photographie de groupe.

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Les portraits de cet Américain font référence dans l'histoire de l'usage de la couleur et offrent un regard sans complaisance mais incisif sur les structures sociales et politiques de son pays natal.

Le Kunstpalast de Düsseldorf, en Allemagne, accueille actuellement l'exposition Photography and Belonging (source en anglais)(source en anglais)target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://eur03.safelinks.protection.outlook.com/?url=https%3A%2F%2Fwww.kunstpalast.de%2Fen%2Fevent%2Fcommunity-photography-and-community%2F&data=05%7C02%7Ctokunbo.salako%40euronews.com%7C658291a91ff44c2a81a708de6353a2db%7Ce59fa28a32ed49aca5a09c46118cfecf%7C0%7C0%7C639057408405220768%7CUnknown%7CTWFpbGZsb3d8eyJFbXB0eU1hcGkiOnRydWUsIlYiOiIwLjAuMDAwMCIsIlAiOiJXaW4zMiIsIkFOIjoiTWFpbCIsIldUIjoyfQ%3D%3D%7C0%7C%7C%7C&sdata=8TkCU37k2kvPXysN0YM4PVAL3W8diKWP8C14Oh9XJvY%3D&reserved=0" tooltip="https://eur03.safelinks.protection.outlook.com/?url=https%3A%2F%2Fwww.kunstpalast.de%2Fen%2Fevent%2Fcommunity-photography-and-community%2F&data=05%7C02%7Ctokunbo.salako%40euronews.com%7C658291a91ff44c2a81a708de6353a2db%7Ce59fa28a32ed49aca5a09c46118cfecf%7C0%7C0%7C639057408405220768%7CUnknown%7CTWFpbGZsb3d8eyJFbXB0eU1hcGkiOnRydWUsIlYiOiIwLjAuMDAwMCIsIlAiOiJXaW4zMiIsIkFOIjoiTWFpbCIsIldUIjoyfQ%3D%3D%7C0%7C%7C%7C&sdata=8TkCU37k2kvPXysN0YM4PVAL3W8diKWP8C14Oh9XJvY%3D&reserved=0"> qui présente une large partie de son travail, devenu un témoignage essentiel pour comprendre les dynamiques sociales de la fin du XXe siècle.

Cette année paraît une édition revue pour le 50e anniversaire de son ouvrage fondateur « When Two or More Are Gathered Together », et, pour marquer l'occasion, Slavin s'est entretenu avec Euronews Culture du passé, du présent et de l'avenir de la photographie.

Quand « When Two or More Are Gathered Together » est paru pour la première fois, en 1976, le livre est rapidement devenu une référence de la photographie couleur naissante. Qu'est-ce qui vous a amené, à l'origine, à photographier des groupes plutôt que des individus ?

Pour commencer, mettons les choses au clair. Il y a un abus de langage, une erreur : un groupe, ce sont des individus. Et je crois que, lorsqu'ils font des photos de groupe, même les photographes qui rassemblent des gens pour les photographier sont tellement préoccupés par la composition et la formation du groupe qu'ils en oublient que, quel que soit le nombre de personnes présentes, ce sont avant tout des individus.

Je n'ai pas vraiment de réponse à la question de savoir ce qui m'a poussé à photographier des groupes, si ce n'est que j'ai été fasciné le jour où j'ai vu une troupe de Boy Scouts photographiée une dizaine d'années avant que je ne tombe sur cette image panoramique. Cela m'a absolument intrigué. Ce que je voyais surtout, c'était 32 garçons, ou quel que soit le nombre de jeunes garçons qu'il y avait. La première chose qui m'a frappé, c'est la mémoire. Je me suis dit : « C'est fantastique, mais où sont ces garçons aujourd'hui ? Ils ont 11 ans de plus. Qu'est-ce qu'ils sont devenus ? » Et, soudain, cela s'est raccordé à ma conception de la photographie comme mémoire.

Toute photographie, plus que tout autre médium – peinture, cinéma, musique, peu importe – fait surgir la mémoire mieux que n'importe quoi et permet de revivre encore et encore un moment. Autrement dit, elle fait sans cesse revivre l'expérience au spectateur. C'est ce qui m'a conduit à photographier des groupes, c'est-à-dire des individus au sein d'un groupe.

