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Les prix élevés étouffent l'économie européenne et accentuent la crainte d’une stagflation

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Par Jorge Liboreiro  & Euronews
La présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde
La présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde   -   Tous droits réservés  Daniel Roland/AFP or licensors

2022 devait tourner la page de la crise économique provoquée par la pandémie de covid-19. L’UE devait écrire cette année un nouveau chapitre de reprise et de prospérité. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie balaye toutes les projections.

Un mois après le début de la guerre, l'inflation annuelle dans la zone euro a bondi à 7,5 %, contre 5,9 % en février. Cette tendance défie le consensus majoritaire des analystes. À eux seuls, les prix de l'énergie ont grimpé de 44,7 % sur base annuelle, une hausse stupéfiante par rapport aux 4,3 % enregistrés en mars 2021.

Les entreprises sur tout le continent reçoivent des factures incroyablement élevées. Cette flambée menace de perturber la production et d’entrainer la fermeture d’usines. Pour les ménages la sanction est identique ils voient leur pouvoir d'achat plonger à une vitesse record.

Comme Moscou ne montre aucun signe d'abandon de sa campagne militaire, l'incertitude concernant l'avenir immédiat de l'UE ne fait que s'accentuer. La superposition de la hausse des prix, des perturbations sur les chaînes d'approvisionnement et le ralentissement économique alimentent les craintes de stagnation et d'un arrêt brutal de la reprise post-coronavirus.

"L'Europe entre dans une phase difficile. Nous serons confrontés, à court terme, à une inflation plus élevée et à une croissance plus lente. Il existe une grande incertitude quant à l'ampleur de ces effets et à leur durée", explique Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE).

"Plus la guerre durera, plus les coûts risquent d'être élevés."

Ces circonstances exceptionnelles mettent les institutions européennes et les gouvernements nationaux sous une pression énorme afin d’apporter des solutions rapides et tangibles aux travailleurs et aux entreprises avant que les cicatrices ne deviennent trop profondes.

L'Espagne a récemment approuvé un plan d'urgence visant à atténuer les conséquences économiques et sociales de la guerre en Ukraine. Le plan mobilisera 16 milliards d'euros de fonds publics, dont 6 milliards d'euros de soutien direct et de réductions d'impôts.

Le pays est l’un des plus touchés par la pénurie d'électricité qui dure depuis des mois. L’inflation en Espagne a atteint le mois dernier 9,8 %. L'aggravation de la situation a provoqué une grève de 20 jours du secteur des transports. Cette mobilisation a entraîné une pénurie de produits alimentaires dans de nombreux supermarchés et des difficultés d'approvisionnement dans les usines.

Les responsables politiques s'empressent de proposer des mesures de secours mais la prolongation des combats et l'évolution dramatique de la guerre provoquent des appels à des sanctions plus sévères contre Moscou. De nouvelles informations faisant état de tueries à Boutcha, une banlieue située au nord-ouest de Kiev, relancent l'idée d'un embargo sur les importations d'énergie russe. Cette proposition radicale plongerait l’UE dans un nouveau chaos économique.

L'Allemagne, fortement dépendante du gaz et du pétrole russe, est parmi les pays les plus réticents à prendre une telle sanction. Berlin estime que le choc serait trop lourd pour son économie.

"L'industrie allemande voit le risque que des entreprises soient confrontées à des difficultés existentielles en raison des prix de l'énergie ou en raison d'un arrêt des exportations russes de matières premières énergétiques", précise dans une déclaration à Euronews Joachim Lang, directeur général de BDI, la fédération des industries allemandes.

"Déjà, certaines entreprises à forte consommation d'énergie sont contraintes de freiner leur production en raison des coûts exorbitants du gaz et de l'électricité."

L’Allemagne, moteur économique de l’UE, est désormais confrontée à un risque de récession "substantiel", avertit le conseil des sages du gouvernement. Ces économistes revoient à la baisse leurs prévisions de croissance pour 2022 passant de 4,6 % à 1,8 %. Ils notent que les niveaux d'avant la pandémie ne seront pas atteints avant le troisième trimestre de cette année.

En Lituanie, pays de l'UE où le taux d'inflation est le plus élevé (15,5 % en mars), les entreprises se battent pour éviter une perte de compétitivité alors que les matières premières en provenance d'Ukraine, de Russie et du Belarus disparaissent et que les alternatives entraînent des coûts supplémentaires.

