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« Nos corps paient le prix » : en Patagonie, les pompiers défient feux et austérité

Des personnes marchent sur une route tandis qu'un incendie fait rage à El Hoyo, en Patagonie, en Argentine, jeudi 8 janvier 2026.
Des personnes marchent sur une route tandis qu'un incendie de forêt fait rage à El Hoyo, en Patagonie, en Argentine, jeudi 8 janvier 2026. Tous droits réservés  Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved
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Par ISABEL DEBRE avec AP
Publié le
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Les incendies de forêt continuent de ravager une Patagonie frappée par la sécheresse, détruisant des étendues autrefois vierges.

Ces jours-ci, les majestueux versants boisés de la Patagonie argentine ressemblent à une zone de guerre.

Des panaches de fumée en forme de champignon s’élèvent comme après des tirs de missiles. De hautes flammes illuminent le ciel nocturne, teintant la lune d’un orange mangue et transformant les paysages grandioses que des générations d’écrivains et d’aventuriers ont gravés dans l’imaginaire collectif en un décor hanté.

De vastes étendues du parc national Los Alerces, site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO où se trouvent des arbres âgés de 2 600 ans, sont désormais en feu.

Les incendies dévastateurs en Patagonie

Ces incendies de forêt, parmi les plus violents qu’ait connus depuis des décennies une Patagonie frappée par la sécheresse, ont ravagé plus de 45 000 hectares de forêts argentines en un mois et demi, contraignant des milliers d’habitants et de touristes à évacuer. Lundi 2 février, le brasier continuait de progresser.

Cette crise, alors que l’essentiel de la saison des incendies en Argentine reste à venir, a ravivé la colère contre le président ultralibéral radical Javier Milei, dont la cure d’austérité brutale menée ces deux dernières années a amputé les budgets des programmes et des agences qui non seulement luttent contre les feux, mais sont aussi chargés de protéger les parcs et de prévenir l’embrasement et la propagation des incendies.

« Il y a eu une décision politique de démanteler les institutions chargées de la lutte contre les incendies », dénonce Luis Schinelli, l’un des 16 gardes forestiers qui se partagent les 259 000 hectares du parc national Los Alerces. « Les équipes sont poussées au-delà de leurs limites. »

Arrivé au pouvoir en promettant de sauver l’économie argentine de décennies d’endettement abyssal, Milei a réduit de 80 % en 2024, par rapport à l’année précédente, le budget du Service national de gestion des incendies, vidant de sa substance l’organisme chargé de déployer les brigades, d’entretenir les avions bombardiers d’eau, d’acheter du matériel supplémentaire et de surveiller les risques.

Selon une analyse du budget 2026 réalisée par la Fondation pour l’environnement et les ressources naturelles, ou FARN, un groupe argentin de recherche et de plaidoyer environnemental, ce service doit encore subir cette année une nouvelle réduction de 71 % de ses crédits.

Le changement climatique est-il en cause ?

Ces coupes interviennent au moment où le changement climatique rend les phénomènes météorologiques extrêmes plus fréquents et plus intenses, augmentant le risque d’incendies de forêt.

« Le changement climatique est une réalité indéniable. Nous sommes en train de le vivre », affirme le pompier Hernán Mondino, le visage couvert de sueur et de suie après une journée exténuante à combattre les flammes dans le parc national Los Alerces. « Mais nous ne voyons aucun signe montrant que le gouvernement se préoccupe de notre situation. »

Le ministère de la Sécurité, qui a récupéré la tutelle de la lutte contre les incendies après la rétrogradation du ministère de l’Environnement, n’a pas répondu aux demandes de commentaire.

Des feux de cette ampleur alimentent aussi un inquiétant cercle vicieux : ils émettent des gaz à effet de serre qui aggravent la chaleur et la sécheresse, tout en appauvrissant les sols et en détruisant des arbres indispensables à la capture du carbone et au rafraîchissement du climat.

Un coup de tronçonneuse dans l’État

Les coupes budgétaires drastiques de Milei ont stabilisé une économie argentine en crise et fait reculer l’inflation annuelle de 117 % en 2024 à 31 % l’an dernier, son plus bas niveau depuis huit ans.

Ses croisades contre l’« obésité » de l’État et la culture « woke » l’ont rapproché du président américain Donald Trump, dont la guerre contre la bureaucratie fédérale a, elle aussi, eu des répercussions sur la recherche scientifique et les programmes de réponse aux catastrophes.

Après que Trump a annoncé l’an dernier que les États-Unis se retiraient de l’accord de Paris sur le climat, Milei a menacé d’en faire autant. Il a boudé les sommets climatiques de l’ONU et qualifié le réchauffement d’origine humaine de « mensonge socialiste », provoquant la colère des Argentins qui constatent que les vagues de chaleur et la sécheresse records, symptômes d’une planète qui se réchauffe, alimentent les incendies en Patagonie.

« La colère monte. Les gens ici sont très mal à l’aise avec la politique menée dans notre pays », confie Lucas Panak, 41 ans, qui s’est entassé avec des amis dans un pick-up jeudi dernier pour aller combattre les flammes qui encerclaient la petite ville de Cholila après le redéploiement des pompiers municipaux vers d’autres foyers.

La gestion des catastrophes à l’heure de l’austérité en Argentine

Lorsque la foudre a déclenché début décembre un petit feu au bord d’un lac, dans l’extrême nord de Los Alerces, les pompiers ont peiné à intervenir, freinés par l’isolement du site et le manque d’avions disponibles pour transporter les équipes et arroser les collines.