La convention Star Trek, Star Trek Associates, A Division of Tellurian Enterprises, Inc., Brooklyn, New York, 1972-75
La convention Star Trek, Star Trek Associates, A Division of Tellurian Enterprises, Inc., Brooklyn, New York, 1972-75 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" - Published by Damiani Books

Au début des années 1970, la photographie couleur se battait encore pour être reconnue dans le monde de l'art. Aviez-vous conscience de travailler avec, ou à contre-courant, de ce moment photographique ?

Très conscient. Je pense qu'il y avait une quinzaine ou une vingtaine de photographes prêts, comme moi, à se lancer dans la couleur. La couleur servait surtout d'outil commercial pour la publicité, mais pas pour la « photographie sérieuse », entre guillemets. Nous nous sommes attiré pas mal de critiques de la part des anciens, qui nous disaient que ce n'était pas un travail sérieux.

D'abord, que les photos ne tiendraient pas dans le temps parce qu'elles n'étaient pas archivables. Mais nous, les jeunes, ce n'était pas notre principale préoccupation. Ce qui nous importait, c'était que la voix de chacun puisse sortir dans le monde et ouvrir un dialogue. Et ce dialogue passait vraiment par la couleur comme forme descriptive. Je pense pouvoir dire, sans trop m'avancer, que c'était le cas pour à peu près tout le monde à l'époque : la couleur était la réponse pour rapprocher encore un peu plus nos images de la réalité. Nous voyions bien que le noir et blanc était aussi une forme d'abstraction magnifique. Nous n'avions pas pour but de déboulonner la photographie en noir et blanc. Ce que nous voulions, c'était étendre la manière de rendre le monde tel qu'il est, en couleur, en vraie couleur.

Je ne sais pas si je brûle les étapes, mais j'ai eu très tôt une expérience qui m'a marqué. Je me souviens d'un portrait de groupe : c'était en fait ma première photo couleur, un portrait de groupe de conducteurs bénévoles d'ambulances. Ils faisaient des courses sur leur temps libre et remportaient des trophées. Il y en avait trois types, bien sûr : or, argent et bronze. J'ai pris cette image un peu par hasard, à la fois en noir et blanc et en couleur. Je me rappelle qu'après avoir développé les films et fait les planches-contact, je les regardais à la loupe et j'ai soudain découvert quelque chose de très important. En regardant la planche-contact en noir et blanc, j'étais incapable de distinguer un trophée en or d'un trophée en argent ; en couleur, en revanche, c'était évident. Pour moi, immédiatement, le déclic s'est fait : la couleur, c'est de l'information, et sans information, qu'est-ce qu'il reste ?

Je ne sais pas si c'est vrai, mais il me semble avoir lu quelque part que Cartier-Bresson, quand on lui demandait pourquoi il ne travaillait pas en couleur, répondait qu'il y avait trop d'information. Quand j'ai compris l'histoire des trophées en or et en argent, j'ai réalisé à quel point, au contraire, je manquais d'information. Je me suis alors lancé tête baissée : j'ai commencé à photographier tout ce que je voyais en couleur, et le noir et blanc s'est peu à peu éloigné de moi. Je ne l'ai pourtant jamais critiqué, je n'ai jamais pensé que c'était une mauvaise voie. C'est un médium magnifique, mais pour moi la couleur était essentielle.

L'homme derrière l'objectif : Neal Slavin
L'homme derrière l'objectif : Neal Slavin Courtesy of Neal Slavin

Vous laissez vos modèles se placer eux-mêmes dans le cadre. Qu'est-ce que ce processus vous a appris sur la hiérarchie, l'identité et le pouvoir ?

La plupart du temps, quand on photographie un groupe de personnes, ou même un portrait individuel, on place la ou les personnes dans des configurations qui ne correspondent pas forcément à la personnalité du groupe, en l'occurrence. J'ai compris très vite qu'on ne peut pas faire rentrer les gens dans des boyaux de saucisse.

Ça ne marche pas, parce qu'au final, on obtient juste des gens dans des boyaux de saucisse. Ce que je fais, c'est observer l'environnement. En général, je fais cela avec le président, le directeur ou le grand patron du groupe, pour qu'il soit à l'aise avec le lieu que je pense pouvoir utiliser. Une fois que nous avons arrêté cet endroit, je me renseigne sur le nombre de personnes qui composeront le groupe et, le moment venu, je dis simplement : venez sur le plateau.