"L'invasion de l'Ukraine par la Russie ajoutera davantage de combustible au feu déjà en cours de l'inflation, et ce feu pourrait brûler toute la croissance économique de la Lituanie en 2022", précise à Euronews Vidmantas Janulevičius, président de la Confédération lituanienne des industriels (LPK).

L’ombre de la stagflation

La sombre tournure des événements fait inévitablement resurgir le spectre redouté de la stagflation, une période caractérisée par la stagnation économique, une forte inflation et un chômage élevé.

Le terme de stagflation est né dans les années 1970, lorsque les pays producteurs de pétrole ont proclamé un embargo à la suite de la guerre du Kippour. Cette décision a provoqué une hausse extraordinaire des coûts de production. La crise a entraîné un choc pétrolier qui a combiné une hausse de l'inflation et un déclin de l’économie.

Peter Dejong/ AP
L'augmentation des prix de l'énergie alimente l'inflationPeter Dejong/ AP

Cinquante ans plus tard, une nouvelle crise énergétique menace de relancer la stagflation, même si le phénomène pourrait se révéler temporaire.

"C'est un cauchemar car vous avez une croissance négative mais, en même temps, une inflation élevée. Vous devriez donc augmenter les taux d'intérêt pour lutter contre l'inflation élevée, mais vous devriez garder une politique monétaire très souple parce que l'économie va mal", analyse pour Euronews Peter Vanden Houte, économiste en chef chez ING Belgique.

"Pour l'instant, les prix de l'énergie resteront assez élevés étant donné l'incertitude de l'approvisionnement en provenance de la Russie. Il y a une sorte de 'prime de guerre' à la fois dans le prix du gaz naturel et dans le prix du pétrole, qui restera une partie du prix tant que cette guerre durera. Et nous n'avons aucune idée de la durée de cette guerre".

Selon les prévisions, la BCE pourrait mette fin à son programme d'assouplissement quantitatif au cours de l'été et approuver une première hausse des taux d'intérêt au quatrième trimestre de cette année.

Les dernières indications économiques pourraient toutefois accélérer le calendrier. "Les données à venir n'indiquent pas un risque important de stagflation", expliquait Christine Lagarde dans des propos prononcés avant la publication du taux d'inflation de mars.

Un risque supplémentaire

L'inflation devrait être alimentée par une crise alimentaire imminente à l'échelle mondiale. L'Ukraine et la Russie sont considérées comme les greniers du monde, produisant environ 30 % des produits alimentaires de base tels que le blé et le maïs.

AP Photo
Une crise alimentaire pourrait s'ajouter aux problèmes d'inflationAP Photo

La semaine dernière, David Beasley, directeur du Programme alimentaire mondial des Nations Unies, a déclaré au Conseil de sécurité que le conflit en Ukraine allait créer "une catastrophe par-dessus une catastrophe" et pourrait déclencher la pire crise alimentaire mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale.

À Bruxelles, les responsables de l'UE cherchent à rassurer les citoyens en soulignant que les approvisionnements alimentaires sont garantis, mais que des réponses à moyen terme étaient nécessaires pour éviter les pénuries. Selon les données de mars sur l'inflation, l'alimentation, l'alcool et le tabac ont augmenté de 5 % en base annuelle, contre 4,2 % en février. Les aliments non transformés ont augmenté de 7,8 %, sous l'effet de facteurs saisonniers et de la hausse des coûts de transport et des engrais.

La crise alimentaire, la pénurie d'électricité, les perturbations sur les chaînes d'approvisionnement et toutes les autres ramifications potentielles de la guerre en Ukraine laissent présager un ong et difficile chemin pour l'économie européenne. Dans ce contexte l’inflation pourrait ne plus être un phénomène temporaire comme beaucoup l'avaient annoncé avant l'invasion. Cela pourrait devenir au contraire un défi à long terme.

"Nous devons également tenir compte du fait que nous aurons certains effets secondaires maintenant que les prix sont élevés pour l'énergie et les denrées alimentaires. En fin de compte, cela pourrait aussi se répercuter sur d'autres prix. Les prix élevés de l'énergie rendront également d'autres biens et services plus chers", prévient Peter Vanden Houte. Selon lui la guerre en Ukraine "change davantage la donne" que le covid-19.

"Dans l'ensemble, disons que la baisse de l'inflation sera un processus très lent. Il faudra probablement attendre la seconde moitié de 2023 avant de pouvoir reparler de taux d'inflation plus normaux."