Ce retard initial a entraîné la démission de la direction du parc et poussé des habitants à déposer une plainte pénale pour négligence lorsque le vent s’est levé et a propulsé l’incendie à travers la forêt native.

Mais pour certains experts, le problème ne réside pas dans l’inaction après le départ du feu, mais bien en amont.

« Les incendies ne sont pas un phénomène que l’on se contente de combattre une fois qu’ils se sont déclarés. Il faut les anticiper grâce à la planification, aux infrastructures et à la prévision », explique Andrés Nápoli, directeur de la FARN. « Tout le travail de prévention, si important à mener toute l’année, a été quasiment abandonné. »

En plus de réduire le budget du Service national de gestion des incendies, le gouvernement Milei a amputé l’an dernier de plusieurs dizaines de millions de dollars les crédits de l’Administration des parcs nationaux, entraînant le licenciement ou le départ de centaines de gardes, de pompiers et d’agents administratifs.

Alors que les parcs argentins accueillent chaque année davantage de touristes, les gardes forestiers affirment que ces coupes et les mesures de déréglementation compliquent la surveillance des risques d’incendie, l’entretien des sentiers et la sensibilisation des visiteurs au respect du parc. En mars dernier, le gouvernement a supprimé l’obligation de faire encadrer certaines activités touristiques, comme les treks sur glacier ou l’escalade, par des guides agréés.

« Si vous augmentez le nombre de visiteurs tout en réduisant les effectifs, vous prenez le risque de perdre le contrôle », avertit Alejo Fardjoume, représentant syndical des employés des parcs nationaux. « Les conséquences de ces décisions ne sont pas toujours immédiates, elles se feront sentir de manière cumulative, progressive. »

Pourquoi les pompiers peinent-ils à suivre

Un rapport de 2023 de l’Administration des parcs nationaux recommande le déploiement d’au moins 700 pompiers pour couvrir l’ensemble des zones dont elle a la charge. L’organisme n’en emploie aujourd’hui que 391, après avoir perdu 10 % de ses effectifs en raison de licenciements et de démissions au cours des deux dernières années sous la présidence Milei.

Les coupes dans le budget du Service national de gestion des incendies ont réduit les capacités de formation et le nombre d’équipements disponibles, expliquent les pompiers, contraints pour beaucoup de se contenter de combinaisons de protection d’occasion et de matériel donné.

Les responsables du parc de Los Alerces assurent qu’ils ont toujours manqué de moyens, quels que soient les gouvernements, et affirment qu’aucune pénurie de ressources ne compromet la lutte contre le brasier.

« Il est toujours facile de critiquer », rétorque Luciano Machado, chef de la division incendies, communication et urgence de l’Administration des parcs nationaux. « Ajouter des avions ne suffit pas toujours à améliorer la situation. Et pour augmenter le nombre de pompiers, il faut davantage de nourriture, d’abris et de rotations. »

Mais les pompiers des parcs nationaux, poussés à l’extrême de leurs forces, soulignent que les rangs se dégarnissent sans cesse, non seulement du fait des licenciements, mais aussi en raison des démissions provoquées par des salaires de misère qui n’ont pas suivi l’inflation.

Un pompier moyen dans les parcs de Patagonie gagne moins de 600 dollars (environ 508 euros) par mois. Dans les provinces où la vie est moins chère, le salaire mensuel tombe sous la barre des 450 dollars (381 euros). Un nombre croissant de pompiers affirment devoir cumuler les emplois, comme jardiniers ou ouvriers agricoles.

« De l’extérieur, on a l’impression que tout continue de fonctionner, mais ce sont nos corps qui paient », souligne Mondino. « Quand quelqu’un s’en va, ceux qui restent portent une charge plus lourde, dorment moins et travaillent plus longtemps. »

L’attitude de Milei, comme si de rien n’était, face au brasier

Pendant un mois, alors que les forêts brûlaient, Milei est resté quasiment silencieux sur les incendies et a poursuivi son agenda comme si de rien n’était. La semaine dernière, alors que les gouverneurs provinciaux le suppliaient de décréter l’état d’urgence pour débloquer des fonds fédéraux, il dansait sur scène avec son ex-compagne sur des ballades rock argentines.

Cette image sous forme d’écran partagé a offert à ses opposants une munition politique de choix. « Pendant que la Patagonie brûle, le président s’amuse à chanter », fustige le député centriste Maximiliano Ferraro. Des partis d’opposition de gauche ont organisé des manifestations dans plusieurs provinces.

Jeudi, Milei a fini par céder, décrétant l’état d’urgence, ce qui a permis de débloquer 70 000 dollars (59 000 euros) pour les pompiers volontaires et d’annoncer sur les réseaux sociaux « une lutte historique contre le feu ».

Ce week-end, dans un camp de base, des médecins bénévoles s’affairaient autour de pompiers aux yeux rougis, soignant gorges irritées, jambes douloureuses et sinus enflammés. Certains espéraient l’arrivée de renforts. D’autres balayaient le décret d’un revers de main, le jugeant purement symbolique. Tous, en contemplant les arbres calcinés qui mettront des générations humaines à se régénérer, ne pouvaient s’empêcher de penser à tout ce qui avait déjà été perdu.

« C’est douloureux, car ce n’est pas seulement un beau paysage, c’est notre lieu de vie », confie Mariana Rivas, l’une des bénévoles. « Il y a de la colère pour tout ce qui aurait pu être évité, et de la colère aussi parce que chaque année, la situation empire. »

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