Et là, ils arrivent, et je leur dis : « Placez-vous où vous voulez. Peu m'importe, mettez-vous là où vous pensez avoir votre place. » Le mot « appartenance » devient alors absolument central dans le phénomène de groupe. Mais ce sentiment d'appartenir à un espace fait profondément partie du processus photographique. C'est une subtilité formidable, à laquelle peu de photographes prêtent attention.

Capital Wrestling Corporation, Washington, D.C., 1972-75
Capital Wrestling Corporation, Washington, D.C., 1972-75 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" published by Damiani Books

Une fois que tout le monde se sent à l'aise là où il est, je resserre en général le groupe et, si quelqu'un n'apparaît pas, je dis : « Je pense que John devrait se rapprocher un peu », ou autre. Mais, en même temps, il se passe autre chose.

Gary Owens Society of Girners (G.O.S.O.G.), Hollywood, Californie, 1972-75
Gary Owens Society of Girners (G.O.S.O.G.), Hollywood, Californie, 1972-75 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" published by Damiani Books

Certains ne veulent pas vraiment être sur la photo, mais ils y sont parce qu'ils appartiennent à ce groupe, qu'il soit d'entreprise, de loisir ou professionnel. Ils suivent le mouvement, mais sont un peu timides, et je dois respecter cela. Si leur tête est légèrement tournée, je dois ressentir la situation et voir si je peux dire : « Est-ce que ça vous dérangerait de regarder en face, ou vous préférez rester comme ça ? » En procédant ainsi, l'aventure qui consiste à créer une image peuplée de 30, 40, 100 personnes, ou plus, est une expérience incroyable.

Mentalement et psychologiquement, je me fraye un chemin dans la foule pour qu'ils me connaissent un peu mieux, qu'ils me fassent confiance, et ils se mettent à jouer : je regarde l'objectif ou pas, je souris ou pas. Je les laisse faire tout ce qui leur paraît approprié. Avec le temps, j'ai compris ce phénomène : laisser les gens être, à nouveau ce mot, des individus, voilà ce qui fait un groupe. Ce n'est pas le groupe qui fait le groupe, ce sont les individus.

Près de 50 ans plus tard, pourquoi était-ce, selon vous, le bon moment pour publier une édition revue et augmentée du livre ?

Cinquante ans plus tard, nous voyons le monde à travers une autre lentille, si je puis dire. Le moment est venu où le phénomène du fait de se rassembler, de passer du temps ensemble, s'est atténué. La proportion de personnes qui, par exemple, se retrouvent le matin pour un café est en baisse. Les religions en ont souffert. Les groupes religieux ont vu leurs assemblées se clairsemer. Mais je suis convaincu que les gens ont besoin des autres. L'humanité a besoin de sentir, de toucher, d'embrasser, de vivre ses émotions avec d'autres personnes. Et si on leur en donne la possibilité, les gens le font.

The D.C. Fencers Club, Washington, D.C., 1988
The D.C. Fencers Club, Washington, D.C., 1988 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" published by Damiani Books.

Les gens adorent être en groupe, être photographiés. Le problème, c'est que nous vivons une époque très différente de celle où j'ai commencé à photographier des groupes, en 1972. À l'époque, nous n'avions pas d'ordinateurs personnels, ni de smartphones omniprésents. Entre les écrans, les smartphones et les réseaux sociaux, les gens se sont un peu repliés dans ce que j'appelle des pièges. Ils ne répondent plus au téléphone. C'est un e-mail ou un texto. Un jour, dans la rue, j'ai entendu un gamin dire à son ami, qui sortait de chez lui : « On se voit en ligne. » Et je me suis dit : bien sûr, on se voit en ligne, c'est là qu'on se retrouve. Ça, en 1972, ça n'existait pas. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai voulu republier ce premier livre. Je travaille dans ce genre depuis plus de 50 ans.

J'ai publié plusieurs ouvrages, le premier étant « When Two or More Are Gathered Together » en 1972. Ce n'était pas vraiment mon idée, c'était une idée dont le temps était venu, celle de nous rappeler que nous sommes humains et individus, et que sans les groupes – qui existent encore, même s'ils sont moins nombreux – que nous resterait‑il ? Ce que nous avons aujourd'hui, comme je le disais, ce sont des écrans, des smartphones et les réseaux sociaux. Mais, dans l'ensemble, les gens aiment toujours se rassembler, se retrouver et se faire photographier.

