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Etats-Unis : les ravages de la "gun culture"

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Par Vincent Coste  avec AFP, AP
21 croix dressées, le 1er juin, sur la Main Street d'Uvalde, au Texas, pour honorer les victimes de la tuerie qui s'est produite dans une école primaire de cette localité
21 croix dressées, le 1er juin, sur la Main Street d'Uvalde, au Texas, pour honorer les victimes de la tuerie qui s'est produite dans une école primaire de cette localité   -   Tous droits réservés  AP Photo/Jae C. Hong

C'est un mal endémique. Chaque mois, les Etats-Unis sont endeuillés par de nouvelles fusillades, où des victimes innocentes ont été fauchées par les balles tirées par un meurtrier motivés par des théories racistes ou mus par un profond nihilisme. Le terme "Mass shootings", "fusillades de masse" en français, s'est imposé pour caractériser une tuerie faisant au moins quatre victimes, morts ou blessés. Depuis le début de l'année 2022, ce sont ainsi plus de 260 fusillades de masses qui se sont produites sur le territoire américain. En l'espace de six mois, 290 personnes ont été tuées et plus de 1 100 ont été blessées, d'après les données compilées par les chercheurs de Gun Violence Archive

Le mois de mai a été particulièrement terrible. Le 14, dix personnes, dont une majorité d'Afro-américains, ont été abattues par un jeune suprématiste blanc de 18 ans à Buffalo, une ville dans l'ouest de l'Etat de New-York. Dix jours plus tard, un autre jeune de 18 ans a tué 21 personnes, dont 19 enfants, dans une école d'Uvalde, une localité au Texas. 

Le mois suivant, la litanie des fusillades s'est poursuivie. Le 1er juin, un homme d'une trentaine d'année a tué au moins quatre personnes dans un hôpital de Tulsa, dans l'Oklahoma, avant de se suicider. Le 9, une autre tuerie a provoqué la mort de trois personnes à Smithburg dans le Maryland. Le 12, une autre fusillade a éclaté lors d'une fête organisée dans un entrepôt à Los Angeles, en Californie, faisant 3 morts et 4 blessés.

Depuis le 1er janvier, deux Etats sont particulièrement concernés par de tels événements, le Texas et la Californie, où les fusillades de masse ont fait respectivement 155 et 129 victimes. La Louisiane, avec 92 victimes, occupe la troisième place de ce triste palmarès. 

Concernant les villes, c'est à Chicago qu'il y a eu le plus grand nombre de fusillades de masse depuis le début de l'année, avec 66, devant Philadelphie (50) et Milwaukee (32).  

Pour le président des Etats-Unis, il faut agir. Joe Biden, comme beaucoup d'Américains, a été profondément choqué par la tuerie d'Uvalde. A son arrivée à la Maison Blanche, le démocrate avait présenté un plan contre l'"épidémie" de la violence des armes à feu, une "honte internationale", en voulant notamment interdire les fusils d'assaut, comme celui utilisé par le tueur d'Uvalde, un AR-15, et les chargeurs de grande capacité. 

Quand, pour l'amour de Dieu, allons-nous affronter le lobby des armes? Je suis écœuré et fatigué. Nous devons agir.
Joe Biden
Président des Etats-Unis, le 25 mai 2022

Pratiquement tous ces drames ont en effet un point commun : les armes employées. Dans la majorité des cas, le tireur a utilisé des fusils mitrailleurs, des armes de guerre, pour faire le plus grand nombre de morts, en utilisant, de plus, des chargeurs de grande capacité. En outre, la législation en vigueur dans de nombreux Etats américains permet à des jeunes de 18 ans de se constituer assez rapidement un véritable arsenal.

La plus terrible fusillade de ces dernières années est celle qui a éclaté à Las Vegas, le 1er octobre 2017, lors d'un concert en plein air. Un tireur embusqué dans une chambre d'hôtel a tiré à l'arme automatique sur la foule en contre-bas, tuant 59 personnes.

Depuis le début de l'année 2022, lorsque le prisme est élargi en prenant en compte les morts par armes à feu toutes causes confondues (fusillades, accidents, homicides, police, etc.), le total dépasse la barre des 20 000 décès, selon Gun Violence Archive. Et parmi ce funeste décompte, les suicides, avec plus de 11 000 morts, sont les plus importants.

La question du deuxième amendement de la constitution des Etats-Unis

La question du port d’arme se cristallise autour de l’interprétation du fameux deuxième amendement (1791) de la Constitution américaine qui stipule que :

Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes

Si ce texte avait, selon les pères fondateurs, une portée “fédérale” – la milice pouvant définir l’armée nécessaire à la protection du jeune pays – la seconde partie du texte a laissé la porte ouverte à des interprétations relevant d’un droit personnel, impliquant que chaque Américain pourrait ainsi avoir une arme. D’où le blocage et la constante référence chez les partisans du port d’arme à ce second amendement pour empêcher toute régulation ou contrôle accru des armes.

Une impossible régulation des armes à feu ?

Les autorités, que ce soit au niveau des Etats ou niveau fédéral, peinent à endiguer la multiplication de ces tueries, dont le nombre total est passé de 348 en 2017 à 692 l'année dernière, selon Gun Violence Archive.