En regardant aujourd'hui à travers l'objectif, par rapport aux années 1970, ce sont les mêmes personnes, mais les préoccupations sont différentes. Nous nous battons toujours pour les mêmes droits, les mêmes façons de vivre, de nous voir les uns les autres.

Le smartphone a remplacé une bonne part des petits gloussements qui accompagnaient autrefois le fait de se faire photographier. Aujourd'hui, le selfie est en quelque sorte ce que le portrait de groupe était il y a 50 ans. Ce n'est donc pas vraiment moi qui ai décidé que ce livre devait ressortir maintenant, même si, quand on me l'a proposé, j'ai répondu : « Oui, je suis entièrement d'accord. »

J'ai publié d'autres livres du même ordre, où l'on voit des groupes de personnes dans leurs activités, et le problème est le même. Pour être tout à fait honnête, je crois fermement que si nous n'avions pas de groupes – ce qui est faux, nous en avons toujours, quoi qu'on en dise – nous vivrions sur une planète de fantômes. Et je n'ai pas envie de vivre sur une planète de fantômes. Personne n'en a envie. Il est donc temps de rappeler aux gens qu'ils font partie d'un groupe, quel qu'il soit, qu'ils en aient conscience ou non, qu'ils l'acceptent ou non : nous faisons tous partie les uns des autres, et dès que vous réunissez deux, trois, quatre personnes, vous avez un groupe, votre groupe. Je regarde cela de très près, parce que je suis fasciné, d'un point de vue sociologique, par la manière dont les gens, malgré la baisse du « temps passé ensemble », aiment encore se retrouver. Heureusement, car sans cela, comme je le dis, nous serions sur une planète de fantômes.

La nouvelle édition paraît à un moment de profondes divisions politiques et sociales aux États-Unis. Voyez-vous votre travail différemment aujourd'hui par rapport aux années 1970 ?

C'est une question difficile. Est-ce que je le vois différemment aujourd'hui qu'en 1970 ? Non. Les gens, au fond, sont les mêmes. Nous nous préoccupons des mêmes choses que dans les années 1960 en Amérique : les droits civiques, la ségrégation, et ainsi de suite. Les êtres humains semblent attirés par la confrontation. Nous sommes donc les mêmes personnes qu'alors.

En regardant aujourd'hui à travers l'objectif, par rapport aux années 1970, ce sont les mêmes gens, mais les différences ne sont pas les mêmes. Les préoccupations sont différentes, mais nous nous battons toujours pour les mêmes droits, les mêmes façons de vivre, de nous regarder les uns les autres. Il n'y a pas de différence : nous avons tous une tête, deux bras et deux jambes. Nous sommes les mêmes, et cela n'a pas changé. Comment pourrait-on dire que nous sommes différents aujourd'hui ? Les causes ont changé, mais à la base, au niveau fondamental, elles sont toujours identiques. C'est une cause, portée par des individus qui s'épanouit en groupes. Je ne sais pas si cela a du sens, mais j'essaie de vous donner la lentille à travers laquelle je vois le monde.

L'édition anniversaire inclut de nouveaux groupes photographiés jusqu'en 2023. Qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans la photographie de groupes contemporains par rapport à ceux de la série originale ? Vous avez choisi dix images préférées du livre pour Euronews Culture. Qu'est-ce qui a guidé ces choix ?

Elles viennent d'une exposition à venir. Je les ai approuvées parce qu'elles me plaisent. La vraie question, c'est donc : comment choisit-on des images avec lesquelles on peut vivre ? Est-ce que j'aime ces images ? Est-ce que je peux vivre avec elles ? Et c'est une question très difficile, parce que chaque image est différente.

Elles se ressemblent peut-être parce qu'elles montrent toutes des groupes, mais je crois que je choisis mes images en fonction de la façon dont elles me parlent au quotidien. Si je m'éloigne d'une photo pendant une semaine, que je reviens, et qu'elle me parle encore, alors je l'aime. Si elle reste là, inerte, sans aucune vitalité, que tout est éteint parce qu'on l'a trop vue, alors elle recule d'un pas. Cette question en pose une autre : la beauté de l'art, c'est qu'il n'est jamais terminé.

Downtown Independent Democrats, New York, New York, 2005
Downtown Independent Democrats, New York, New York, 2005 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" published by Damiani Books.

Je suis peintre et photographe. Tout le monde le sait : un tableau n'est jamais fini. Il est fini pour la journée, pour l'instant. Trois jours plus tard, on peut se dire : « Finalement, il faudrait un peu plus de rouge ici. » Pour la photographie, c'est la même chose. C'est plus difficile, parce que l'image existe déjà, on ne peut plus rien y changer. Alors, si on n'aime pas la photo, on s'en veut et on se dit : pourquoi diable ai-je pris cette image de cette façon ? Mais c'est ça, la courbe d'apprentissage, c'est ça qui est beau.

La prochaine fois qu'on sort avec son appareil, ou quel que soit le moyen avec lequel on photographie, on se rend compte qu'on a appris : ne la prends pas comme ça, fais autrement. Regarde au-delà. Regarde à l'intérieur du groupe. Regarde à l'intérieur de la personne. Parle avec elle. J'aime dire que, même si je photographie 100 personnes dans un groupe, et comme je le disais, je me fraye un chemin au milieu d'eux, je me fais sans doute une cinquantaine d'amitiés de dix minutes. Et c'est fantastique. J'apprends un peu de choses sur beaucoup de gens, plus que la plupart d'entre nous n'en sait jamais, même sur nos bons amis.

Pour moi, photographier des groupes n'est pas différent d'avec les années 1970. Le contenu a changé, mais les gens, eux, n'ont pas changé, et c'est ce que j'aime. Si cette dynamique n'existait pas, je ne serais plus là à faire cela. Je le fais depuis plus de 50 ans et c'est véritablement une dynamique. Il faut pour cela un amour immense des gens, de tous les gens de cette planète, blancs, noirs, hispaniques, peu importe. J'adore les différences. Mais, au bout du compte, nous sommes tous les mêmes, et c'est ce qui me fait continuer.

Dans votre travail, on trouve souvent de l'humour, mais aussi une forme de précision sociologique discrète. Comment équilibrez-vous ironie et empathie lorsque vous photographiez des communautés ?

Je crois avoir déjà répondu en partie, en disant que, pour ce qui est de l'empathie quand je photographie des communautés : « J'adore les gens. » Voir quelqu'un avec une chemise bleue, quelqu'un d'autre avec une chemise rouge… Ça peut paraître trivial, mais j'adore observer les gens et participer avec eux. Je n'équilibre rien, je laisse tout venir. C'est justement là l'erreur : essayer d'équilibrer. C'est un cauchemar. Parce qu'on ne peut pas équilibrer. Les gens se tiennent les uns aux autres, en groupes composés d'individus en chemises rouges, bleues, noires, blanches. Ça fait partie de notre ADN. Je ne peux pas le nier, et vous non plus : c'est l'humanité.

On appartient ou on n'appartient pas. N'oublions pas que nous, les humains, sommes très doués pour ostraciser certains tout en en accueillant d'autres, et c'est ce qui fait des premiers les autres.
New York Stock Exchange, New York, 1986
New York Stock Exchange, New York, 1986 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" published by Damiani Books

Il n'existe qu'une seule forme d'appartenance : on appartient ou on n'appartient pas. N'oublions pas que nous, les humains, sommes très doués pour ostraciser certains tout en en accueillant d'autres, et c'est ce qui fait des premiers les autres. Si vous avez déjà fait partie d'un groupe, puis en avez été exclu, vous voyez très bien de quoi je parle. Le sentiment d'appartenir à un groupe est vital. C'est ce qui définit l'humain. Il ne s'agit pas de prendre des photos drôles ou sérieuses de personnes qui composent des groupes. Ce sentiment d'appartenir à un groupe est l'élément sociologique le plus vital de l'humanité. Rien que le mot humanité renvoie à une force collective.