Barack Obama avait fait du contrôle des armes l’une des priorités de ses mandats. Il a malheureusement failli, notamment en raison des relais dont disposent les lobbies pro-armes, en premier lieu la puissante NRA, au Sénat et Congrès. Et celui qui lui a succédé, Donald Trump, a tout fait pour... ne rien faire. 

Le président républicain a même été le porte voix de la NRA, comme lorsque il avait repris une proposition de cette organisation dont l'objectif était d'armer les professeurs. C'est idée a même été reprise par les Républicains du Texas, comme le procureur de cet Etat Tom Paxton après la terrible fusillade d'Uvalde.

De son côté, l'actuel président Joe Biden avait expliqué le 8 juin, lors d'une émission télévisée satirique, le "Late show" de Jimmy Kimmel sur ABC, qu'il n'entendait pas agir par décret pour réguler les armes à feu au-delà de ce que prévoit la Constitution, et en a profité pour tacler son prédécesseur Donald Trump.

Au niveau du Congrès, les deux chambres se sont emparées du sujet. 

Au Sénat, les élus républicains et démocrates ont annoncé un accord avec quelques mesures visant à restreindre l'accès aux armes à feu aux Etats-Unis, comme la vérification des antécédents judiciaires ou psychologiques des acheteurs d'armes individuelles âgés de 18 à 21 ans. La présence de dix sénateurs républicains parmi les signataires du communiqué annonçant ce compromis suggère qu'une telle proposition de loi a de réelles chances de passer au Sénat si l'ensemble des 50 élus démocrates y sont favorables. 

Joe Biden a immédiatement salué des "avancées importantes", même si elles n'incluent pas tout ce qui est "nécessaire" pour "sauver des vies".

La Chambre des représentants a, elle, voté le 8 juin en faveur d'un autre projet de loi qui interdirait entre autres la vente de fusils semi-automatiques aux moins de 21 ans et celle des chargeurs à grande capacité. Mais ces mesures sont vivement critiquées par l'opposition républicaine. Il paraît donc impossible qu'elles puissent passer l'étape du Sénat, où le soutien de 10 conservateurs est nécessaire en raison des règles de majorité qualifiée. 

Aux Etats-Unis, il y a plus d'armes que de citoyens

393 millions d'armes étaient en circulation en 2018 aux Etats-Unis selon le réseau de chercheurs indépendants Small arms Survey basé en Suisse. Mais ce chiffre pourrait être bien supérieur, car de nombreuses armes "fantômes", sans numéros de série, et d'autres imprimés en 3D sont également en circulation. Quoiqu'il en soit, en se tenant aux données fournies par Small arms Survey, il y a donc plus d'armes que de citoyens américains, soit plus de 330 millions d'habitants selon le dernier recensement. 

Un autre chiffre illustre l'ampleur de cette "Gun culture" aux Etats-Unis, celui des armes produites pour le marché domestique. En 2021, ce sont ainsi 11 millions d'armes, toutes catégories confondues, qui ont été produites pour le marché intérieur américain, selon le service fédéral en charge de la mise en application de la loi sur les armes, les explosifs, le tabac et l'alcool (ATF), soit trois fois plus qu'en 2000.

AP Photo/John Locher
Archives : pistolets Smith & Wesson exposés lors d'une foire aux armes à feu organisée à Las Vegas le 19 janvier 2016AP Photo/John Locher

Le service fédéral en charge de la mise en application de la loi sur les armes estime également que plus de 20 millions d'armes ont été vendues, quelque soit le réseau de distribution (foires, magasins, enchères, etc.) en 2020. Le ATF constate ainsi une augmentation de plus de 64% par rapport à 2019, où plus de 12 millions d'armes avaient été vendues.En 2020, les pistolets et autres revolvers arrivaient largement en tête, avec plus de 11 millions d'unités vendues, devant les armes d'épaules (carabines, fusil d'assaut, etc.) avec plus de 7 millions de ventes.

Toujours selon cette même source, 52 795 magasins d'armes étaient référencés aux Etats-Unis en 2020, où cette même année, la chaîne de restauration rapide McDonald's avait, elle, comptabilisé 13 429 établissements sur le territoire américain. 

Pour les fabricants d'armes à feu, l'année 2021 a été particulièrement bonne. Parmi les leader du marché, la marque Smith&Wesson s'est ainsi illustrée avec un chiffre d'affaire de plus d'un milliard de dollars et 449 millions de dollars de bénéfices. Sturm, Ruger & Co., Inc n'a pas été en reste avec 728,1 millions de dollars de chiffre d'affaire pour un bénéfice de 279,5 millions.   

Plus de morts par armes à feu que dans les accidents de la route

En 2020, selon Gun Violence Archive, les armes à feu ont été impliquées dans le décès de 43 673 personnes aux Etats-Unis, quelque soit la raison (homicide, suicide, fusillade de masse ou encore accident). Ce chiffre est supérieur aux 44 392 morts dans des accidents de la route impliquant toutes types de moyens de transports (voitures, vélo, motos, etc...) référencés cette année là par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC). 

Concernant la question spécifique des suicides, les armes à feu ont été utilisées 24 156 fois sur un total de 45 940 en 2020, soit plus de 50% des cas, selon les mêmes sources. A titre de comparaison, l'Union nationale prévention suicide (UNPS) estime qu'environ 9 000 personnes se suicident chaque année en France. Les suicides par armes à feu représente 13% de ce total, soit environ 1 170.