Quant à l'humour dans mon travail, il n'est pas systématique. Contrairement à certains photographes, j'aime les gens et j'aime leurs défauts. La manière dont nous nous trompons, dont nous rions de nous-mêmes. Ce sont ces moments qui font mes images. Quand les gens regardent certaines de mes photos et y voient quelque chose de drôle, c'est parce qu'ils rient avec eux-mêmes, pas d'eux-mêmes. Et c'est, je crois, ce qui me distingue d'autres photographes qui travaillent sur le plan sociologique. Je ne me moque jamais de personne ; je ris avec les gens, et nous rions ensemble. Je ne cherche pas la dérision, je ne cherche pas à critiquer qui que ce soit. S'il y a une situation drôle, et que nous sommes tous dans la plaisanterie, tant mieux. Je tenais à préciser cela.

Qu'espérez-vous que vos publics européens, en particulier, retiennent de ces images de la société américaine ?

Je pense que l'Europe a toujours été fascinée par l'Amérique. Parce que l'Amérique a lancé cette grande expérience : tous les hommes et toutes les femmes naissent égaux. Ce n'était pas toujours le principe qui prévalait en Europe et dans le reste du monde. L'Amérique est devenue une sorte de laboratoire, une boîte de Petri, d'un mode de vie que les gens n'avaient jamais connu dans l'histoire. Nous avons eu et avons encore nos problèmes, nous espérons que ce pays traversera ces temps troublés, mais, historiquement, je ne peux pas vraiment dire ce que les publics européens, en particulier, tirent de ces images. Car ces images ne parlent pas seulement des États-Unis ou des Américains, elles parlent de la façon dont les gens se comportent, parlent et communiquent entre eux. Et nous sommes connus, en Amérique, pour un discours très ouvert. Je crois que c'est cela qui fascine tout le monde.

Sgt. Harvey L. Miller Post 1434, Veterans of Foreign Wars (V.F.W.), Baldwin, New York, 1972-75
Sgt. Harvey L. Miller Post 1434, Veterans of Foreign Wars (V.F.W.), Baldwin, New York, 1972-75 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" published by Damiani Books
Équipe féminine de softball intramuros de Warner Communications, Inc., New York, New York, 1972-75
Équipe féminine de softball intramuros de Warner Communications, Inc., New York, New York, 1972-75 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" published by Damiani Books

J'ai d'autres livres sur des groupes. J'ai un ouvrage intitulé « Britons », et je travaille sur un vaste projet autour de la prière et de la méditation en groupe : à quoi nous ressemblons lorsque nous nous rassemblons pour prier. Ces images-là ne sont pas celles qu'on trouvera drôles, mais on y retrouvera les mêmes éléments que dans les années 1970, ce fil conducteur commun entre nous tous. C'est ce qui est si important. Et je pense que les Européens le comprennent et sont fascinés par ce que nous faisons. Mais l'Europe a, elle aussi, énormément évolué et je ne peux pas critiquer un pays en particulier, d'abord parce que je ne le souhaite pas ; les Européens ont fait un long chemin. Ils regardent moins l'Amérique comme une curiosité, parce qu'ils vivent eux aussi dans des démocraties et des formes diverses de gouvernement social. Ils ne voient plus l'Amérique comme dans les années 1950 ou 1960.

Je comprends très bien la question, et il existe encore une fascination pour ce pays qui s'étend sur 24 000 kilomètres d'un bout à l'autre, pour ce que nous sommes, pour ce que nous faisons, des choses auxquelles de nombreux Européens ne penseraient jamais. Nous avons tous des idées différentes de ce que j'appellerais des configurations sociologiques, et nous apprenons les uns des autres. Et, d'une certaine manière, il ne s'agit plus tant de l'Amérique que des Américains, qui fascinent les Européens. En parlant, je réalise que la phrase est plutôt : ce sont les Américains qui fascinent les Européens, plus que l'Amérique en tant que telle. C'est l'impression que j'ai.

La photographie s'est radicalement transformée depuis les années 1970, du tirage argentique à l'ubiquité du numérique et aux images générées par l'IA. Qu'a-t-on gagné, et qu'a-t-on perdu, selon vous ?

Je pourrais en parler toute la journée. Ce que nous avons gagné, je ne sais pas. La seule chose que je vois comme un gain, c'est que si vous voyez quelque chose se produire, vous pouvez sortir votre smartphone et le documenter. Le temps qu'un photographe se prépare, à moins d'être photographe de guerre, toujours prêt, l'événement peut être terminé. Dans ce processus, on rejoint ce que je disais plus tôt : c'est une forme d'abrutissement du monde. Vous tapez une phrase, la moitié est complétée par le correcteur de votre ordinateur. Petit à petit, nous devenons paresseux.

Nous vivons les yeux rivés à des écrans. Vous comme moi connaissons ces situations d'entreprise où des gens travaillent côte à côte dans des boxes et, au lieu de reculer leur chaise pour demander : « Hé Joe, tu vas déjeuner à quelle heure ? », ils envoient un e-mail à Joe et doivent attendre sa réponse. C'est très préoccupant. En même temps, le monde numérique a ouvert des possibilités incroyables, qu'on n'aurait jamais imaginées. Comme toujours, c'est une question d'équilibre.

De combien d'IA a-t-on besoin pour améliorer sa vie, ou au contraire la gâcher ? C'est une énorme question, et je n'ai pas la réponse. Je ne suis qu'un spectateur dans ce domaine. Sur le plan de l'égalité, je ne vois pas de différence entre photographie numérique et argentique. Oui, les procédés sont différents ; nous n'avions pas d'appareils capables de calculer l'exposition dans le boîtier, comme le fait un smartphone, mais au fond nous cherchons la même chose. Si vous réduisez tout à l'essentiel, nous continuons de nous photographier les uns les autres, nous cherchons toujours à nous montrer sous notre meilleur jour dans un selfie. Et nous le faisions déjà en 1927 ou 1937. Du point de vue humain, il n'y a pas de différence. La différence tient à la mécanique. Mais le problème, c'est que cette mécanique contribue à nous rendre plus bêtes. Nous sommes dans une situation où nous devons être extrêmement vigilants, pour ne pas nous abrutir, pour ne pas devenir – j'y reviens – des fantômes sur cette planète.

Comment voyez-vous le rôle de la photographie aujourd'hui, à une époque saturée d'images ?

John Szarkowski, ancien directeur du département photo du MoMA, avant sa mort, disait – c'était dans les années 1980, si je ne me trompe – : « Nous avons désormais plus de photographies dans le monde que de briques. » Qu'est-ce que cela dit ? Que nous ne cessons jamais de vouloir être reflétés par cet objet, pour pouvoir nous regarder.

International Twins Association, Muncie, Indiana, 1972-75
International Twins Association, Muncie, Indiana, 1972-75 Courtesy of Neal Slavin from the book "When Two or More Are Gathered Together" published by Damiani Books

Je me souviens d'une blague : deux grands-mères marchent dans la rue. L'une pousse une poussette avec un bébé. L'autre se penche, regarde l'enfant et dit : « Oh, quel beau bébé ! » Et la grand-mère qui pousse la poussette répond : « Si vous la trouvez mignonne, vous devriez voir sa photo. » Je crois que cela en dit long sur la photographie. Qu'est-ce que c'est ? C'est de la mémoire, un miroir de soi, une façon de contempler. Je pourrais continuer longtemps sur ce thème, parce que c'est ce qu'est la photographie. Et, à bien des égards, elle a pris le relais de la peinture, qui cherchait déjà cela. Mais la photo le fait mieux. Cela ne veut pas dire que la peinture est morte, comme on l'a longtemps affirmé. La peinture est une expérience tout à fait différente. Je le sais, je suis peintre. Et j'adore la peinture pour de nombreuses raisons. Certaines rejoignent la photographie, d'autres non.

Mais nous ne perdrons jamais ce besoin de communiquer entre nous, et avec nous-mêmes, en regardant une photographie. Si vous retirez cela, que reste-t-il ? Une planète de fantômes.

Avec quels matériaux et outils travaillez-vous en 2026 ? Comment votre relation à l'objet photographique a-t-elle évolué au fil du temps ?

Je travaille en photographie numérique, car je peux faire plus de choses en numérique qu'avec le film. Mais j'aime les images argentiques parce qu'elles ont une autre saveur ; elles sont plus douces, et elles se perçoivent différemment. Travailler en numérique me permet de verrouiller une image sans multiplier les essais, d'obtenir plusieurs tirages identiques si je dois en faire cinq. Nous le faisions déjà en argentique, bien sûr. Mais, au fond, et sans vouloir être impoli, c'est une question que j'ai depuis longtemps dépassée et qui me paraît aujourd'hui sans importance. Je n'y pense plus : je travaille en numérique. Je ne me souviens plus de la dernière fois où j'ai travaillé avec de la pellicule, pour laquelle j'ai beaucoup de respect. Ce n'est simplement plus mon sujet. Mon sujet, c'est de regarder ce que j'ai devant moi et de me demander : de quoi s'agit-il ? Comment est-ce que je communique avec mon sujet, et comment mon sujet me répond-il ? C'est l'essentiel dans la relation photographique avec son sujet, et cela ne change jamais. Ce n'était pas différent en 1972, ce ne l'est pas davantage en 2026.

Pensez-vous que les portraits de groupe ont toujours le même poids culturel à l'ère du selfie et de la mise en scène individuelle ?

Si on est bon dans cet exercice, oui, ils l'ont toujours. Avec tous les selfies qui circulent, notre regard s'est énormément émoussé. Mais si vous voyez une image qui parle ; si vous voyez 500 personnes dans une pièce et que vous pouvez identifier ces 500 personnes, non pas par leur nom mais par leurs caractéristiques – « cet homme a les cheveux foncés, elle est blonde, elle est assise », etc. –, ce sont des cartes routières vers un endroit que personne ne connaît vraiment. C'est comme regarder une carte et se dire : « Je vois maintenant que cette petite ville n'est qu'à 5 miles de cette grande cité, je pensais que c'était plus loin. » C'est ça, un portrait de groupe : une carte routière de l'humanité.

À force de le regarder, on comprend comment une personne se rapporte à celle qui est à côté d'elle et, qu'en est-il de celle qui se trouve quatre personnes plus loin ? Est-ce qu'elles se regardent, en se disant qu'elles préféreraient être côte à côte ? C'est une mine d'or. Et c'est là que la conversation commence vraiment.

Au final, quel message ou quelle question souhaiteriez-vous que votre travail laisse à vos spectateurs d'aujourd'hui ?

Mon travail est à la fois sociologique et esthétique. Je ne peux pas dire précisément quel message je voudrais qu'il laisse, parce que ce n'est pas moi qui en décide. Si possible, j'aimerais que les gens comprennent que nous sommes tous humains et reliés les uns aux autres, et que c'est pour cela que nous restons en groupes. Et si je peux me risquer à une prédiction : si la planète survit, les groupes survivront aussi. D'une manière ou d'une autre, nous ne nous abandonnerons jamais.

« When Two or More Are Gathered Together » de Neal Slavin est disponible dès maintenant chez Damiani Books.

Photography and Belonging (source en anglais)(source en anglais)target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://eur03.safelinks.protection.outlook.com/?url=https%253A%252F%252Fwww.kunstpalast.de%252Fen%252Fevent%252Fcommunity-photography-and-community%252F&data=05%257C02%257Ctokunbo.salako%2540euronews.com%257C658291a91ff44c2a81a708de6353a2db%257Ce59fa28a32ed49aca5a09c46118cfecf%257C0%257C0%257C639057408405220768%257CUnknown%257CTWFpbGZsb3d8eyJFbXB0eU1hcGkiOnRydWUsIlYiOiIwLjAuMDAwMCIsIlAiOiJXaW4zMiIsIkFOIjoiTWFpbCIsIldUIjoyfQ%253D%253D%257C0%257C%257C%257C&sdata=8TkCU37k2kvPXysN0YM4PVAL3W8diKWP8C14Oh9XJvY%253D&reserved=0" tooltip="https://eur03.safelinks.protection.outlook.com/?url=https%253A%252F%252Fwww.kunstpalast.de%252Fen%252Fevent%252Fcommunity-photography-and-community%252F&data=05%257C02%257Ctokunbo.salako%2540euronews.com%257C658291a91ff44c2a81a708de6353a2db%257Ce59fa28a32ed49aca5a09c46118cfecf%257C0%257C0%257C639057408405220768%257CUnknown%257CTWFpbGZsb3d8eyJFbXB0eU1hcGkiOnRydWUsIlYiOiIwLjAuMDAwMCIsIlAiOiJXaW4zMiIsIkFOIjoiTWFpbCIsIldUIjoyfQ%253D%253D%257C0%257C%257C%257C&sdata=8TkCU37k2kvPXysN0YM4PVAL3W8diKWP8C14Oh9XJvY%253D&reserved=0"> est à voir actuellement au Kunstpalast de Düsseldorf, en Allemagne, jusqu'au 25 mai 2026.

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